La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
La Chapelle d’Harambure réduite en gravas
2 mars 2007

Le droit à la propriété privée autorise-t-il à profaner un lieu de culte, à affaisser un pan de mémoire, à taire une expression saisissante de la diversité culturelle ? C’est de ce droit que Xavier Barau, - héritier des terres où la Chapelle d’Harambure a été construite voilà plus d’un siècle par les engagés hindous - s’est prévalu pour réduire en gravas, vendredi dernier, ce bâtiment unique du patrimoine réunionnais et national. Les services de l’Etat n’ont pas réagi. De toute l’île et au-delà, des voix de protestation s’élèvent pour demander pour que ce crime contre la mémoire et l’Histoire ne reste pas impuni.
Dès 1990, les services de l’Etat ont été informés de l’existence de la chapelle construite dans les Hauts de Sainte-Marie, quartier Beaufonds, par des engagés venus du Sud de l’Inde en 1870. En 17 ans, concentré exclusivement sur la restauration des anciennes demeures coloniales, l’Etat n’a pas jugé opportun de s’intéresser à ce site d’une valeur historique, culturelle et cultuelle inestimable.
Nostalgie de l’époque coloniale ?
En 2002, alors que le propriétaire menaçait déjà de détruire le bâtiment, l’association Marliemen Koil de Dambierre alertait l’Etat. Sans suite. La menace devenant de plus en plus pressante, le 22 janvier de cette année, André Ramy Sépou, descendant d’une famille d’engagés hindous, saisit à son tour le Directeur Régional des Affaires Culturelles (DRAC), Jean-Louis Poulhès. S’appuyant sur la loi du 31 décembre 1913 relative aux « procédures de protection qui sont appliquées en vertu des monuments historiques », il demande l’inscription ou le classement en urgence de la chapelle et de ses annexes.
Une pétition fait le tour de l’île pour rassembler les signatures de soutien. Une commission devait se réunir le 16 février pour statuer sur cette demande de classement, mais vendredi dernier, 24 février, Xavier Barau met à exécution ses menaces. La Chapelle d’Harambure est aujourd’hui réduite à un tas de gravas. Xavier Barau avait pris soin, en amont, de disperser la trentaine de statuettes en bois et pierre des divinités hindoues, suscitant une vive émotion au sein de la communauté malbaraise qui, jusqu’en 2002, venait encore se recueillir dans ce temple. Peintures, décorations, mobiliers religieux, anciens objets de culte, menuiserie en bois : tous ces éléments qui faisaient de cette chapelle un bâtiment unique à La Réunion ont été anéantis. Qu’est-ce qui peut justifier un tel geste ? André Ramy Sépou ne se l’explique pas. Provocation à l’encontre de certains pratiquants installés sur ses terres et avec lesquels il entretenait des divergences ? Ignorance ? Volonté d’affirmer une suprématie d’un autre temps ? Nostalgie de l’époque coloniale ?... Xavier Barau a toujours refusé le dialogue avec les défenseurs de ce patrimoine.
« Il a fait ça sans réfléchir à l’affront que son geste représente pour la communauté tamoule, mais aussi à la perte subie par l’ensemble des Réunionnais, de la jeune génération qui ne connaîtra pas ce temple des anciens, à l’architecture dravidienne unique à La Réunion », déplore, avec une intense émotion, André Ramy Sépou.
Un ex-engagé propriétaire d’une parcelle d’Harambure
Le droit à la propriété privée n’exemptait pourtant pas Xavier Barau de l’obligation de demander un permis de démolition à la Mairie de Sainte-Marie. Ses projets d’exploitation de ces terres agricoles, ses intérêts personnels ne le placent pas au-dessus des lois. Son ascendance de “gros blanc” ne lui autorise pas à réécrire l’Histoire en effaçant les lignes qui l’encombrent, comme à prétendre que cette chapelle daterait de 1945, alors que les documents officiels en font mention en 1873, puis en 1905. Et quand bien même, serait-ce une légitimité pour la démolir ? Il convient encore de rappeler l’arrêté du 3 juillet 1829 émanant du Ministère de la Marine et des Colonies qui établit parmi les conditions de recrutement des engagés indiens qu’un terrain leur est attribué pour célébrer les fêtes religieuses, preuve de la volonté du pouvoir central de protéger leur culture.
Du comte d’Harambure, Titre de Gabriel François Marie de la Poëze, propriétaire des lieux au 19ème siècle, puis de la famille Adam de Villiers, le terrain serait passé à un dénommé Paul Rosselin avant d’échoir à un membre de la famille Barau (voir édition de “Témoignages” du 31 janvier 2007). Et André Ramy Sépou de se demander si la parcelle où est implantée la chapelle n’aurait pas été vendue ou cédée à un ex-engagé. « Selon les recherches que je poursuis, un ex-engagé possédait une parcelle qui faisait de lui un propriétaire d’Harambure. Nous avions demandé à la DRAC d’engager des recherches de son côté sur cette question, mais je doute qu’elle l’ait jamais fait. Aujourd’hui, on semble vouloir occulter cet aspect ».
« Il faut que l’Etat sanctionne »
Quand tant de traces du passé ont déjà été pressées sous les pas de l’assimilation, étouffées sous le poids de l’ignorance et du déni, rasées par la lame cinglante de la conquête, du pouvoir et de ses abus, que restera-t-il de lambeaux d’Histoire à transmettre aux enfants de La Réunion ? L’irréparable a encore été commis. Mais André Ramy Sépou, comme d’autres à ses côtés, qui se sont mobilisés pour la sauvegarde du site avant sa destruction, ne veulent succomber ni à la colère, ni au découragement, à ce désavœu de la République. Ils souhaitent que l’Etat soit clairement avisé de leur mécontentement, lui reprochant de ne pas avoir même tenté un déplacement du site, comme cela lui a été suggéré.
« Il y a trop de laisser aller à La Réunion, il faut que l’Etat sanctionne », soutient André Ramy Sépou, qui déplore que la sauvegarde de notre patrimoine matériel se limite aux vieilles cases créoles des grands propriétaires comme pour cacher derrière le faste de ces façades, les méandres de notre histoire. « N’oublions pas non plus que tous ces propriétaires se sont enrichis grâce au travail des esclaves, puis des engagés. Ce temple nous rappelle que ce ne sont pas les Barau qui ont pris la pioche et gratté la terre pour constituer la propriété, mais nos ancêtres, à la sueur de leur front, à tous ceux qui ont sacrifié leur vie. En dépit de tous les mauvais traitements qui leur étaient infligés, les temples étaient un peu la récompense pour les anciens engagés. Aujourd’hui, quelle reconnaissance ? ». Il est demandé à l’Etat d’engager dès à présent une enquête et des poursuites à l’encontre de Xavier Barau. « Il faut que l’Etat prouve quand même qu’il existe à La Réunion, qu’il cesse ses largesses avec certaines personnes qui ne sont pas au-dessus des lois ».
Stéphanie Longeras
« Plus jamais ça ! Trop, c’est trop ! »
Le Secrétaire général de la Préfecture, Franck-Olivier Lachaud, destinataire des différentes pétitions qui ont circulé dans l’île, et même en Métropole, doit recevoir aujourd’hui une délégation avant le rassemblement de samedi. Associations cultuelles, culturelles, personnalités, sympathisants sont appelés à un grand rassemblement pacifique ce samedi 3 mars, à 10 heures, devant la Préfecture de Saint-Denis. Une motion sollicitant l’ouverture d’une enquête et des poursuites « contre l’auteur de cet acte répréhensible par la loi française » sera transmise au Préfet Pierre-Henry Maccioni.
L’Etat ne tient pas ses engagements
Urgence à sauvegarder le patrimoine réunionnais, mais pas la Chapelle d’Harambure
Le 4 novembre 2006, en présence de Marie-Claude Tjibao, la Région Réunion, l’Etat, le Département et l’Association des Maires paraphaient la “Charte pour la sauvegarde et la valorisation du patrimoine culturel réunionnais”.
Ce document souligne que « les signataires de la convention s’engagent à défendre la diversité culturelle dans ses relations avec la citoyenneté et la démocratie, et se prononcent fermement contre l’atteinte à la diversité des cultures et à leur dynamique qui doivent échapper à la logique marchande libérale ». Ils se disaient « conscients de l’urgence à agir dans le contexte d’une histoire où se succèdent l’esclavage, l’engagisme, le colonialisme, la départementalisation, les mutations accélérées et les pressions multiples du monde contemporain, et où des retards structurels, des constructions en urgence ont eu pour conséquence la destruction de bâtiments, de traces mémorielles, d’archives ». Où se situe l’engagement de l’Etat, qui a laissé détruire la Chapelle d’Harambure ? Si l’on se réfère aux propos du DRAC ce jour-là (voir édition du 5 novembre 2006), ce laxisme criminel n’a presque rien d’étonnant. Celui qui estime qu’il ne faut pas trop regarder dans son rétroviseur, au risque de choir dans le fossé, ou qu’il ne faut pas réduire la culture à son seul aspect patrimonial avance, quant à lui, la tête dans le guidon, en se souciant peu du sens de la diversité culturelle à La Réunion. Mais la tête dans le guidon, on ne voit pas le mur qui approche.
SL
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