Économie réunionnaise : le calme avant la tempête
6 juin, parIEDOM : « Un premier trimestre favorable avant l’impact de la crise au Moyen-Orient »
Le cheikh Khaled Bentounès à La Réunion
7 mai 2008

Depuis peu circule sur Internet un film anti-Islam délibérément provocateur. Quel regard portez-vous sur ce genre d’initiative ? Comment analysez-vous l’intervention de ce député néerlandais - Geert Wilders - dans le débat international ?
- Je fais partie de ceux qui disent que ce film ne nous apporte rien de nouveau. Rien qui puisse faire connaître un peu mieux l’Islam et sa culture.
Ce n’est pas fait pour faire connaître, mais pour provoquer... et c’est très brutal !
- Justement ! Ce film a été fait pour provoquer. On savait, avant même sa sortie, que ce monsieur préparait un film agressif, extrémiste... Ce ne sont que des flambées de haine, de racisme. Moi, ce n’est pas ce genre de film qui m’inquiète. Sincèrement. Parce que Les gens intelligents ne tombent pas dans des pièges aussi grossiers.
Si les gens - Musulmans et non musulmans - veulent regarder ce film, qu’ils le regardent ; mais qu’ils sachent que c’est vraiment de la caricature. Et qu’ils sachent qu’il y a derrière tout un dessein, toute une opération, dans la seule perspective de semer la zizanie, la mésentente. Qui peut tomber dans un piège aussi grossier ?
Les excès, les extrêmes, sont dangereux, mais ils ont aussi quelque chose de salutaire. Ils nous ramènent à la réalité. Il y a certaines choses qu’on a oubliées, ou qu’on méconnaît et le fait de les voir présenter avec cet excès amène les gens à aller chercher la vérité. Jamais le Coran ne s’est autant vendu, jamais les documents sur l’Islam n’ont été autant diffusés, dans toutes les langues. Et surtout aux Etats-Unis, depuis l’histoire du 11 septembre ! Ceux qui jettent de l’huile sur le feu ne font que renforcer ceux qui cherchent le dialogue. Nous avons besoin de nous connaître. Nous avons besoin de dialoguer... Et si nous ne le faisons pas, ce sont ces gens qui vont mener l’humanité vers le choc des civilisations. Cela nous éloigne des préoccupations du monde d’aujourd’hui.
Donc, il y a bien un danger potentiel...
- Un danger potentiel, oui. Il ne faut pas le nier, mais il ne faut pas non plus lui donner trop d’importance. Il faut mettre les choses à leur place : c’est médiocre. C’est vrai qu’il y a des critiques à faire sur le monde musulman, ou sur certains aspects de l’Islam, de l’ordre de la coutume. C’est vrai qu’il y a un problème de la femme dans le monde musulman. Mais le monde musulman est pluriel. Des peuples divers ont épousé l’Islam dans la différence. Si vous allez au Sénégal, vous verrez des musulmans wolof et toukouleur de l’Afrique de l’Ouest. Si vous allez en Indonésie, entre les habitants de Java et ceux de Sumatra, ce sont deux civilisations distinctes. Il y a un Islam Chinois, très particulier, avec ses coutumes, ses traditions chinoises. Et si on va en Arabie ou dans le Maghreb, c’est aussi autre chose.
Quel est votre regard de Musulman sur ceux qui se réclament d’Al- Qaïda ? Sur leur choix de pays “cibles” ? Ils ne doivent pas les choisir au hasard...
- Il y aurait beaucoup à dire sur Al-Qaïda. Je fais partie de ces Musulmans qui sont très sceptiques à ce sujet.
Sur quoi porte votre scepticisme ?
- Sur l’existence de ce groupe, pour commencer. Derrière tout cela, il y a encore beaucoup trop de mystères, à mon avis. On nous décrit une superbe organisation internationale...
...et on nous montre - sur vidéo - des gens qui vivent comme des troglodytes !...
- Voilà... Il y a à boire et à manger. Donc il faut être très prudent. Il y a de l’extrémisme. Il y a du fanatisme. Dans l’Islam comme dans d’autres religions. C’est indéniable. Il y a des jeunes écervelés. Il y a des jeunes qui se font exploser. C’est indéniable. Je viens d’un pays qui a payé très cher... Nous avons eu 150.000 morts en Algérie. Et nous ne savons toujours pas pourquoi ils sont morts. Nous ne le savons pas ! Pourquoi ? Pourquoi sommes-nous passés par cette épreuve ? A quoi a-t-elle servi ? Qui a tué qui ? Pour quoi ? Pour quelle raison ? Pour quels buts ?
C’est encore un débat terrible en Algérie. Et c’est pourquoi nous disons aux autres pays musulmans : faites attention à ne pas passer par une épreuve aussi cruelle que celle par laquelle nous sommes passés ! Ne faites pas de l’Islam un porte-drapeau pour des ambitions privées, pour le pouvoir.
L’anthropologue Dounia Bouzar dit des terroristes qu’ils instrumentalisent la religion, comme on peut le faire de n’importe quelle idéologie. C’est aussi votre avis ?
- C’est sûr qu’on peut tout instrumentaliser, y compris la religion. Et pas seulement la religion musulmane. Le judaïsme est instrumentalisé. Les néo-conservateurs, en ce qui concerne le christianisme, sont très en avance. Et certaines tendances islamistes aussi. On se sert de la religion dans un but bien défini.
Mais la religion, avant toute chose, c’est pour nourrir les consciences ! C’est pour éveiller en nous l’amour du prochain, le respect de la vie, la sacralité de la vie, du rapport à l’autre, de l’altérité, de la tolérance... Dès qu’elle quitte ces vertus universelles, elle devient un instrument qui sert une institution, un pouvoir... Qu’il soit terroriste ou autre.
A nous de faire attention. Si on se sert de la religion au niveau collectif, pour en faire une “pensée unique”, une norme, elle n’est plus rien.
D’une façon générale, et c’est ainsi dans l’Histoire, c’est sur un plan collectif qu’elle a émergé...
- Donc il faut dire, dans l’enseignement de la religion, qu’elle est quelque chose d’intime à l’homme - pour qu’il puisse nourrir sa conscience, être meilleur dans sa façon d’agir, de construire, de bâtir l’avenir. La religion peut aider à bâtir des rapports positifs. Si une religion ne nous aide pas à être positif, à quoi sert-elle ? A s’entretuer ? Chacun trouvant un prétexte pour jeter la responsabilité sur l’autre ?
Les hommes ne manquent jamais de prétexte pour s’entretuer... Mais comment comprenez-vous que la religion, aujourd’hui, serve encore à cela ?
- Peut-être que nous n’avons pas assez réagi. Nous sommes encore, à mon avis, en train de chercher une nouvelle approche. Parce que le monde n’a jamais été ce qu’il est aujourd’hui. Tant que le monde était au niveau de la tribu, du village, les gens vivaient la religion à leur échelle.
Aujourd’hui, qui dit “mondialisation” dit normalisation en tout. Nous sommes en train de “normaliser” la religion, et c’est très dangereux. Ce qui est dangereux, c’est que la mondialisation induise un Islam mondialisé, un christianisme mondialisé, etc. Ce qui se fait en Hollande ou aux Etats-Unis se ferait aujourd’hui chez vous, à Saint-Paul ou à Saint-Denis ?
Ce n’est pas obligé...
- Ce n’est pas obligé, mais c’est en train. Parce que les idées, plus personnes ne peut les arrêter. C’est ainsi...
C’est sûr, elles ne s’arrêtent pas, mais elles se transforment...
- Espérons-le. Ce que vous vivez à La Réunion n’est pas ce que vivent les habitants d’Amsterdam. Aujourd’hui avec la mondialisation, tout le monde voit et écoute la même chose. Les informations noient tout le monde dans un flot continue et très peu de gens les “filtrent” pour faire la part des choses.
C’est pourquoi un film comme “Fitna”peut être dangereux, en raison d’une construction extrêmement pernicieuse.
- Encore une fois, je ne peux pas interdire aux gens de le voir - mais je leur dis : “Cela tire vers le bas. Cela ne va pas vous enrichir ; cela ne va rien vous apporter”. Il est des choses plus porteuses, au niveau de la culture.
Sûr. Mais à un autre niveau. Il y a dans ce film une “lecture du Coran” qui est abominable. Ne pensez-vous pas qu’il y a quelque chose à expliquer quant aux tentations d’une lecture littéraliste ?
- Cela s’est toujours fait. On peut toujours faire dire à un texte ce qu’on veut. Quand je lis le Coran, je vais d’abord à l’Histoire du Coran. Il y a un contexte, dans lequel il a été révélé. Ce monsieur (Geert Wilders - Ndlr) connaît-il ce contexte ? D’un point de vue scientifique, si on lit, ou si on récite un verset, il faut se demander “A qui, et quand a-t-il été révélé ?” On peut prendre des bouts de Sourates, faire des collages... Tout est possible !
Ce que je dis : dans le Coran, il y a des choses que l’on peut interpréter comme étant universelles, dont chacun de nous peut voir que cette parole s’adresse à tous. C’est une parole qui est parfois violente - et elle est violente avec tout le monde : avec les Musulmans et les non Musulmans, les Juifs, les Chrétiens...
Et pourquoi est-elle violente ?
- Elle répond à une forme d’éducation, d’éveil. Parfois elle nous choque. Le prophète lui-même, alors qu’il en est le porteur, se fait admonester quelquefois. La parole du Coran va lui dire : “Ce n’est pas comme cela qu’il faut faire !” Elle va dire par exemple “Tu as fait une grimace et tu t’es détourné de l’aveugle qui est venu vers toi”. Et elle décrit cette scène. Dans le cadre de la narration, pour ceux qui la lisent plus tard, ils voient que même le Prophète a encore à perfectionner son comportement. Il faut toujours aller vers la perfection. Quand elle parle des Juifs et des Chrétiens, il y a certains versets qui sont négatifs, et d’autres qui sont positifs pour le christianisme comme pour le judaïsme. Quand le Coran nous dit “Les Croyants, les Juifs, les Chrétiens, les Sabéens, ceux qui croient en Dieu et qui font le bien, ceux-là n’ont aucune peur et aucune crainte auprès de Dieu”, il va chercher les qualités de chacun, pas l’identité religieuse de l’homme ou de la femme, mais les qualités qu’ils produisent vis-à-vis de la société dans laquelle ils vivent.
Est-ce que ces qualités peuvent être produites aussi par des gens qui n’ont pas de religion ? Est-ce que c’est admis dans l’Islam ?
- Pourquoi pas ? Oui, c’est admis. Les religieux proviennent-ils d’une autre source ou d’une autre origine que les non religieux ? Non, soyons sincères. Nous avons eu dans notre généalogie des gens qui ont cru, d’autre pas ; des gens bien et d’autres pas. Des rois, des saints ou des assassins ! Chacun de nous, en faisant un retour à ses origines, verra qu’il acquiert de l’humanité. Nous portons les gènes de l’humanité, à nous de la reconnaître et de l’accomplir. C’est notre orgueil qui nous empêche de faire cette introspection et de dire “Après tout, nous sommes, nous, cette humanité.”
Entretien : P. David
« Fitna »
15 minutes de haine et de peurs archaïques
Depuis avril circule sur Internet une vidéo de 15 minutes réalisée par un député néerlandais obsédé par la présence musulmane aux Pays-Bas.
Une forte progression de la population musulmane l’aurait fait passer, en quarante ans, de 1.400 âmes en 1960 à 944.000 en 2000... sur 16,5 millions d’habitants (5,7%). Il n’en faut pas plus à un député d’extrême droite de cette vieille monarchie constitutionnelle, pour gesticuler en employant les arguments usuels sur cette fraction de l’échiquier politique. Il en est sorti un film de propagande, « Fitna » (Discorde), qui est un concentré d’ignorance, de peurs et de haine stérile. Une ignorance revendiquée - Geert Wilders ne connaît pas l’Islam et ne veut pas le connaître. Il prône le « choc des civilisations », s’y prépare activement et le risque serait évidemment qu’il soit écouté et suivi par des populations déboussolées, dans un monde qui va trop vite pour permettre au plus grand nombre d’assimiler les mutations en cours.
Le propos est délibérément agressif ; il veut donner de l’Islam l’image d’une religion conquérante, intolérante et lancée dans la domination du monde.
« Fitna » enfile une quarantaine de plans séquences dont les trois-quarts sont dédiés à une “lecture” littéraliste du Coran, par collages et associations d’idées : un morceau de Coran, une scène de violence, de carnage ou de torture, ou d’exécution sommaire... Des images reprises à des télévisions libanaise, irakienne, iranienne, saoudienne, palestinienne (tous pays qui connaissent ou ont connu des situations de guerre) ou à des ONG, fondations et organisations ultraconservatrices.
On ne sait (presque) jamais qui parle, ni à qui, ni dans quel contexte. Le montage juxtapose des imams fanatiques, d’autres à l’évidence plus modérés - et dont les propos sont détournés, pris hors contexte -, le président iranien, le cinéaste Théo Van Gogh (assassiné en 2004 par un islamiste fanatique) dans une de ses provocations verbales.
Le quart d’heure est minuté comme une horlogerie de détonateur, dont la mèche est nichée dans le turban d’une des caricatures de Mahomet, qui constitue la première et la dernière image de ce montage. Affligeant de médiocrité.
P. David
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