Autour du premier Festival international de la Créolité

11 décembre 2006

Suite au Festival International Créole de Maurice et aux articles parus dans la presse, un de nos lecteurs nous fait part de ses réflexions à propos de la créolité. “Témoignages” se voulant un espace de débats d’idées, nous ouvrons nos colonnes à cette contribution.

Créolité, coolitude, créolisation : les imaginaires de la relation - 2 - par Khal Torabully

Pour moi, la seule patrie rêvée est celle de la grande fraternité...
de la réconciliation.
Coolitude : parce que je suis créole de mon cordage, indien de mon mât, européen de la vergue, je suis Mauricien de ma quête et Français de mon exil. Je ne serai toujours ailleurs qu’en moi-même parce que je ne peux qu’imaginer ma terre natale...." (2), car établir sa référence à une identité n’empêche pas une relation ou identification avec une autre, ou à autant d’identités que la personne peut mettre en présence avec la sienne propre.
Les propos de Bhujun sont sensés, car loin de promouvoir des idées sectaires, réductrices des "identités meurtrières", il réclame la reconnaissance du partage, et demande ce que j’ai toujours souhaité que le 2 novembre, "le jour anniversaire de l’arrivée des travailleurs engagés à Maurice” doit devenir une date à laquelle les Mauriciens réfléchissent sur leurs origines et le parcours de leurs aïeux. On comprend bien que Bhujun conjoint ici deux impératifs pour un pays qui n’a pas encore regardé son peuplement divers et son Histoire bien en face : une démarche ontologique (retour aux “sources”, aux "origines") et une réflexion sur le parcours des ancêtres, dans le sens d’un humanisme du Divers.
Ces deux mouvements ne sont pas contradictoires du moment que l’on peut faire un travail de réeffectuation là où c’est nécessaire, et de réactualisation pour impulser un vivre ensemble dans le terreau de
l’altérité qui caractérise le pays mauricien. La coolitude est animée, selon ses nécessités, de ce double courant, en précisant que la pétrification sur les "origines" peut créer des réfractions préjudiciables à la mise en relation avec les altérités.

« Les politiciens nous empêchent de devenir une nation »

Mais, au pays, actuellement, le problème soulevé ne peut trouver un processus de mise en relation libre, car le système des best losers, ancré dans la constitution mauricienne, serait totalement bouleversé, étant basé sur un calcul à teneur ethnique, sans lequel le partage du pouvoir, un peu comme au Liban, ne pourrait trouver des "mesures" pour doser la
nation arc-en-ciel.
Bhunjun conclue donc : "On s’en rend compte... le monde politique n’a pas intérêt à ce que nous soyons un jour tous créoles !"
L’affaire, encore une fois, trouverait ici une non issue fatidique si le Premier Ministre lui-même n’avait pas, autour de ce même festival renchéri dans les termes suivants : « Les politiciens nous empêchent de devenir une nation », comme le rapporte le “Week End” du dimanche 3 décembre: : « Nou partaz mem later, nou respir mem ler, nou fer fas mem siklonn (...) mé nou réfiz vinn enn nasyon.(...) Mo pansé sé bann politisyen ki fer sa. Parski sak foi ki éna éleksyon, ou trouv sa anpiré. Apré sa sak foi ki ou rod fer enn nominasyon, ou pou trouv bann dimounn pé vinn kontesté kifer ou finn pran tel kominité ouswa tel kominité. Nou bizin aret sa mantalité la. Zamé nou pa pou vinn enn nasyon sinon ».
Ces propos courageux proférés au Centre Vivekananda de Pailles le samedi 2 décembre, dits par un politicien au plus haut niveau de responsabilité, sont à marquer, dans ce contexte, d’une pierre blanche à Maurice. En prônant une position aussi tranchée, Navin Ramgoolam fustige le fait que nous ne devenions pas une nation, en une "avancée à rebours", et d’affirmer que la langue créole est notre ciment national : "La lang kréol pa apartenir zis enn group. (...). Nou bizin get séki rasanblé nou, inifié nou. E narien pa fer sa plis ki la lang kréol. Li kitfoi la baz mem dé nou kiltir morisyen".
Notons que pendant cette célébration de la langue et de la culture créoles, Week End du 3/12 rappelle que Vimala Lutchmee, une "enseignante du préscolaire d’État aurait été rappelée à l’ordre par le PSTF", suite à des plaintes de parents selon lesquelles elle aurait utilisé le créole comme médium d’enseignement, alors que, dans des cas de réelle difficulté d’apprentissage, il est impératif de s’appuyer sur la langue la mieux comprise par l’apprenant...
Une contradiction qui perdure. Et qui sera difficile à éliminer, tant la part faite à cette langue est encore minoritaire dans certaines sphères. Pris dans le grand chamboulement de la mondialisation, couplée à l’étroitesse de l’espace créolophone dans un monde dominé par la standardisation, cette langue devra être encore plus inventive.
Que faire ? En d’autres temps, ce clin d’oeil humoristique au titre d’un ouvrage de Lénine aurait indiqué : la révolution. Une révolution des mentalités par la culture, l’éducation et la méritocratie. Une
révolution identitaire, qui nous permettra tous de ne plus craindre de se dissoudre dans l’autre, de pouvoir articuler nos différences, sans les abolir par un coup de baguette magique, par une réelle volonté de constituer une nation, qui tout en étant plurielle, n’effacerait pas ses singularités.

Quel créole ?

Pour conclure, je ferai référence à "Ki kréol nou pé kozé ?" de Shenaz Patel, écrivaine, publié dans l’édition du “Week End” du 3/12. Je partage son interrogation concernant la base de l’organisation de la tenue de ce festival, organisé non pas par le Ministère des Arts et de la Culture mais par celui du Tourisme. Paradoxe que souligne Patel car les tenants du pouvoir mettent en exergue une volonté de penser/panser l’identité en pratiquant un mea culpa maxima, alors que le tourisme peut verser " dans le sens de l’image projetée, pour ne pas dire du penchant folklorique plutôt aguicheur, que dans celui de l’approfondissement interne de sa vérité". Juste observation !

Deuxième remarque frappée au coin du bon sens. À ce festival, "les participants choisis sont presque exclusivement des créoles. Quel mal y a-t-il à cela ? Rien en soi. Si ce n’est que le créole à Maurice, et en particulier la question de la langue créole, ne peut être circonscrite aux personnes appartenant strictement à la communauté ethnique créole, celle-ci étant prise dans le sens de descendants d’esclaves africains". Ce qui accrédite les propos de Glissant sur l’aspect régressif de la créolité, à laquelle il préfère la créolisation.
C’est aussi la raison pour laquelle, bien que j’ai dit dans un article intitulé "Coolitude" que « la coolitude est à l’indianité ce que la créolité est à la négritude » (3), pour indiquer le désir d’ouvrir l’identité atavique à la réalité d’autres identités, mon propos et mes développements initiaux comme ultérieurs portés sur la coolitude, définit sans ambage une mise en relation des Indes (pays de la mosaïque, de la diversité culturelle) avec les Afriques, les Europes, les Amériques et l’espace arabo-musulman, avec un souci de l’entre-deux, de l’imaginaire corallien, récemment débattu à l’Université de Maurice, lors de mon séjour au pays. La coolitude est la veine jugulaire de la créolisation. Elle remet en perspective une tessère de la mosaïque qui ne saurait ne pas donner toute sa tonalité pour enrichir le Divers.

Tout en espérant une égalité à tous les niveaux, et une reconnaissance aux descendants d’esclaves d’Afrique, Patel salue l’actuel gouvernement qui a eu le mérite de lancer notre premier Festival International Créole et de rappeler, très adroitement, ce "vivre en accorité" que j’ai inclus dans mon dictionnaire francophone de poche.
Lisons Patel : « Il y a en créole un mot qui s’énonce ainsi : lakorité. Qui ne veut pas tout à fait dire accord. Qui ne veut pas tout à fait dire unité. Mais quelque chose entre les deux, au-delà des deux, (c’est moi qui attire l’attention sur ces termes) cette subtile et forte adhésion et solidarité qui s’expriment dans une sorte d’évidente simplicité. Au-delà des revendications qui excluent sur la base de la spécificité, il nous revient de savoir, à travers un Festival Créole, célébrer ce que le créole, langue, individu ou culture, a su fédérer autour de lui et créer à partir de là. Il nous revient de choisir de koz kréol lakorité... ».
Espérons que cette complexité nécessaire, contenue dans l’image du corail, le symbole de notre diversité culturelle et aussi de la biodiversité du monde, mieux que l’illusoire arc-en-ciel, puisse lier créolité, coolitude et créolisation dans un jeu infini de mise en relations, basé sur le respect, l’égalité des imaginaires et le tissage des beautés imprévisibles.

(2) Cale d’étoiles-Coolitude, Azalées éditions, 1992.
(3) Au terme de cet article, le lecteur aura compris que la coolitude est l’alter ego indien de la créolité, que la coolitude est à l’indianité ce que la créolité est à la négritude.
« La Coolitude n’a rien d’un cri ethnique (16). Elle prolonge la créolité en Inde insulaire.
Elle est acclimatation de la culture de l’Inde en terre plurielle. Rencontre entre langue française, anglaise, hindi, bhojpuri, ourdou... avec une poétique créole. Ce nouvel engagement est d’actualité non seulement dans les îles, mais aussi dans les pays comme l’Afrique du Sud ou le Kenya, où les indiens ont le devoir et l’urgence de se re-définir dans une société multiculturelle ». “Coolitude”. Notre Librairie (octobre 1996) : 59-71.


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Témoignages - 82e année


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