Culture et identité

Augusta Savage, sculptrice, enseignante et militante des droits civiques de la de Harlem Renaissance

Reynolds Michel / 12 décembre 2020

Augusta Savage (1892-1962) est une sculptrice de talent de la Renaissance de Harlem, connue pour ses bustes de plusieurs figures majeures de cette période ‒ W.E.B.DU Bois, Marcus Garvey, James Weldon Johnson, Frederick Douglas…‒, mais surtout pour son portrait en argile d’un jeune garçon des rues de Harlem, intitulé Gamin (en français pour "street urchin" en anglais), qui révèle la beauté afro-américaine et The Harpe, représentant douze figures noires chantant, toutes incorporées dans une harpe extraordinaire de 16 pieds de haut. Son talent artistique a très tôt été reconnu, et ce dès l’école.

Une vie de lutte contre la pauvreté tout en persérvant sa vocation
Originaire de Green Cove Springs, près de Jacksonville en Floride, Augusta Savage, née Augusta Christine Fells un certain 29 février 1892, est la septième des 14 enfants d’Edward et Cornelia Felles. Enfant, elle réalise très tôt, avec un certain talent et une passion certaine, de petites sculptures de figures animales en argile, l’argile rouge qu’elle trouve dans son quartier. Et ce malgré la réserve de son père, pasteur méthodiste à temps partiel, qui considère cette œuvre contraire à l’interdit biblique du second commandement ‒ « Tu ne te feras pas d’image... » Ex 20, 1- 4. Par contre, elle est encouragée par certains professeurs de sa nouvelle école à West Palm Beach où sa famille a déménagé. Ils trouvent qu’elle a du talent et l’encouragent dans cette voie. Elle a alors 15 ans. Au cours de sa dernière année de scolarité, le directeur de l’école prendra avec elle des leçons de modelage d’argile à un dollar par jour.
Augusta Christine Fells n’a que 16 ans lorsqu’elle épouse John T. Moore. De leur union nait une petite fille nommée Irene Connie Moore. Après le décès de son époux quelques années plus tard, elle épouse en seconde noces James Savage, menuisier de son état. Même si ce mariage se termine par un divorce, Augusta a décidé de garder son nom de famille, tout en persévérant dans la voie choisie très tôt : être sculptrice. En dépit donc de ses revers personnels, Augusta Savage continue avec patience et passion à sculpter des objets religieux ou profanes, au point de faire évoluer l’opinion de son père sur son art. Après un prix spécial de 25 $ pour ses sculptures lors d’une foire du comté, Augusta Savage pensait un moment pouvoir vivre de son art en vendant ses petites pièces et se faisant sponsoriser par les riches résidents noirs de Jacksonville pour créer des bustes, mais sans grand succès. En charge d’une petite fille, la veuve doit travailler comme blanchisseuse pour faire vivre sa famille.
Une entrée fracassante dans le combat contre le racisme
En 1920, après une année passée au Florida Agricultural and Mechanical College for Negroes à Tallahassee, Savage décide de partir à New York pour étudier et se former à la sculpture, avec seulement 5 dollars en poche et une recommandation du surintendant de la foire du comté où elle avait remporté son premier prix. En 1921, elle intègre la prestigieuse école d’art de Cooper Union ‒ une école qui offrait une éducation artistique gratuite à certains étudiants. Bien accueillie chez Cooper, elle reçoit, de surcroît, une bourse qui lui permet de subvenir à ses besoins. Tout en accomplissant son cursus artistique à la Cooper Union auprès du sculpteur George Brewster, le cursus qu’elle termine d’ailleurs en trois ans, Augusta Savage participe activement au mouvement littéraire et artistique afro-américain de la Renaissance de Harlem.
Son entrée dans le combat pour les droits civiques est fracassante. En 1923, alors qu’elle achève ses études à la Cooper Union, elle remporte une bourse pour suivre un programme d’été au Conservatoire américain de Fontainebleau (fondée 1921). Mais le financement lui est retiré lorsque le comité apprend que la jeune artiste est afro-américaine. Elle éprouve alors une colère noire qui la pousse à l’engagement contre le racisme et pour l’égalité des droits. Elle inonde les médias locaux de lettres de protestations, organise des débats publics et des manifestations de protestation contre toutes les pratiques discriminatoires. Certes, le comité n’est pas revenu sur sa décision, même un de ses membres, Herman McNeil, l’a regrettée, et a invité Savage à perfectionner son art dans son studio de Long Island. Elle a alors gagné en reconnaissance comme sculptrice, tout en devenant une voix forte pour les droits civiques.
Avec une commande publique pour la réalisation d’un buste de W.E.B. Du Bois (sociologue, historien et militant pour les droits civiques) destiné à la bibliothèque de Harlem, Augusta Savage aura l’occasion de donner à la fois une plus grande visibilité à son art et son engagement. L’œuvre de cette grande figure noire connaît un vif succès au point d’engendrer de nouvelles commandes, notamment un buste de Marcus Garvey (célèbre militant nationaliste). C’est en travaillant sur ce projet qu’elle rencontre son troisième homme, Robert L. Poston, un des associés de Garvez, qui décède malheureusement, à bord d’un navire, lors de son retour d’un voyage de mission au Liberia, une année seulement après leur mariage. Savage, alors âgé de 32 ans, ne s’est jamais remariée.

Pour comble d’infortune, elle a dû accueillir ses parents dans son petit appartement, à New York, suite à un ouragan qui a détruit leur maison en Floride et après que son père soit devenu paralysé. De surcroît, elle a été contrainte, en 1925, à renoncer à la chance d’étudier à l’étranger par le biais une bourse qui financerait ses études en Italie mais sans les frais de voyage. L’argent qu’elle obtenait de son travail dans un pressing suffisait alors à peine pour les besoins de sa famille.
Augusta Savage tient bon dans cette période difficile de sa vie : elle continue de sculpter, de batailler pour la reconnaissance des artistes noires, tout en animant des cours dans son atelier, ainsi qu’au Harlem Community Art Center. A la fin des années 20 le ciel s’éclairci pour Savage quand la photo de l’une ses dernières œuvres fait la couverture du magazine Opportunity, intitulée Gamin. C’est le succès. La sculpture, portrait en argile représentant un beau garçon noir ‒ une représentation de son neveu ‒ attire l’attention de toutes et de tous, plus particulièrement la Fondation Julius Rosenwald, qui accord à Savage une bourse de 1800 dollars pour étudier à Paris, la capitale artistique de l’époque. C’est un rêve qui se réalise. C’est donc dans la joie de pouvoir parfaire son art à l’Académie de la Grande Chaumière avec le sculpteur Félix Benneteau-Desgrois et de se frotter à d’autres grands artistes européens que Savage s’installe à Paris, en 1929, dans le quartier de Montparnasse.

A Paris, Savage ouvre très vite son propre atelier et expose ses propres œuvres, d’abord à la Grande Chaumière en 1929 et puis au Salon d’Automne en 1930. Elle remporte plusieurs prix. Une nouvelle bourse permet à Savage de voyager en Europe en s’intéressant à l’art gothique. En 1931, elle est de retour à New York pour poursuivre son œuvre et aider ses camarades artistes. Les temps sont durs. La "Grande Dépression", suite à la crise de 1929, fait durement sentir ses conséquences sur la vie de tout un chacun. Les artistes prennent leur part de la reconstruction du pays en participant au volet culturel du New Deal, autour de la WPA (Works Progress Administration), où Savage joue un rôle important dans l’inclusion des artistes afro-américains dans le Federal Art Projet de la WPA, mis en oeuvre entre 1935 et 1943. Un projet qui unit artistes et artisans afin de stimuler la création d’emplois des artistes et partager les savoir-faire. Entre-temps, elle avait fondé son propre centre d’enseignement. Elle est désormais une des grandes figures de la communauté d’artistes noir.e.s de New York.

En 1937, Savage qui a été nommée directrice de la Harlem Community Center, reçoit la commande d’une sculpture pour l’Exposition universelle de 1939. C’est une commande importante et une belle opportunité pour faire connaître l’art afro-américain. En s’inspirant d’une chanson de James Weldon Johnson et de son frère John Rosemond Johnson, « Life every voice and sing » (Elève chaque voix et chante), connue sous le nom de « hymne national noir », Savage, faute de financement pour le couler dans le bronze, utilise du plâtre pour créer une sculpture intitulée The Harp représentant douze figures noires chantant, toutes incorporées dans une harpe de 16 pieds de haut. C’était l’une des œuvres les plus populaires de l’exposition. Malheureusement, elle a été démolie après l’exposition.

Après la perte de son poste de directrice au Harlem Community Center alors qu’elle travaillait sur La harpe, Savage ouvre deux galeries ‒ une première pour une afro-américaine ‒ et travail sur une œuvre intitulée Le pugiliste qu’elle termine en 1942. Devant l’échec commercial de ses galeries ‒ la dépression cours toujours ‒ Savage décide, en 1945, de quitter la grande ville et le grand monde de l’art pour s’installer dans une ferme à Saugerties, près de Woodstock, tout en continuant à travailler son art, à écrire et à animer des ateliers pour les enfants dans les camps d’été. Malade, elle retourne, en 1960, à New York pour être auprès de sa fille Irene et de sa famille. Elle décède d’un cancer le 26 mars 1962 dans une relative obscurité comme nombre d’artistes de cette période. Aujourd’hui Augusta Savage est célébrée, à la fois, comme l’une des artistes les plus brillantes et influentes de l’Amérique du XXe siècle et une figure de proue de la Harlem Renaissance.

Reynolds Michel

Sources :
CRENN Julie, Portrait/ Augusta Savage, 24/12/2018 Ama, crennjulie.com.
LEWIS John Hohnson, Bibiography of Augusta Savage, Sculptor and Educator, 10/01/2020, Thought.com
RECASENS Sonia, Augusta Savage, Scultrice américaine, Extrait du Dictionnaire universel des créatrices, 2013.
WOOD Joseph, Augusta Savage, Biographie, SwashVillage.com ; Cf. Site Smithsonian et Encyclopaedia Britannica.