NOS PEINES

Applaudissements à l’église du Port pour deux militants

Les obsèques de Victor Langenier et Ludovic Latra

16 septembre 2006

Une foule considérable a participé hier après-midi à l’église Sainte-Jeanne d’Arc du Port aux obsèques de Victor Langenier et de Ludovic-Édouard Latra. Elle a rendu un vibrant hommage à ces deux vieux travailleurs, qui ont consacré leur vie au service de leur pays.

C’est tout logiquement que les responsables des paroisses du Port et de La Rivière des Galets ainsi que les familles Langenier et Latra ont convenu de célébrer ensemble les funérailles de leurs chers “vié gramoun” décédés la veille, respectivement à 94 et 80 ans. Cela s’est passé hier après-midi dans la grande église de la cité maritime, en présence d’une foule très nombreuse. Beaucoup de Portois bien sûr étaient là pour leur rendre hommage mais aussi un grand nombre de personnalités très diverses sont venues de toute l’île pour exprimer leur soutien aux familles Langenier et Latra.
Le Père Sylvain Labonté a prononcé une homélie très chaleureuse en l’honneur des deux défunts. Il a insisté sur la nécessité de "continuer cet hommage en n’oubliant pas ce que nous avons pu vivre avec eux. En n’oubliant pas ce qu’ils ont fait pour leur pays. En n’oubliant pas de prendre le relai, en nous mettant au service les uns des autres".
À plusieurs reprises, le curé du Port a exalté "les engagements politiques, syndicaux et associatifs" de Victor Langenier et de Ludovic Latra. "Mettons-nous à leur école. Comportons-nous en hommes et en femmes responsables pour bâtir un monde de justice, de paix et d’amour. Si chacun apporte le meilleur de lui-même, tout devient possible", a conclu le Père Labonté en appelant la foule à "applaudir chaleureusement ces deux acteurs de notre vie politique et sociale".

L. B.


Hommage à "deux Portois émérites"

Durant la cérémonie religieuse d’hier après-midi à l’église Sainte-Jeanne d’Arc du Port, Brigitte Croisier-Langenier a prononcé l’allocution suivante :

"Victor Langenier est né l’année où sombra le Titanic, en 1912. Né à l’aube du 20ème siècle, le siècle dernier, il nous quitte à l’aube du 21ème : il aura traversé presque un siècle.
En cela, il est porteur d’une mémoire réunionnaise partagée par beaucoup, ici même. D’ailleurs, il aimait raconter certains épisodes de sa vie. Discret, peu bavard, il s’animait alors de faire revivre son passé.
Il racontait comment encore jeune marmay, il avait à peine 8 ans, il avait dû vendre le journal Le Peuple. Car son père, comme tant d’autres, avait été victime de la grippe espagnole qui a frappé La Réunion en 1919. Il nous rappelait gentiment, sans vouloir nous faire la leçon, combien la vie était dure en ce temps-là, dann lo tan lontan.
Victor avait été particulièrement marqué par son départ à la guerre, en 1939. Lors de son débarquement, Marseille l’avait ébloui. Il découvrait la célèbre Canebière dont les marins du Port lui avaient tant parlé. Comme d’autres peuples venus des colonies, de gré ou de force, apporter leur courage et donner leur vie, il a donc participé au combat contre le fascisme.
Il était né à Saint-Louis, mais maçon, puis contremaître travaillant au CPR, Chemin de fer et Port de La Réunion, il s’est installé avec son épouse Judith Dobaria dans l’Ouest, à La Possession et au Port où sont nés leurs 8 enfants, 5 garçons et 3 filles. Sa vie de travailleur fut intimement liée à ce chemin de fer qui a joué un rôle tellement important à La Réunion, à tous égards.
Sa maison, il l’a construite de ses mains comme beaucoup le faisaient à cette époque, elle est encore debout, dans une rue du centre du Port, et elle lui survivra, témoin de son savoir-faire, patrimoine matériel réunionnais précieux.
Si ceux et celles qui l’ont connu ces dernières années vous diront que c’était un homme tranquille et doux, ses enfants se rappellent sa sévérité de Papa, une sévérité qui n’était que l’autre face de son amour paternel exigeant. Son travail de cheminot l’obligeait à se déplacer en semaine, il " travaillait en déplacement " disait-on et il ne rentrait que le week-end. Avec son épouse Judith, il a eu à cœur de transmettre à ses enfants des valeurs solides de respect de soi-même et des autres, de dignité, de responsabilité. Il voulait que ses enfants soient des hommes et des femmes debout. Ces valeurs, ses enfants les ont également transmises aux petits-enfants.
Cette morale s’est accompagnée de fortes convictions politiques. Tant que ses yeux le lui ont permis, il fut un fidèle lecteur de Témoignages et s’il était trop discret pour le clamer, il fut fier de voir certains de ses enfants militer dans la continuité de ses convictions et pour certains devenir des responsables politiques, Lucet à Sainte-Suzanne, Jean-Yves au Port, sans oublier Raymond qui a brigué autrefois un mandat aux Avirons. Quelques affiches électorales dans sa maison manifestaient ainsi sa fierté.
Outre ses valeurs éthiques et politiques, il a su leur transmettre également son goût artistique. C’est que Victor jouait du banjo dans un groupe. Cela aussi il aimait le rappeler, avec de la malice plein les yeux. Cet amour de la musique vit encore, que ce soit à travers Raymond qui jouait du piano, Alex qui allie le goût des photos à celui de la guitare ou encore Héliette qui mêle sa voix à une chorale. Lucet aussi adorait chanter.
Par ailleurs, cette famille illustre d’une certaine façon les changements que la société réunionnaise a connus dans la seconde moitié du 20ème siècle. Si Victor fut contraint d’arrêter l’école très tôt, tous ses enfants ont suivi des études qui leur ont permis de trouver pleinement leur place dans la société : certains ont été enseignants, Clélie a été une infirmière dévouée, un autre est employé de la Sécurité sociale, Edwige a travaillé à la Poste. Quasiment tous sont donc des fonctionnaires ou assimilés.
Mais si ce père a connu des joies, il a dû affronter plusieurs fois la perte tellement douloureuse de 3 de ses enfants, Michel à 17 ans, Marie-Alice à 25 ans, Lucet à 50 ans, et Cédric, son petit-fils disparu beaucoup trop tôt. Il a enduré aussi la douleur d’un mari qui perd son épouse, à qui il aura survécu 20 ans.
Ainsi a vécu Victor, de son petit nom gâté dit Totor.
Ainsi s’achève une longue vie, presque un siècle : nous en partageons fidèlement la mémoire.
Pour finir, permettez-moi, d’associer à cet hommage, Ludovic Latra qui fut lui aussi un acteur de l’histoire du Port et qui s’est dévoué à sa ville en tant qu’élu municipal au cours de plusieurs mandats jusqu’en 2001.
Ils furent des Portois émérites qui illustrent la richesse et la diversité du patrimoine immatériel de La Réunion : nous avons à en faire fructifier l’héritage. Nous en faisons ici la promesse."


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Témoignages - 82e année


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