Gran mèr kal : quelle histoire ! - 5 -

Ces hommes qui lui ressemblaient tant

26 décembre 2006

Le « gouffre du voyage en vaisseau négrier », Patrick Chamoiseau nous le faire revivre - j’allais dire “en direct”, dans son récit : “L’esclave vieil homme et le molosse”.
Écoutez pour entendre. Écoutez pour voir.
Subir... « Le roulis continuel de la mer, ses échos insondables, son avalement du temps, sa déconstruction irrémédiable des espaces intimes, la lente dérade des mémoires qu’elle engendrait. La mer qui pénétrait les chairs pour en contrarier l’âme ou la décomposer et qui installait à la place le petit rythme des survies nauséeuses, des petites morts, des amères habitudes, du martyre des carcasses qui doivent s’accommoder de dispersantes cadences. (p. 33)

Le “commerce”, la valeur marchande du “bétail”, commandait aussi la promenade.

« Sous l’aiguillon du fouet, on forçait les nègres captifs à tournoyer pour se huiler les muscles et humer un peu d’iode des grands larges. Et le vent lui-même, éblouissant comme une ruée d’ombre, venait parachever la dévastation qu’avait commise la mer au fond des puits de l’entrepont. Les loques qui montaient de la cale (étaient) moins accablées par leurs chaînes que par leur âme brisée ». (p. 34)

Revenons sur terre. Là, chez nous, sur les hauteurs qui découvrent la rade de Saint-Paul. Un décor qui a servi à ré-écrire “Vendredi ou les limbes du Pacifique” et qui pourrait servir à ré-écrire le débarquement de Kalla. Il a bien dû se trouver à l’époque, quelque part, dans les rampes de “Crève-cœur”, des hommes et des femmes pour laisser leur esprit (sinon leur âme) vagabonder au spectacle des bateaux négriers en rade de Saint-Paul. Mettons-nous dans la peau, dans le regard, dans le cœur de ce “Vieil homme” notre grand-père à tous, de ce Noir qui ne manque pas de tomber de l’arbre généalogique de n’importe quel Réunionnais sans qu’on ait besoin de le secouer trop fort. Rejouons le “débarquement”. Jouons les figurants. Figurons-nous :
« Chaque balancement d’un navire négrier dans les eaux calmes d’une rade débusquait en lui un roulis primordial ».
« Parfois, ces navires entraient dans le port en une ivresse errante. On découvrait alors leur cargaison ferrée, asséchée par la faim et les fièvres à frappe jaune.
C’était, pour l’esclave vieil homme, un moment de déroute : voir débarquer ces hommes qui lui ressemblaient tant. Tous mal revenus de la plus longue des morts. L’huile qui maquillait leur peau malade se mêlait à leur sueur et aux restes d’angoisse. Leurs cris, familiers des extrêmes, leur avaient distribué aux commissures des lèvres d’irrémédiables écumes à relent d’ail ».

“Ile à peur : des origines à nos jours”. A “l’origine” était la peur. Vous l’aurez compris, je n’ai fait que développer l’hypothèse selon laquelle la légende de Gran Mèr Kal fait “signe”, au de-là du jeu et de la fiction, qu’elle vient porter témoignage de l’horreur vécue dans la kal des vaisseaux négriers.

Alors, on l’adopte ?

La question est désormais de savoir comment exorciser cette peur.

En jouer ? Gran Mèr Kal kèl èr i lé ?

La sortir de nous, la projeter dans une fiction, la tenir à distance dans un personnage de sorcière, une Gran Mèr kal - double de Madame Desbassayns ou de Gabrielle Bellon, une “bébète toute” (toute entière monstrueuse) ?

Pour dépasser la peur, il faut peut-être aussi la nommer. Voir ce qu’elle signifie. Je vous ai suggéré les mots : “Grande” “mer” et “cale”. Il suffit de les prononcer, dans l’ordre. Essayez. Vous verrez, c’est magique, comme un sortilège !

Osons dévoiler... cette vieille femme au visage masqué derrière un linge noir... ainsi que la décrit Rosemay Nicole. Regardons au-delà de « cet être hybride, situé au confluent du réel et de l’imaginaire, être associé à la mort, à la nuit, à la peur, au mal (au mal de mer ?). Ecoutons ce que nous dit... ce cri lugubre, indéfinissable hurlement de terreur et de douleur comme une plainte intolérable... ce cri qui s’apparente à celui du fouquet (un oiseau de mer ! )

Notre “Ile à peur” est sortie de la mer. C’est par là que les premiers Réunionnais sont arrivés. Comme Kalla. Scrutons donc la mer, l’ombre des cales, pour tenter d’interroger, au-delà du jeu, au-delà de la fiction « cette histoire de l’île, non reconnue et refoulée par la peur au fond des êtres » (Rosemay Nicole).

Cher lecteur, la ballade littéraire, en noir et blanc, dans laquelle je vous ai peut-être “embarqué”, était ma façon à moi de vous inviter à rencontrer l’histoire de la “male traite” à l’origine de la peur. Une rencontre promesse de paix, de réconciliation, de Réunion possible.

Alors, la petite Kalla, on l’adopte ?

(Fin)

Daniel Lauret


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