Année européenne du dialogue interculturel

Approche conceptuelle du dialogue interculturel

24 juillet 2008

La France qui assure depuis peu la présidence de l’Union européenne a la responsabilité d’organiser les 17, 18 et 19 novembre prochain le colloque de clôture de l’année européenne du dialogue interculturel. Un des objectifs généraux est de dégager une conception partagée du dialogue interculturel au sein de l’Union européenne, donc chez nous également. Mais, qu’est-ce que l’interculturel ? Qu’est-ce qu’une culture ? Qu’est-ce un dialogue ?

Qu’est-ce que l’interculturel ?

Le terme "interculturel" a fait son apparition en Europe dans les années 70 dans le contexte de l’évolution du débat sur les phénomènes migratoires, lorsque l’immigration est passée du stade conjoncturel au stade structurel, puisque les populations immigrées, en provenance notamment des anciennes colonies, se fixaient définitivement. Le concept s’est ensuite élargi et explicité, en particulier, dans le cadre du Conseil de l’Europe.

L’interculturel, comme le préfixe à partir duquel il est formé ("inter/entre"), renvoie au domaine des relations entre des cultures différentes et non à une juxtaposition de celles-ci, pour laquelle le terme adéquat est celui du multiculturalisme. L’interculturel marque tout autant la différence, la séparation, la disjonction que la relation, l’échange et à la prise en considération des interactions entre groupes, individus, identités. Il ne se conçoit donc que dans une dynamique d’échange et d’enrichissement mutuel, tout en assurant le respect des différences. Un vécu et un échange qui changent les participants et leur vision du monde, tout en légitimant les identités singulières sans les sacraliser

L’enjeu de l’interculturel est le suivant : instaurer une interpénétration entre toutes les cultures en présence, en alimentant sans cesse les circulations, les connexions, les échanges et les partages, sans gommer l’identité spécifique de chacune d’entre elles. Autrement dit, mettre en commun et partager, sans renoncer à sa singularité. L’interculturalité apparaît donc là où surgit le problème de la différence. Rien à voir avec le métissage, l’hybridité ou le syncrétisme, termes impliquant le mélange, la mixité, la dilution des cultures singulières.

Nos cultures sont toutes métissées

Dans la perspective interculturelle, la culture n’est pas conçue comme une chose, une substance, une essence, mais comme la production et la reproduction d’actions humaines dans des situations socialement déterminées, donc toujours, au départ, le fruit d’une recherche adaptative. De ce fait, elle est nécessairement dynamique, en constante transformation et recomposition, en empruntant souvent des éléments extérieurs. Ce qui nous amène à dire avec Marc Augé que les cultures ne sont pas « des ensembles juxtaposés, hétérogènes et imperméables entre eux, portés par des individus en tant qu’ils sont conformes à cette culture. Or, chacun sait que ce point de vue est artificiel : il y a échanges entre les cultures et le rapport de chaque individu à sa culture est variable, selon sa position sociale, son sexe et son individualité ».

La notion de culture pure est un non-sens. Toute culture, qu’elle soit sociale, individuelle, groupale, régionale, nationale, est une culture métissée. Aucune culture n’est une île. La culture est dialogue, échange, partage ; dans l’isolement elle s’épuise et meurt. Une culture vivante est sans cesse en mouvement, en transformation, au contact d’autres cultures, même si elle évolue selon son dynamisme interne tout en gardant un profil qui lui est propre. Nos cultures sont en perpétuelles interactions. De ce fait, elles « sont toutes métissées, tigrées, tatouées, arlequinées », observe Michel Serres.

Apprendre la rencontre et non la culture de l’Autre

L’interculturel, de par son rattachement aux philosophies du sujet, donne une place centrale au sujet, singulier, libre et responsable de soi, en lien avec les autres. Pour qu’il y ait sujet, il faut qu’il y ait plusieurs. Toute subjectivité suppose une intersubjectivité, des relations intrinsèques avec d’autres sujets. Dans cette perspective, c’est l’Autre qui est premier, et non sa culture ; l’objectif n’est pas d’abord de connaître la culture de l’Autre, mais d’apprendre à comprendre l’Autre (apprentissage de la relation à l’Autre comme sujet), à travers notamment sa langue et ses cultures. Le concept central est moins la culture que celui d’altérité. C’est le passage d’une problématique centrée sur la culture à une problématique centrée sur la relation, sur l’expérience de l’altérité, la rencontre de l’Autre. Bref, une tentative de dépassement du culturel.
Ainsi, dans la perspective interculturelle, le respect de la diversité, la reconnaissance de la pluralité, n’induit pas un travail sur la connaissance des cultures, un savoir sur des cultures (compétences culturelles), mais un travail sur la relation, sur l’interaction entre des individus ou des groupes qui appartiennent à des cultures différentes. L’essentiel n’est pas de décrire les cultures pour expliquer les comportements et les attitudes en lien à une appartenance culturelle mais de comprendre la dynamique complexe qui se joue dans les interactions entre des individus et des groupes s’identifiant à des cultures autres.

Se décentrer pour découvrir l’autre

La rencontre interculturelle exige donc plus qu’une simple découverte de la culture de l’autre. Elle exige un énorme travail sur soi. Le concept central qui s’impose ici est la décentration. Le travail relationnel avec un individu différent culturellement passe au préalable par une démarche de décentration par rapport à sa propre culture. Elle force les individus qui s’y engagent à sortir de leur confort intellectuel et à se décentrer, c’est-à-dire à jeter sur soi et sur son groupe un regard extérieur, pour découvrir l’autre dans sa culture. Cette prise de distance par rapport à sa culture est un préalable nécessaire pour admettre d’autres perspectives, pour découvrir d’autres cadres de références culturels. Il est, en effet, important de réfléchir, chacun, à sa propre enculturation - sur l’influence complexe et subtile que notre culture respective exerce sur nos manières de penser et de faire, - pour comprendre l’autre, à tout le moins pour essayer de comprendre comment il perçoit la réalité et comment il me perçoit. L’étape suivante est de découvrir le système de référence de l’autre, de tenter de se placer du point de vue de l’autre, de rentrer dans la rationalité de l’autre. Un véritable dialogue - la dernière étape - peut alors s’instaurer, ouvrant ainsi la voie de la négociation/médiation. Compte tenu des difficultés inhérentes de la communication interculturelle et des conflits de valeurs - "la guerre des dieux" - la recherche par le dialogue d’un minimum d’accord, voire de compromis, sous le signe de valeurs communes partagées, s’avère nécessaire. Cette approche, avec ces trois démarches ou étapes, exige un travail interculturel qui n’est pas toujours facile et qui nécessite souvent un certain nombre de compétences. Il est le produit d’une éducation et d’une formation.
La rencontre interculturelle n’est donc pas évidente, elle pose des défis - en termes d’identité personnelle et de compétences communicatives - à relever. Le Réunionnais, comme tous ceux qui vivent dans des sociétés multiculturelles, doit apprendre à gérer les interactions en situation de rencontre interculturelle. Le simple fait pour les Réunionnais de vivre pacifiquement côte à côte sur un même territoire depuis toujours ne garantit pas entre eux une paix perpétuelle, s’ils ne partagent que leur différence. Si on ne partage que la tolérance ou au mieux le respect de la différence, tôt ou tard et tout à fait intentionnellement, les graines de la discorde entre groupes de cultures différentes seront semées. Il faut, de ce fait, arrêter de souffler à tous nos visiteurs cette mauvaise idée de La Réunion comme modèle et prendre plutôt conscience du travail à accomplir pour développer les capacités nécessaires au mieux vivre ensemble.

L’interculturel n’est pas une passerelle entre des ghettos ethno-culturels

Parler d’interculturel c’est parler de relation, d’échange, de dialogue, de réciprocité entre des individus porteurs de culture. C’est une rencontre qui engage et transforme les interlocuteurs dans un processus interactif qui les enrichit. L’interaction est ici le concept clé.

En effet, en introduisant les notions de relation, d’échange, de dialogue, de réciprocité, mais également de complexité dans les relations, postulées par le préfixe latin inter, l’interculturel met l’accent sur l’interaction entre cultures en présence. Là où le multiculturalisme fige les identités culturelles, accentue la différence et l’irréductibilité des cultures, l’interculturel, par le biais du concept d’interaction, révèle l’inter fécondation, le maillage et la proximité des cultures et des traditions spirituelles (laïques et religieuses). Là où la connaissance réciproque s’arrête à la bonne connaissance de la culture de l’autre comme identité séparée, l’interculturel instaure des circulations entre les cultures et les communications entre les personnes, donc des enrichissements réciproques « où aucun ne perd son identité, mais où chacun est inscrit dans une circulation vers l’altérité et de celle-ci vers lui » (M.Abdallah-Pretceille et L. Porcher). Là où le culturalisme absolutise les cultures, impliquant juxtaposition dans l’incommunicabilité, l’interculturel, en considérant les cultures comme des constructions historiques toujours en évolution et en recomposition, donc relatives, les ouvre à la confrontation et au dialogue.

L’interculturel n’est donc pas un avatar du multiculturalisme, une sorte de « passerelle entre des ghettos ethnoculturels », mais un vrai rempart contre les replis identitaires et les enfermements spirituels. L’interculturel, c’est le démantèlement des barrières, le « désenclavement des cultures ». (Issa Asgarally).

Promouvoir l’interculturel, c’est plaider pour le dialogue, l’interaction, entre porteurs de cultures différentes, et ce dans un engagement actif et persévérant contre les inégalités dont sont victimes certains groupes culturels.

Reynolds Michel
Association EPI


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