À la rencontre d’un musicien nomade

C’est sur scène qu’il se sent en vie

22 juin 2007

Depuis 15 ans, Jean-Yves Hoarau avance à petits pas sur le sentier de la musique. De rencontres en rencontres, d’espoirs en désillusions, de la musique au théâtre en passant par l’animation d’ateliers... de notes en notes, il s’évertue à donner du sens à la partition de sa vie. Il n’a pas opté pour la voix la plus facile, mais il assume son choix plutôt que de choir dans ses pensées. Qu’importe les critiques et les regards accusateurs car c’est sur scène qu’il se sent en vie. Rencontre.

Jean-Yves Hoarau.
(photo SL)

Jean-Yves Hoarau est né, il y a 33 ans, à La Réunion. A 7 ans, il quitte son île et part avec sa maman vivre en Métropole, à Toulouse. Diplômé d’un BEP-CAP hôtellerie, il revient au pays à 18 ans pour trouver du travail dans sa branche. Il décroche plusieurs boulots souvent très mal payés, sans forcément de contrat à l’appui. Il découvre la musique et abandonne le service.

« Je fais de la musique, pas de la politique »

Son frère, qui joue en famille avec les cousins et les cousines, l’invite un jour à venir assister à l’une de ses répétitions. « On m’a mis derrière des congas et on m’a dit, joue !. C’est parti comme ça », explique Jean-Yves. Au sein de l’association familiale baptisée Fonnkèr, il monte des spectacles pour enfants. « Pendant 3-4 ans, on a tourné dans les écoles mais de façon ponctuelle, à Noël ou pour une occasion précise. Le reste du temps, j’intervenais toujours dans les écoles primaires et maternelles pour les aider à monter des spectacles de fin d’année ». Intéressant certes, mais pas vraiment de quoi remplir la marmite pour ce SDF, hébergé un jour chez un parent, un jour chez l’autre. Il intègre ensuite une troupe folklorique, Canne d’Eau, dans laquelle il joue des percussions et de la guitare, puis, toujours en famille, participe à la création de la chorale Fonnkèr où il donne de la voix, entre grave et médium. S’il n’a pas encore l’âge pour prétendre au RMI, Jean-Yves peut néanmoins bénéficier d’aides à la formation. C’est au sein de la regrettée association chaudronnaise Live Formation qu’il prépare sur 2 ans un BAPAT (Brevet d’Apprentissage Professionnel d’Assistant Technique) qui l’initie, entre autres, aux Arts plastiques. Plaque tournante des jeunes créateurs dionysiens, c’est à Live qu’il rencontre Arnaud Bazin (collectionneur fou des vinyles lontan et voix goni de Tapok) qui lui propose d’intégrer comme percussionniste le groupe Flying Paykan. L’aventure s’arrête au bout de 2 ans lorsque Arnaud quitte La Réunion pour se former en Métropole. Disons qu’elle aurait peut-être pu continuer sans lui si ce n’est que le leader du groupe a un jour accepté une représentation singulière qui a scellé la fin de l’aventure pour Jean-Yves. « Au dernier moment, il nous prévient que l’on doit jouer au Barachois sans nous en dire plus, se souvient-il. Pour jouer, on est toujours partant sauf que, une fois sur scène, on est venu accrocher une affiche de propagande pour Jean-Paul Virapoullé, juste derrière nous. C’est la dernière fois que j’ai joué avec le groupe. Je fais de la musique, pas de la politique », affirme Jean-Yves qui conte l’anecdote aujourd’hui avec amusement.

« Il faut monter sur scène pour que l’argent rentre »

Coïncidence, sa route le conduit ensuite jusqu’à Saint-André, au Théâtre Conflore, où il joue la comédie et anime des ateliers de théâtre. « C’était une bonne expérience. On a réussi à monter un lieu avec des gens motivés, mais le nombrilisme de certains a finalement fait échouer le projet », déplore Jean-Yves. C’est durant ces 2 ans qu’il est devenu intermittent. « J’avais enfin un statut, un salaire certes petit, mais qui m’a permis de continuer à faire ce que j’aime ». S’en suit une période de vache maigre, de petits boulots sans suite pour vivre tout simplement. Il met ensuite son énergie et ses espoirs dans le groupe Hamsa où il manie les petites percussions. Les 8 compères du groupe préparent une maquette, formidable, puis le groupe se sépare au moment de la promotion. « Les répétitions se passaient très bien, mais le groupe ne se produisait pas, explique Jean-Yves. C’est bien de jouer de la musique pour le plaisir, mais il faut bien vivre, il faut monter sur scène pour que l’argent rentre ». Difficile de percer quand, dans le groupe, certains exercent déjà un autre métier et font de la musique en complément. Jean-Yves, lui, veut en faire son métier et investit tout ce qu’il a dans ce projet de vie. Tant pis, il ne se décourage pas et passe à autre chose. Avec l’association En Bonne Compagnie, il anime ensuite des ateliers de prévention contre la poly-toxicomanie et les MST dans les collèges et lycées. Jean-Yves a alors 26 ans quand commence l’aventure Tapok. Fruit de la rencontre entre Arnaud Bazin et Francky Lauret, il se joint dès le début au projet SDF. Parallèlement, il anime l’émission “Musiques d’ailleurs” sur radio Arc en Ciel « parce que les musiciens réunionnais, contrairement à ce qu’on voudrait leur faire dire, n’écoutent pas que de la musique locale, précise-t-il. On s’intéresse à tout, se nourrit de tout. Pour ma part, mes influences sont diverses : Sabouk, Caroussel, Peters, Dona, Waro, Guimbert mais aussi Nougaro, Lavilliers, Solar... ».

« Cet album m’a permis de continuer »

Après 5 ans de tapokaz, l’aventure prend fin, pour Jean-Yves du moins, en raison d’un divergent qui scelle la fin de son amitié avec Arnaud. Une rupture brutale dont le musicien se relèvera avec difficulté. Il mettait tous ses espoirs dans ce groupe, et il avait raison, de la scène réunionnaise à Bourges, Tapok s’est aujourd’hui fait un petit nom dans le milieu de la musique locale. C’est en se raccrochant à sa passion que Jean-Yves sort la tête de l’eau et édite en 2005, à compte d’auteur, son propre album, “Cedufon” (de la classe, bien sûr !). C’est en raclant ses fonds de poches, aidé par sa sœur, qu’il trouve les 1.050 euros nécessaires pour enregistrer ses 11 titres dans le petit studio “Les Amoureux des Arts” d’Ilet à Corde, s’inscrire à la Sacem et éditer 200 CD. « On y retrouve des morceaux que j’avais créés depuis longtemps, et comme j’avais envie de passer à autre chose, il était important pour moi de les enregistrer, d’avoir une trace ». Il en a vendu 120, de quoi rentrer dans ses frais, sachant qu’il a dû assurer la distribution seul. « J’ai donné un CD à RFO, mais à ma connaissance, il n’est jamais passé, à la différence des deux autres radios, Arc en Ciel et Radio Pikan, qui l’ont diffusé. C’était un support pour me faire connaître, c’est vrai, mais en même temps, pour me permettre de remettre le pied à l’étrier, pour retrouver confiance en moi, car j’étais un peu à plat, confie le musicien. Depuis le temps que j’étais investi dans la musique, ceux avec lesquels j’avais commencé tournaient à gauche et à droite, alors que moi, j’étais toujours au même stade, dans cette galère de trouver un groupe pour se représenter. J’enregistrais une baisse de tension, de motivation. Cet album m’a permis de continuer, d’aller de l’avant, même si c’est à petits pas, ti dousman. J’avais mon album à présenter, je jouais des morceaux pour la promo, ça m’a donné un coup de fouet ». Ces 2 dernières années, Jean-Yves a beaucoup joué à la Faculté lors de concerts ou de spectacles mis en place par 2 étudiantes, Judith et Claudia, qu’il remercie pour cette ouverture. Il a aussi participé à l’Opéra Rock de Christian Jalma, alias Pink Floyd, puis joue aussi ponctuellement avec Bann Laope, comme hier soir pour la Fête de la Musique devant l’Evêché et la Mairie de Saint-Denis. Sa voiture vient de le lâcher, il a dû quitter sa location car son propriétaire veut construire un immeuble à la place de la petite case en bois sous tôles, mais Jean-Yves relativise toujours : il décolle mardi pour 1 mois en Métropole, pour voir sa maman et assurer 2 petites dates à Toulouse. Il espère en décrocher d’autres une fois sur place, sa guitare, son kayanm, sa voix et sa foi pour seuls compagnons de route. Au petit bonheur la chance.

Stéphanie Longeras


Interview sans tabou

« Il est difficile de se faire une place dans le réseau »

15 ans que tu trimes. Tu n’as jamais pensé à retourner dans l’hôtellerie ?

- Ça non, pas l’hôtellerie ! Mon choix est fait, c’est ma liberté, j’en paie le prix. La scène, c’est l’endroit où je prends vraiment du plaisir. Sur scène, je me sens comme chez moi. Bien sûr, il y a toujours les critiques, les gens qui vous montrent du doigt car la musique, c’est bien connu, c’est un loisir, pas un vrai métier, on connaît le couplet. Ces remarques, je les ai entendues, entre autres dans la famille, mais ça ne fait rien. Cela m’a beaucoup blessé au départ, mais arrive un moment où tu prouves aux autres que tu joues, que tu as ta place, que les gens te reconnaissent, même si c’est une petite reconnaissance, elle est rassurante. Il y a, c’est vrai, beaucoup de concurrence, mais je pense que chacun a sa place car chacun a son style, sa musique.

Tu ne t’es jamais dit qu’en Métropole, tu aurais peut-être plus de chance d’y arriver ?

- Ah ! La mobilité ! (sourire). C’est vrai que l’on peut rencontrer beaucoup plus de gens en Métropole, mais il y a là-bas aussi beaucoup de musiciens qui galèrent. C’est vrai aussi que j’entretiens l’objectif, pas encore réalisable, de pouvoir jouer ici et à l’extérieur. C’est pourquoi, j’ai créé avec un ami un site Internet Kultureunion.com pour faire connaître ma musique, partager des photos de La Réunion, c’est un peu mon book.

L’île est petite, un musicien, un artiste a besoin de bouger. Est-ce que tu penses qu’ici, les musiciens ont suffisamment d’opportunités d’échanger sur place avec des artistes venus de l’extérieur ?

- Je parle pour moi, mais je pense qu’effectivement, on a besoin de bouger, de rencontrer d’autres artistes, d’autres horizons, d’autres cultures, d’autres façons de penser, de créer. Les échanges sont plus courants dans le théâtre qui est tout de même plus structuré. Même si les gens se tirent dans les pattes, ils savent être ensemble pour défendre une cause ; dans la musique, c’est plus difficile. D’ailleurs, on constate qu’il y a plus d’intermittents dans le théâtre que dans la musique. On n’a pas ici de lieux d’échanges, et les résidences sont réservées à des gens qui sont déjà dans le circuit. On ferme les portes à beaucoup de choses. Il est difficile de se faire une place dans le réseau. J’ai envoyé des CV, mais on ne me laisse pas trop d’espoir. Je continue ma route, mais dois me battre avec moi-même pour ne pas avoir un discours aigri sur le métier artistique en général.

Ton avis sur la Fête de la musique.

- C’est intéressant, cela fonctionne depuis longtemps et permet à ceux moins connus de pouvoir monter sur scène. Mais je regrette qu’il ne soit pas possible de faire pareil tous les jours et d’être obligé d’attendre la Fête de la Musique. Je me rappelle qu’en 1992, il y avait au moins 4 kabars réguliers sur Saint-Denis. Depuis qu’il faut une Licence d’organisateur de spectacles pour mettre en place un kabar, plus rien. On essaie bien de mettre en place des choses, mais sans cette Licence, c’est difficile. Et puis, comme je disais tout à l’heure, il y a toujours ces a priori sur les musiciens et les artistes en général, et ce manque de reconnaissance nous enlève de la crédibilité, nous prive d’une place au cœur de la cité. Si vous jouez dans le chemin, les voisins sortiront dans la rue pour crier que vous faites du désordre, mais faites un spectacle gratuit, et ils seront là.

Question indiscrète, mais tu vis comment ?

- Modestement. Une boîte de sardines me contente. Depuis 4 ans, je ne suis plus intermittent. Avant, on cotisait 12 mois et était payé 12 mois, maintenant, on en cotise 10 et est payé 8. C’est trop difficile. Je vivote de ci de là et touche le RMI.

Comment vis-tu justement ce discours dominant et culpabilisant qui montre les érémistes comme des assistés ? ... alors les érémistes artistes !

- Je ne demande pas mieux que de pouvoir vivre de mon métier. Je me dis, vivement que tout le monde ouvre les yeux, regarde les choses en face, arrête de se voiler la face avec des a priori. La musique et les arts en général m’ont permis justement de regarder les choses en face. Je ne me morfonds pas, même si parfois c’est dur. Il y a toujours plus malheureux que soi. Le vrai problème reste que la culture est dépréciée par les politiques, qu’ils soient de gauche ou de droite. Il est plus important se s’intéresser à l’installation des multinationales en France, pourtant le peuple en a besoin pour s’évader et porter un autre regard sur le monde. Les adolescents par exemple avec lesquels j’ai travaillé auraient envie de se mettre en scène, mais le poids de la société les freine, le regard accusateur porté sur les artistes. Ils auraient des choses à exprimer. Par expérience personnelle, lorsque j’étais adolescent, j’étais timide et introverti, et le fait d’être sur scène m’a permis d’aller à la rencontre des autres, de confronter mes idées et de me construire personnellement. Il faut éviter l’enfermement à ces jeunes. La culture, c’est pas un truc pour faire beau, réservé aux élites. Elle appartient à tout le monde, encore faut-il la faire vivre, la démocratiser.

Entretien SL


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