Nouvelles du poète comorien Halidi Adjmaël

“Au rythme des Alizés”

22 juin 2007

Le poète comorien Halidi Adjmaël vient de publier son premier recueil de nouvelles “Au rythme des Alizés” qui va occuper indiscutablement une place de choix dans la littérature comorienne, qui se réfère au problème de Mayotte. L’histoire d’une île qui s’écrit avec les cris de détresse de tout un peuple, qui voit ses enfants de plus en plus nombreux emportés par les vagues meurtrières de la désolation, vers cette île sœur « miroir aux alouettes ».

Le poète comorien Adjmaël Halidi né à Anjouan avec résidence à Antananarivo, où il fait ses études de sociologie, vient de publier son premier recueil de nouvelles aux éditions de la Lune, une autre maison d’édition comorienne avec domiciliation en France. Un roman critique sur la Situation des Comoriens qui sont nombreux à risquer leurs vies en mer, au prix de quelques euros gagnés sur l’île comorienne de Mayotte, sous ingérence française. Ce premier recueil, qui se lit comme un conte, soulève en filigrane d’autres problèmes socioéconomiques et culturels à l’origine de cette aventure. Le grand mariage est toisé du doigt comme tant d’autres douleurs intestines qui risquent une fois de plus de ressortir des oubliettes l’éternelle question de savoir si, réellement, l’écrivain comorien écrit impunément.

Je connaissais le poète, je découvre un nouvelliste !

Adjmaël Halidi de son vrai nom, est un jeune poète, connu dans les milieux littéraires malgaches, où il fréquente les cercles des intellectuels à l’instar des associations Lerka (Espace de Recherches et de Création en Arts Actuels) de L’île de La Réunion et Vaika (Vondrona Andrafetana sy Ivoizana ny Ampitso) de Madagascar où je l’ai rencontré pour la première fois en 2005.

Né le 12 juin 1986 à Tsémbehou, sur l’île comorienne d’Anjouan, Adjmaël a été atteint par l’ivresse de l’écriture à l’âge de 13 ans, en débutant avec la poésie. “Au rythme des Alizés” est donc sa première publication. Un recueil de nouvelles, d’une écriture caractérisée par un style à lui, consistant à utiliser les mots comme il les entend, les vit dans leur dénouement, sans fioritures, avec un lexique tout cru, parfois même trivial, pour peindre l’atrocité que vivent tous ses candidats pour l’illusion du bonheur mahorais qui, comme l’a si bien écrit B. Spinoza, « vient de la conscience de notre action et de l’ignorance des causes qui nous font agir ».
Adjmaël démontre ici aussi toute sa connaissance des lieux et la nature comorienne grâce à la description limpide qu’il fait de la vie quotidienne au village, son village qui ressemble sans se méprendre à tout village comorien, peu importe l’île, avec ses soucis et l’état d’esprit qui peut l’animer. Il ne manque pas non plus de peindre l’environnement avec la beauté qui le caractérise. La nouvelle s’ouvre sur le village de M’trouni, situé à 17 km de Mutsamudu, en plein cœur de l’île d’Anjouan. Ici, l’auteur dépeint adroitement le paysage et les activités culturelles avant de continuer un peu plus loin sur les ambiguïtés des personnages, confrontés entre les sentiments d’amour, de mépris, de haine et les passions qui les animent.
Les portraits qu’il fait des individus s’imbriquent autour des événements ou des lieux qui rythment la vie entre Anjouan et Mayotte (pour ne pas dire d’une manière sous-entendue l’ensemble des trois îles et Mayotte). C’est ainsi qu’il innove dans ce domaine littéraire comorien par son style empreint de vitalité et d’élan, parfois même avec quelques accents de témérités en parlant des mœurs. Adjmaël, en le lisant à travers les mots, semble s’interroger sur l’autre aspect du conflit de génération, par rapport aux descendances familiales, qui constituent encore aux Comores un piège social à l’origine de bon nombre d’amours manqués et source d’une autre forme de désespoir contribuant, du moins dans cette nouvelle, à l’aventure vers Mayotte.

« Ye heri ngiyo ya pvo mdru ya tsiyo »

Quant au titre de ces nouvelles, il suscite à la fois une certaine compassion par rapport au parcours aventurier que prennent ces âmes hantées par l’illusion du bonheur, mais aussi une part d’incompréhension vis-à-vis des raisons qui animent ces hommes et ses femmes qui vont jusqu’à jeter leurs enfants de bas âges à la mer, en se disant que : « si dieu leur prête vie, elles auront d’autres enfants », pourvu qu’ils ou qu’elles échappent à leur passé ; en oubliant qu’un autre sort les attend à la fin du voyage. Le titre est autant susceptible d’engendrer un perpétuel questionnement sur la destinée humaine.

Pour construire sa fresque dédiée à cette cause comorienne, “Au rythme des Alizés” donne donc cette impression que son tissu narratif autant que ses dialogues veulent rappeler indirectement à la mémoire collective du peuple comorien les jalons historiques face à une certaine insensibilité des décideurs politiques de part et d’autres. Cette préoccupation n’est pas nouvelle puisqu’elle ressort aussi dans son recueil de poèmes, encore inédit. D’ailleurs, les quelques vers mis en exergue dans “Au rythme des Alizés” page 43,55 à 58 et 69 à 72 rajoutent un dernier aspect de la beauté créative de notre poète émergeant. Si Adjmaël a bien voulu mettre un grain de finesse dans la construction de sa trame événementielle, il a cependant pris le soin de ne pas créer de “héros” puisque ni Djinam, ni Ziara, encore moins Ba’ta, ne se sont aucunement appropriés ce rôle ; à moins que ce soit l’auteur lui-même qui, avant d’écrire cette nouvelle, s’est lui aussi embarqué dans cette même traversée de la mer meurtrière, pour rejoindre son frère Farid à qui il doit ses études.

Mais après tout, l’adage comorien ne dit-il pas que : « Ye heri ngiyo ya pvo mdru ya tsiyo ! » (Le bonheur est là où on n’est pas !). Voilà la question que l’on se pose en refermant le recueil. Dans tous les cas, cette nouvelle revêt en effet un caractère humain évident qui, au milieu de tous ces drames, ne manque pas non plus de nous charmer entre séparations dans une île et retrouvailles dans une autre île, comme pour fuir l’incompréhension des autres.

Mab Elhad,
Article paru dans la gazette des Comores


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