Économie réunionnaise : le calme avant la tempête
6 juin, parIEDOM : « Un premier trimestre favorable avant l’impact de la crise au Moyen-Orient »
Hommage aux marrons, premiers combattants pour la liberté des Réunionnais
8 décembre 2008

Hier au Dimitile, hommage a été rendu à nos ancêtres marrons par l’association Miaro. Charlotte Rabesahala [1], anthropologue et conseillère scientifique auprès de l’association, a à cette occasion publié un article sur la signification des noms des résistants au régime de l’esclavage.
« En hommage aux ancêtres marrons et pour célébrer les noms qu’ils nous ont laissés comme un précieux mémorial, en préparation de l’hommage qui leur sera rendu à l’Ati-Damba du 7 décembre 2008 au Dimitile.
Perte de liberté, d’identité et de dignité par la perte du nom
Sachant la place du nom dans la construction de la personnalité d’une personne et de son affirmation, on comprend aisément ce que durent ressentir ceux qui en furent violemment dépossédés, notamment les esclaves. On mesure aussi du même coup l’importance primordiale des nouveaux noms que se dotèrent les marrons, et certainement aussi des esclaves dans leur intimité familiale. Il est inimaginable que leurs proches, quels qu’ils soient pour un esclave déraciné, reprennent le nom imposé, le sobriquet parfois méchant, voire injurieux par lequel le maître les interpellait : « Figaro, Mardi mais aussi Vénus Cochon, Casmanioc, l’Usinier,... ». Cependant, aucun document historique ne nous permet aujourd’hui de connaître ces noms malgaches, africains, indiens, malais, chinois, choisis pour la dignité, sauf dans le cas des marrons exécutés ou sujets d’enquêtes. Raison pour laquelle les rares qui nous sont parvenus sont aujourd’hui infiniment précieux et méritent d’être célébrés.
C’est souvent au détour d’un incident, une prise par les chasseurs de Noirs, une trahison d’un membre du groupe, que se profilent des noms authentiques que la société coloniale “officielle” découvre et qui seront consignés dans un rapport ou une déposition de détachement, une enquête ou un acte administratif quelconque, visibles dans les archives. Une autre source importante d’informations sur ces noms est la tradition orale que restituent des écrits comme ceux d’Eugène Dayot, du R.P. Barassin [2] ou d’Auguste Vinson [3], J.M. Mac Auliffe [4] ou encore Jules Hermann [5].
Voici quelques noms célèbres que nous allons étudier pour tenter de leur restituer leur signification littérale et le sens qu’ils ont probablement revêtu pour ceux qui les ont portés. C’est en toute humilité que je livre ici le résultat partiel de 15 années de recherche, certes pas définitif, mais qui peut servir de base à de nouvelles approches [6]. Les marrons ne furent pas tous d’origine malgache, mais les Malgaches furent incontestablement les plus nombreux parmi eux.
Les noms sont résistance
Quelques généralités sur le fonctionnement du nom malgache permettent d’éclaircir un premier point. Le nom malgache est évolutif, dans ce sens qu’il est souple, pour pouvoir être toujours en parfaite harmonie avec la personne qui le porte. Si ce n’est le cas, pas de problème, on le change. De cette manière, le nom peut changer plusieurs fois au cours d’une existence selon l’événement important qui la marque.
Ceci est important pour comprendre un nom de désespoir comme celui que s’afflige Dianamoise, de Andrianamohiza, « Le chef par qui on a renoncé » au pouvoir ? en raison de sa capture, sa défaite qui a perdu son groupe ? On ne le saura jamais... Les noms issus du marronnage s’avèrent éloquents sur les situations très dures, inhumaines subies par des hommes et des femmes qui bandent leurs forces pour tenter de garder leur dignité. Les conditions de survie sont extrêmes, on s’en doute, quand on retrouve un Manzague, ou Manzac (transformé curieusement en Mauzac sur la carte 2002 de l’IGN dans “Feux à Mauzac”) à peine vêtu dans son camp à côté du Piton des Neiges par des températures que l’on devine. Manzague transcrit phonétiquement en français le mot malgache Mpanjaka, signifiant le roi, le chef, fonction que ce personnage historique joua pour les derniers groupes de marrons éparpillés sur l’île. (...)
Ces noms ont été brandis parfois comme des bannières au moment de l’exécution des marrons. Ils témoignent de la volonté farouche d’hommes et de femmes de résistance contre la barbarie de l’esclavage et de la sauvegarde de la notion élémentaire de civilisation humaine.
Refusons-nous cet héritage ?
[1] Auteur sur le même sujet de “Dans l’espace réunionnais : des toponymes malgaches comme mémorial laissé par les esclaves”, (in Mémoire orale et esclavage dans les îles du Sud-Ouest de l’Océan Indien : silences, oublis, reconnaissance, sous la direction de Sudel Fuma, Université de La Réunion, Saint-Denis. pp101-107.
“De Manapany à Patate à Durand. Réflexions sur quelques toponymes réunionnais des plaines et du littoral”. Communication du 07 décembre 2005 dans le cadre du séminaire “Stèles mémoire et Route de l’Esclave, Saint-Paul à l’origine du métissage”.
[2] “La révolte des esclaves à l’île Bourbon au XVIIIè siècle”, in Mouvements de population dans l’Océan Indien , Paris, Champion1980.
[3] “Salazie ou le Piton d’Anchaine”, Paris, Delagrave, 1888.
[4] “Cilaos pittoresque et thermes”,1902, Saint-Denis, Imprimerie Centrale.
[5] Auteur de “La colonisation de La Réunion”, Dr Mac Auliffe : “Prise de Cilaos par Mussard (1743-1753)”.
[6] Je ne livre ici que des noms “sûrs”, dans la mesure où la transcription orthographique des noms non français est très hasardeuse. On le voit bien à travers les déclinaisons de Louise Tsiarana, devenue Siarane, Siaram ou même Siaxam ! Par ailleurs, je ne me suis pas intéressée aux noms français des esclaves marrons dans cette étude. Nous savons que ceux d’entre eux qui marronaient adoptaient un nom d’origine, mais qui n’étaient pas toujours connus de l’administration, d’où l’absence d’informations à leur égard.
Le “Non” : Tsi, si ou ci du refus décliné avec opiniâtreté
C’est dire la valeur programmatique des noms d’esclaves marrons comme Cimandef de Tsimandefitra, « qui ne se plie pas », ou de Tsimandefa, « qui ne lâche pas » ou encore Cimandal de Tsimandala, « qui n’accepte pas », « qui n’obéit pas », noms de révolte, noms de guerriers déterminés. Un autre chef attesté est Cimandare, de Tsimandarà « qui ne saigne pas », nom de défi, ainsi que Simitamb de Tsimitamby, « qui ne fait aucune concession ».
Tous ces noms commençant par la négation Tsi montrent bien l’état d’esprit qui animait tous ces marrons dans leur refus total et définitif du système esclavagiste. Maffa, nom conjuratoire est interprétable en mafy, fort. Ce dernier personnage présente des contours assez flous qui se confondent parfois avec ceux de Mafate « qui tue ».
Les deux noms sont également consignés sans qu’il soit vraiment possible de déterminer s’ils sont distincts ou pas. S’ils le sont, il s’agirait de contemporains...
Dans la même veine, nous pouvons situer Dimitile, capitaine de son état et responsable d’un point de défense essentiel, le guet, tily en malgache. Ce qui donne pour l’interprétation de son nom : « Dimy le Guetteur ». Dimy étant un nom donné traditionnellement au cinquième enfant d’une famille, célébrant ainsi une nombreuse fratrie, bénédiction d’entre les bénédictions pour une famille de l’ancien temps où le nombre est synonyme de travailleurs supplémentaires et de défenseurs de la cité.
Il appartenait au groupe que dirigeaient le roi Laverdure et de la reine Sarlave, Tsaralava, « Toujours Bienheureuse » (optatif ou ironique ?) dans les Hauts de l’Entre-Deux.
D’autres noms peuvent être de naissance, Rahariane, femme de Mafate, du malgache ancien hary, et rary « soleil et prière », ou encore cet autre nom féminin Soya, de Soa « belle, bonne, chanceuse » ou simplement Vave, de Vavy, « femme ». Barre traduit visiblement Bara, originaire de cette tribu. Sambo, nom astrologique du natif de est en parie sauvegardé dans la version française Sambon ou Samson. Cotte, Koto ? et bien d’autres encore.
Des noms jouent sur le thème de la clandestinité nécessaire dont, Sieille, de Tsihay, « Qu’on ne connaît pas », Simanandé, de Tsimanandia, « Qui n’a pas de direction précise », « L’errante ». Cette esclave s’est enfuie dès son débarquement dans l’île et n’a jamais connu de maître, avant d’être capturée des années plus tard, avec un fils d’une dizaine d’années né en marronage, appelé fort à propos Tsifaron, interprétable en Tsifanoro, « Qu’on ne montre pas ». C’est dire la propension de certains esclaves au marronnage ! Très proche de ce dernier nom, celui de cet autre esclave trahissant les siens, qui se dit simplement s’appeler, pour la circonstance et non sans humour, Fanor, « celui qui indique ».
L’esclave marrone Françoise, capturée, déclare avoir changé son nom en Renifouche de renifotsy, « mère blanche » ou « mère de blanc », indécidable, car on ignore sa situation particulière. Son affirmation de blancheur, quelque peu provocatrice, dénonce-t-elle le viol par le maître en le criant haut et fort ? En tout cas, le choix de cette appellation en plein marronnage lui donne un relief tout particulier.
Anchaine et Héva
Nous terminons cette galerie de portraits avec la haute figure d’Anchaine et de son épouse Héva.
Rien n’atteste historiquement l’existence du personnage. En effet, ce n’est que sous une forme de récits plus ou moins légendaires que nous parvient la haute figure d’un patriarche, chef vénéré et sage qui serait le premier marron malgache de l’Ile et aurait fondé le Royaume malgache de l’Intérieur, par opposition au gouvernorat des plaines et du littoral.
Tout ce que nous savons de lui relève de la tradition relayée par les écrits de Héry [7], d’Eugène Dayot [8] et de Catherine Lavaux [9]. Cependant, mis ensemble, tous les éléments rapportés prennent une grande cohérence et trace une histoire à laquelle nous avons envie de croire.
Couple mythique s’il en est, Anchaine [10] et Héva auraient marroné et se seraient réfugiés au sommet du célèbre piton de Salazie qui porte le nom d’Anchaing, très déformé dans sa transcription la plus récente. La finale « aing » si typique de toponymes français de France est une aberration historique ici et date des cartes IGN récentes.
Anchaine [11] pourrait provenir du malgache Antsaina, « chez Saina », d’un nom masculin courant « Saina ». Il signifie « intelligent, intellectuel, qui réfléchit ». Mais il signifie aussi « drapeau, bannière ».
Héva est un nom féminin, de la même racine que le prénom tahitien Maeva, ou malgache Meva. Sa première signification est « beau » dans le sens d’« harmonieux, équilibré ».
Mais le plus curieux, c’est le sens symbolique que prennent les deux noms mis ensemble, parfaitement en harmonie l’un avec l’autre. En effet, du mot « heva » dérive « faneva » qui signifie « drapeau, oriflamme ». Ce qui rejoint le sens d’Anchaine. Etonnant, non ? Ce nom d’Anchaine claque donc comme un drapeau planté au sommet du célèbre piton. Il est harmonieusement complété par son pendant féminin : Héva. Les deux noms fonctionnent comme un ancrage, un emblème de ralliement pour tout le groupe.
Tout se qui se rapporte au personnage d’Anchaine souligne sa dignité, sa sagesse. Père d’une nombreuse descendance, il aurait même été regretté par le chasseur de Noirs qui l’a tué et que le remords aurait longtemps torturé.
Ont-ils réellement vécu ? Quand ? Nul ne le sait. Le statut de marrons fuyards se prête peu à la publication des éléments de vie. Ce n’est souvent que la mort qui jette brutalement à la face du monde “officiel” l’existence de tels personnages devant leur survie à leur discrétion.
Tradition ou légende ? Quelques éléments vrais tels le nom, la configuration du lieu : un refuge évident donnait seul une certaine consistance à cette histoire jusqu’à présent. Mais aujourd’hui, l’existence du plus célèbre patriarche du maronnage prend un singulier relief avec la signifiance forte de son nom et de celui de sa femme. Une vraisemblance certaine prend forme avec le portrait de plus en plus convaincant de personnages présentant une grande unité dans la personnalité évoquée par les traditions et la réalité des noms. Tous les éléments concordent et s’imbriquent parfaitement les uns à côté des autres.
[7] In “Album de La Réunion”, tome I
7In “Œuvres choisies”
[9] In “Du battant des lames au sommet des montagnes”.
[10] Nous adoptons sciemment cette transcription phonétique ancienne plus proche certainement de l’original.
[11] Ou Anchêne, tel qu’on l’écrivait les premiers temps où le récit prenait forme. C’est pour moi la prononciation phonétique la plus proche de l’originale malgache. Il faut donc partir de là. “L’histoire d’Anchaine” : “Album de La Réunion”, par Héry, Tome I, In Œuvres Choisies d’Eugène Dayot, in Du battant des lames au sommet des montagnes de “Catherine Lavaux”.
Simangavole, la métisse
Que dire du nom célèbre d’une de leurs filles présumées (d’Anchaine et Héva-NDLR), Simangavole ?
Nom facile à décomposer, le début “si” est une négation, « manga », signifie dans le vocabulaire malgache ancien, une couleur foncée, noire ou bleue qui change de nuance selon la chose à laquelle elle s’applique, ici volo, « cheveux », ou « teint ». On peut donc interpréter l’ensemble comme « celle qui n’a pas les cheveux noirs », ou « la peau foncée ». Si une telle caractéristique physique se remarque, c’est qu’elle est originale. Nous pouvons en déduire que Simangavole avait des cheveux, ou le teint clair d’une métisse. On peut même se permettre la traduction « métisse ».
Réparer une interprétation grossière
Le traitement du cas d’un grand chef marron, Pitsa, est exemplaire de la manière dont l’Histoire garde la mémoire de ces héros de la résistance à l’esclavage. La déformation du nom de PITSA en « pitre » ou en « puce » dans Camp-de Puces ou Camp-de Pitre à Cilaos n’est-elle pas injurieuse ? Pitsa, Pitsana, sobriquet courant en malgache des Hauts Plateaux, qualifie une personne de petite taille qui en tire agilité. Ce qui permet entre autres cette interprétation, c’est l’évocation du tacon, en l’occurrence une carapace de tortue géante, espèce marine courante sur les rives bourbonnaises d’antan, et qui avait servi à le transporter vers la fin de sa vie.
Si géante soit-elle, il fallait quand même que le “passager” soit mince ! La tradition, répercutée par Eugène Dayot, affirme qu’il est mort « déjà vieux et perclus de rhumatismes » tombé par accident dans un passage à Aurère avec son porteur. Les documents concordent sur ce point : il a régné sur son groupe d’une manière efficace et a vécu longtemps, malgré les assauts impitoyables des chasseurs de Noirs.
Un tel personnage est-il assimilable à une puce ou à un pitre ? C’est un des rares chefs marrons reconnus par l’Histoire qui ne soit pas tombé sous les balles des chasseurs de Noirs.
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