Économie réunionnaise : le calme avant la tempête
6 juin, parIEDOM : « Un premier trimestre favorable avant l’impact de la crise au Moyen-Orient »
Voici la suite et fin de l’article de Khal Torabully paru dans notre édition du vendredi 11 mai.
14 mai 2007

Pour contribuer à cette réflexion, et amorcer “Partage de mémoires”, je livre au lecteur des extraits de la fin de l’article cité plus tôt.
(...) Il ne s’agit pas ici de différences à ériger dans les typologies de l’esclavage ou d’une mathématique de la douleur à établir à tout prix dans la mise en relation de l’esclavage et l’engagisme. Il s’agit pour moi, dans la continuité d’une réflexion commencée en 1990, de rendre signifiante cette mémoire encore en souffrance, d’inviter à cette conjonction du fait coolie et esclave, car elle continue à influencer la configuration démographique actuelle de beaucoup de pays du monde contemporain. Et il est important de ne pas la gommer, surtout au moment où une commémoration commune peut rétablir plus de dignité entre ces descendants des victimes ayant subi un déni profond de leurs humanités. En effet, de l’Océan Indien à l’Atlantique, il est urgent de tenir compte de ce récit à partager entre deux composantes d’une terrible page de l’Histoire.
Pour de nombreuses personnes et pour ma part, il est temps de sortir de cette concurrence des mémoires entre victimes brassées à divers degrés dans des idéologies marchandes perverses. Et de s’engager dans une complémentarité du travail des mémoires. Je prône cette voie depuis 1992 (1). Coolie et esclave ont tous deux subi les traumatismes d’une des pages les plus sombres de l’Histoire. Et il est impératif que l’on puisse comprendre aujourd’hui que ce qui nous grandira tous, c’est une mise en relation avec nos archives et nos Histoires. Il y a deux ans, j’avais déjà souhaité qu’à Maurice, le 2 novembre, la date choisie pour commémorer l’esclavage fut commune pour célébrer la fin de l’engagement. Mais ce fut une occasion ratée. (...)
Je souhaite qu’un rapprochement des mémoires soit opérée à cette occasion, car je tiens à rappeler que celui/celle qui remplaçait l’esclave n’avait pas de traitement de faveur : il/elle était violenté(e), coupé(e) de sa culture, de l’amour, de ses mythes, de ses croyances, de son dieu etc... Pour ces descendants d’Indiens, il s’est développé une sorte de mutisme, d’amnésie pour ne pas dire ce voyage océanique négrier que le coolie partage avec l’esclave.
Relire Ricœur pour relier les mémoires
Ici, dans l’ancrage historique de la coolitude, dans cet indicible entre protagonistes de sociétés qui ont été caractérisées par le système d’exploitations et de dégradation des humains, il y a un dire à mettre en lumière. Des mémoires à mettre en relation. Oui, un récit à partager... Lisons Ricœur, puisqu’il est une référence que nous partageons pleinement : « Je reste troublé par l’inquiétant spectacle que donnent le trop de mémoire d’ici, et le trop d’oublis d’ailleurs (...). L’idée d’une politique de la juste mémoire est à cet égard un de mes thèmes civiques avoués » (2). Exercice salutaire, s’il en est (3) !
Ricœur définit la mémoire comme le présent du passé, qu’il faut approprier davantage par un travail commun que par un devoir, car ce dernier peut aussi “oublier” ses engagements envers d’autres mémoires. L’idée, ici, est encore celle de la mise en relation dans une "poétique du récit", travaillant, si j’ose dire, la mise en relation par une mise en intrigues : celle des temps refigurés, racontés, médiatisés, celle des événements dérangés, arrangés, hiérarchisés, celle de la reliure des récits des mémoires en replis ou en détours, l’intrigue articulant événement et histoire dans un récit engageant des mémoires à partager. En vue d’élaborer ce vivre-ensemble constitué du partage des histoires diverses et différées. Ce travail nécessite un partage autant avec les vérités qu’avec les silences et zones d’ombres, et souligne la nécessité d’éloigner l’oubli, souvent synonyme d’une perte de mémoire, qui est aussi une façon d’enterrer les traumatismes sans accomplir ce travail de deuil nécessaire dans le partage des histoires blessées. Saisissons-nous de l’occasion, ici et au 10 mai, de reconnaître l’impossible reconstitution in fine de nos horreurs, qui sont hors langage, et de nous éloigner du sens d’une histoire finie. Restituons le désir d’une histoire au bout de laquelle le citoyen parviendra à « une synthèse de l’hétérogène », chère au philosophe. Et cette synthèse complexe passe par une prise en compte d’autres événements dramatiques, tissée par « l’événement-mis-en intrigue », dans ces dires à articuler (4) , par l’appropriation des mémoires, accoucheuses de l’Histoire.
Certes, l’intrigue ici, dans cette histoire-récit à écrire, est à peu près du même ordre qu’un aller-retour entre deux océans, l’Océan Indien et l’Atlantique, perçue comme un dialogue entre deux personnages longtemps coupés de leurs points de rencontres, des souvenirs, des archives, des références, des oubliettes, qu’il s’agit de mettre en intrigues, pour faire émerger une narration longtemps demeurée dans les brumes des voyages et enracinements troubles.
Afin que ne perdure une concurrence des souffrances, contenues en cris et silences, mises en place par un système inique, qui a déplacé des populations entières pour le sucre, le coton, le café, le guano, l’or, le caoutchouc, les docks ou les chemins de fer.
Fin
Khal Torabully
(1) Khal Torabully, “Cale d’étoiles-Coolitude”, Azalées éditions, La Réunion, 1992. “Coolitude, Anthem University Press”, Londres 2002, co-écrit avec Marina Carter. Voir aussi “Chair corail, fragments coolies”, (préface de Raphaël Confiant) éditions Ibis Rouge, Guadeloupe, 1999. A paraître : “Log-book of coolitude”.
(2) Paul Ricœur, “La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli”, Seuil, 2000, p. 1.
(3) La philosophe Tanella Boni écrit aussi « que chaque humain est la source du temps », in Lettres aux générations futures, éd. Unesco, Coll. Cultures de paix, Paris, 1999. C’est le sens des réflexions de François de Bernard, qui développe la nécessité « du passage du pluralisme historique à la pluralité des points de vue historiques ». Pour l’auteur, « l’histoire se définit comme une mise en scène de l’autre, comme une rencontre de l’altérité et du divers à travers l’espace et le temps. L’histoire comme l’anthropologie sont des sciences de l’altérité, et donc du raisonnement, car de l’interprétation. Elles relèvent en ce sens d’une démarche éthique », in Déclaration universelle de l’Unesco sur la diversité culturelle, Commentaires et propositions, Série Diversité Culturelle N° 2, p. 14. Consultable en ligne :
http://unesdoc.unesco.org/images/0013/001323/132328f.pdf
(4) Paul Ricœur, “Temps et Récit”, tome 1, Seuil, p. 289.
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