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5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
Les formes de la peur dans les littératures de l’océan Indien
15 novembre 2006

À 29 ans, Hidaya Chakrina est la première étudiante mahoraise (elle précise : “comorienne”) à préparer - et obtenir - avec le professeur Bernard Terramorsi, un Doctorat à l’Université de La Réunion. Elle s’est spécialisée en littératures comparées et aime particulièrement travailler sur la tradition orale et les croyances populaires.
Elle a soutenu sa thèse doctorale le 28 octobre dernier devant un jury de 5 universitaires spécialistes en littératures et ethnologie.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de travailler sur les symbolisations de la peur dans les récits de l’OI ? Est-ce un thème plus prégnant que d’autres ? Plus riches de formes multiples ?
- En fait, ma recherche en thèse de Doctorat constitue une continuité de mon travail de DEA. Car au cours de ma 1ère année de 3ème cycle, mes études portaient sur le personnage maléfique du djinn dans les contes mahorais. Et lorsque j’ai envisagé d’effectuer une thèse de Doctorat, j’ai souhaité approfondir ce que j’avais commencé et poursuivre sur le même registre. Cela m’amenait donc à travailler sur des figures qui incarnaient une peur, mais j’éprouvais des difficultés à formuler l’intitulé actuel de ma recherche, même si je savais sur quoi celle-ci allait porter. J’en ai alors discuté avec mon Directeur de thèse, M. Bernard Terramorsi (qu’encore une fois, je tiens à remercier), et au fil de nos entretiens, ce sujet sur les traductions de la peur s’est révélé de plus en plus évident dans la mesure où il rendait davantage compte des aspects que je comptais étudier.
Quelles sont les principales formes données à ces peurs dans les récits ?
- De manière générale, je dirais que les entités qui incarnent la peur sont des êtres dits surnaturels (ainsi la figure du mort), des créatures monstrueuses (dont relève par exemple le djinn, dont il était question précédemment), ou au contraire des personnages humains qui sont perçus par les autres comme des êtres inquiétants, propres à susciter la peur (à l’instar du Métis, du Noir...). Mais tous ont en commun de se trouver à la lisière de 2 mondes - celui dans lequel s’inscrit le quotidien des hommes et celui souvent déconcertant, voire apeurant d’où proviennent certaines entités redoutées.
Ces figures-là se situent au confluent de 2 conceptions antagonistes - la croyance en le supra-humain ou le surnaturel ; le déni de cette forme de croyance - ou au contraire complémentaires - l’inscription de ce qui pourrait passer pour une irréalité, voire une impossibilité, dans le réel c’est-à-dire que, dans ce cas précis, les événements qui découlent de la rencontre avec ce que Freud nommait « l’inquiétante étrangeté », ou cette rencontre elle-même, s’insèrent dans le vécu des protagonistes.
Avez-vous catégorisé les peurs selon les pays ? Selon les époques ? A quoi correspondent-elles selon vous ?
- Non, je n’ai pas procédé de la sorte. En vérité, il est des figures, parmi celles que j’ai considérées, qui existent dans nombre de cultures, de sociétés - je citerais à nouveau la figure universelle du mort. Je les ai analysées en expliquant surtout ce qu’elles représentaient, ce qu’elles signifiaient dans les diverses sociétés insulaires du Sud-Ouest indocéanique, en mettant l’accent sur leurs points communs, mais davantage sur leurs points de différence, sans pour autant omettre d’aller puiser des éclaircissements dans les folklores, les cultures de pays ou de régions spatialement proches ou éloignées de notre aire géographique (à l’instar de l’Afrique, de l’Asie).
En vérité, ce sont soit des lieux qui sont culturellement représentés dans nos îles, soit des lieux où les littératures, le fonds folklorique, la société abordent, interrogent les mêmes thèmes, sous la forme d’avatars, que ceux qui ponctuent les textes de nos îles.
Les entités qui génèrent la peur dans les récits de mon corpus de thèse correspondent en outre à une part intime de nous-mêmes, celle avec laquelle on s’accorde mal, mais aussi celle qu’on peine à accepter. Elles nous renvoient notre appréhension du monde alentour, des autres, lorsqu’on pense que ceux-ci incarnent une dissemblance que nous ne saurions ignorer, une dissemblance qui nous interpelle, voire qui nous paralyse si on s’imagine ou qu’on se persuade qu’elle symbolise une dangerosité.
Les peurs sont-elles "exorcisées" - quelle qu’en soit l’origine - par les récits qu’on en fait ?
- "Exorcisées", oui, d’une certaine manière puisqu’elles sont nommées, décrites et projetées hors de nous-mêmes, de notre pouvoir imaginatif ou de nos croyances pour faire l’objet d’une représentation à la fois culturelle et littéraire. Cette phase de projection symbolique dure au moyen de la narration, du texte, mais également de l’héritage culturel qui pérennise leur existence. Ainsi, les peurs telles qu’elles sont exprimées, c’est-à-dire en tant qu’altérations de l’Autre, sont toujours là.
Quel rôle joue l’interculturalité dans les symbolisations à l’œuvre dans les récits que vous avez étudiés ?
- L’interculturalité joue un rôle fondamental dans la question de la représentation des peurs de notre zone géographique. Car cette représentation naît de métissages culturels prégnants. L’interculturalité introduit une richesse que ne sauraient générer les cultures du monde si elles étaient considérées isolément. Elle nous ramène à la fondation de nos sociétés, à l’origine des peuplements. C’est d’ailleurs en grande partie pour ces diverses raisons que j’ai souhaité élaborer un travail d’ensemble : jusqu’ici, les chercheurs qui travaillaient sur l’océan Indien ne s’intéressaient qu’à une littérature spécifique : celle de Madagascar, celle des Comores, ou celle de La Réunion par exemple. Pour ma part, je tenais à procéder autrement afin de voir à quels résultats j’allais parvenir. J’ai donc travaillé sur plusieurs littératures issues de différentes îles (La Réunion, Maurice, Madagascar et Mayotte pour les Comores). Bien entendu, les recherches de cette nature sont difficiles à mener dans la mesure où il faut réunir des récits qui proviennent de milieux culturels variés, hétérogènes, même si nous observons des contacts entre nos îles. Toutefois, le résultat me paraît intéressant ; la recherche elle-même, loin d’être terminée, mérite qu’on y revienne ou qu’on l’approfondisse. Il y a encore beaucoup à faire et à examiner dans ce domaine.
Propos recueillis par P. David
Rapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
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