Exposition d’objets lontan à Virgin

Cultiver la mémoire

25 octobre 2007

A l’occasion de la Semaine Internationale Créole, l’enseigne Virgin de la rue Maréchal Leclerc à Saint-Denis accueillait avant-hier Christian Kichenapanaïdou et ses objets lontan. Un lieu d’exposition inattendu. Une démarche très appréciée par le public. L’opportunité de riches échanges entre les générations autour des souvenirs de la vie lontan.

« Viens faire un tour mercredi, j’expose à Virgin », me dit Christian Kichenapanaïdou au téléphone lundi. Virgin ?! J’avais bien entendu. Plutôt insolite que de retrouver dans un même lieu la Playstation dernière génération et le téléphone à manivelle première génération !

« Pou mèt an avan la kiltir kréol »

C’est en fait au premier étage du magasin, immanquable face à l’escalator, que Christian avait installé une cinquantaine d’objets de sa collection Lontan qui en compte plus d’un millier. Louis David, responsable du rayon librairie de Virgin, lui avait réservé une place de choix à côté des ouvrages locaux sur le patrimoine, les cases créoles. « Nou la touzour inskri anou dann lo lokal, pou mèt an avan la kiltir kréol. Sé in volonté for nout diréksion », précise le jeune responsable. « I pé parèt insolit, soman tout zénérasion i pass dan nout magazin. Sé lokazion pou bann paran, gran paran mont zot zanfan koman té la vi dann tan lontan. Mésié-là i mèt an valèr tousa, i angaz son pasion, i koréspon osi nout prop langazman pou la kiltir kréol ». Sollicité à la dernière minute par le président de l’Association Objets Lontan, c’est donc sans hésiter que l’enseigne lui a ouvert ses portes le temps d’une journée, lui offrant ainsi une nouvelle opportunité de capter l’attention du jeune public sur ces objets disparus qui étaient le quotidien de leurs grands-parents.

« Emmener le musée vers les gens, c’est ça ma démarche »

Fèr blan pou sharoy lo la rivièr, mok Gigoz, boîte de sardines convertie en râpe à manioc, tapis bouchons (brodé autour de bouchons de vin en plastique), brosse coco pour lustrer de cirage rouge le sol en béton, moulin à café, miniature du car courant d’air, karo (fer à repasser), moulin à maïs, mais aussi tourne disque pour passer les premiers vinyles de Ziskakan, Carrousel, Loulou Pitou, Benoîte Boulard, Maxime Laope... plus que des objets, des récits de vie, des pans de mémoire donnés à Christian par les anciens ou chinés dans les brocantes. Des années de collecte qu’il fait découvrir ou redécouvrir depuis plus de 6 ans aux Réunionnais, dans les écoles, les Maisons de retraites, à chaque fois que l’occasion est offerte ou qu’il la provoque. « Emmener le musée vers les gens, c’est ça ma démarche, explique Christian. Kréol lé pa tro for pou alé dann muzé. Mi amèn azot in ti bout listoir, lo patrimoin ». Et jamais il ne ressent de lassitude à raconter et raconter encore la vie de ces objets. Au contraire. « Sak foi lé diféran. Sé lésanz èk lo piblik lé intéressan, explique-t-il. Sakinn na son souvnir, i rakont son vèrsion, koman té i itiliz tèl ou tèl lobzé. Kan na ti zanfan lé formidab ».

« Expliquer à mon petit-fils ce que j’ai vécu quand j’étais jeune »

Jacques était justement venu hier à Virgin avec son petit-fils, Théo, 6 ans, pour acheter des livres. Il a passé près d’une demi-heure sur le stand de Christian pour conter chaque objet à Théo, sous le regard satisfait de Christian qui n’est pas intervenu dans l’échange entre le grand-père et son petit-fils. « C’est surprenant de retrouver toutes ces choses ici, confie Jacques. C’est l’opportunité d’expliquer à mon petit-fils ce que j’ai vécu quand j’étais jeune, à Salazie. De lui rappeler par exemple que les cabinets étaient dehors et que la nuit, comme on avait peur de Grand-mère Kalle, on utilisait le pot de nuit ; qu’on n’avait pas la télé à cette époque, pas de magnétoscope ». Et Théo, surpris, de demander : « Mais comment tu faisais papi pour regarder les DVD ? ». Difficile pour ce petit bout d’homme de se figurer à son âge le changement radical de condition de vie qu’a engendré la modernité, l’égalité sociale. « C’est très bien pour les jeunes de découvrir tout ça, poursuit son grand-père. A notre époque, on n’avait pas accès à toutes ces technologies, à 6 ans, on était plus couillon que cette génération, mais on savait se débrouiller ».

« Koman lo tan la pasé don ! »

C’est la remarque que fera également Raymonde qui, au bras de sa grande fille, fait une halte au stand, comme happée par les objets. « Avan, marmay té débrouyar kan mèm, soupire-t-elle. Zordi, i fé pa dé zour èk sa ». Ça, c’est « mon moulin à maïs », « mon karo », « mon car courant d’air », énumère la dame, en employant la marque du possessif, révélatrice de cette vie lontan qui lui a appartenu. « Bokou d’zansien i di mon », note Christian, touché par l’émotion de cette grand-mère, renvoyée aux souvenirs d’une époque difficile teintés pourtant de nostalgie. « Moin la fine zèt tou sa, mi rogrèt, moin noré di gardé pou zanfan », confie-t-elle à sa fille qui se souvient, elle aussi, de certains objets qui ont marqué sa petite enfance. Un moment de silence. Un ange passe. Puis Raymonde regarde autour d’elle : « Kan mi oi sa, i fé inn marsh arièr. (Soupire) Koman lo tan la pasé don ! ».

Stéphanie Longeras


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