Séga et maloya : même base rythmique

De Jules Arlanda à Ti Fock, Tapok et les autres : le séga vivant

28 décembre 2004

Il est dangereux d’opposer séga et maloya, sous prétexte que l’un a plutôt prospéré dans les milieux urbains de petite bourgeoisie, tandis que l’autre est l’expression du prolétariat des plantations. La tradition réunionnaise musicale est multiple et une à la fois.

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Une production de RFO dédiée à Jules Arlanda et quelques-uns de ses amis musiciens et dalons montre - par-delà les limites d’une approche monographique - comment le séga a traversé ces quarante ou cinquante dernières années en connaissant de profondes mutations, dont il s’est nourri et régénéré.
Il faudrait qu’un jour des musicologues ou critiques de la musique réunionnaise retracent l’histoire de ces mutations selon les critères du genre et dans le respect du travail des musiciens.
Pour battre en brèche une thèse purement idéologique et politicienne, très “gros doigt” et construite sur une “guerre des genres musicaux”, qui tend à opposer le séga et le maloya. Cette thèse n’a aucun avenir mais, parce qu’elle peut malgré tout causer certains dégâts chez des esprits faibles, il serait dangereux de laisser dire pareilles niaiseries sans en montrer au moins l’inanité.
Selon cette thèse, que l’on peut qualifier de discontinuiste, le séga aurait connu son heure de gloire dans les années "40, 50, 60... jusqu’à 70... ", comme le dit la folkloriste Bernadette Ladauge à un moment du film sur Jules Arlanda.
Et depuis les années 70... plus rien... jusqu’à une période très récente que la même folkloriste, dans une autre interview diffusée il y a quelques années sur RFO, datait par non-dit du dernier changement politique en date. Comme si une musique aussi populaire que le séga avait besoin pour vivre et prospérer, d’une “alternance” politique - perçue qui plus est dans une acception très politicienne, à courte vue.
Cette thèse est une insulte à la musique comme à l’indépendance des musiciens. À la politique aussi, accessoirement. C’est ce que nous allons essayer de faire comprendre ici.
Le non-dit de cette thèse discontinuiste est que l’âge d’or de la tradition du séga serait mort au moment (à cause ?) de l’émergence des luttes culturelles, animées par le PCR, pour le sauvetage du maloya. Comme si le fait de sauver un pan du patrimoine était de nature à porter préjudice à ses autres composante.

Le séga n’a ni périclité, ni dépéri

C’est passer sous silence le fait que les plus prolifiques des ségatiers de ces années-là (fin 60, 70...) ont dû s’exiler pour survivre, à l’image des Admette ou Gaby Laï Kune. Et combien d’autres avec eux ? Le point de rupture est là, dans une société réunionnaise qui a commencé à faire craqueler le vieux moule façonné par une application trop restrictive du “modèle départementaliste”.
Mais le séga n’a ni périclité, ni dépéri. Ti Fock qui, à cette époque, jouait du séga dans l’orchestre de son père, avant de créer le “maloya électrique”, est l’un des musiciens actuels qui peut transmettre une compréhension aiguë des évolutions traversées par le séga. Mais il faudrait aussi prendre l’avis d’un Frédéric Joron (Ousanousava), d’un Joël Manglou ou des Pat’Jaunes, entre autres musiciens qui depuis vingt à trente ans (selon leur âge) font vivre la tradition du séga.
Il est absurde d’opposer séga et maloya qui puisent à des sources culturelles très voisines et reposent sur une même base rythmique ternaire.
On peut comprendre la nostalgie d’une époque perdue. Et encore : pour qui les années 50-60 ont-elles été si douces ? Mais surtout, la nostalgie n’excuse pas tout et surtout pas le racisme, toujours prêt à faire surface à La Réunion, dans l’expression des conflits de classe.
Une anecdote rapportée par Jules Arlanda, dans les rapports entre jeunes de Saint-Denis et du Port - d’où venait Maxime Laope, autre grand ségatier - donne un aperçu des tensions sociales de cette époque. Mais pourquoi transposer à la musique, de façon mécaniste et figée, des tensions qui ne la concernent pas ?

Confusions

Il est bien sûr impossible de retracer l’histoire du séga et du maloya sans parler des façons (forcément différentes) dont ces musiques ont imprégné les Réunionnais selon leurs différentes appartenances de classe, leurs modes de vie, leur culture familiale, etc...
Mais c’est de la folie que d’opposer des musiques entre elles, sous prétexte que l’une a plutôt prospéré dans les milieux urbains de petite (toute petite) bourgeoisie tandis que l’autre est l’expression du prolétariat des plantations de canne. Le grand mérite du PCR à cet égard est d’avoir anticipé sur les évolutions de la société réunionnaise, en permettant de sauver le maloya “malgré” le reflux relatif du monde agricole.
Toutes ces confusions, entretenues sciemment ou inconsciemment par des gens qui n’ont pas une pratique vivante, créatrice, de la musique - quoi de plus “mort”, culturellement parlant, que le folklore ?! - plaident en fin de compte pour le projet de la Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise. Car c’est bien ce type de structure qui peut faire cohabiter toutes les sortes de musiques de la tradition réunionnaise, en en montrant les évolutions, les parcours souterrains et les résurgences

Pascale David


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