La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
La parole aux initiateurs du retour des restes d’Auguste Lacaussade
21 février 2006

Jeudi dernier s’est déroulé dans le hall d’entrée de l’Hôtel de Région au Moufia le vernissage de l’exposition sur la vie et l’œuvre d’Auguste Lacaussade. À cette occasion, Carole Grosset, représentante des étudiants porteurs du projet “retour des restes du poète”, a prononcé une allocution pour expliquer le sens de cette initiative riche de signification et de grande portée. On lira ci-après le texte de cette intervention, avec des intertitres de “Témoignages”.
Rappelons que plusieurs personnalités ont participé à cette inauguration ; en particulier, le représentant du Conseil régional, Radjah Véloupoulé ; le représentant de l’Université, Michel Latchoumanin, également doyen de la Faculté des Lettres et Sciences humaines et président du Comité “retour des restes du poète Auguste Lacaussade” ; le représentant de la Ligue des droits de l’Homme, Marcel Moutoucomorapoullé ; les représentants de la famille du poète, dont Patrick Onézime-Laude, président du Cercle généalogique de Bourbon, apparenté aux familles Lacaussade-Lesquelin ; enfin, le professeur coordinateur du projet, Prosper Ève. Le Rectorat était également représenté à cette cérémonie.
"La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi".
L’article 11 la “Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen” (1789) me semble l’expression idoine pour résumer la volonté des étudiantes et étudiants qui ont, il y a un presque 4 ans de cela, décidé d’œuvrer pour le retour des restes du poète Auguste Lacaussade.
Le poids des préjugés coloniaux et racistes
L’étude de l’histoire de France, mais aussi des Mascareignes et plus spécialement celle de La Réunion, dénommée Bourbon aux pires heures de l’esclavage, nous a fait réaliser combien notre île avait souffert de ces tristes années. Nous avons alors découvert non seulement la triste et douloureuse vie des esclaves, mais aussi le poids des préjugés coloniaux et racistes envers les gens appelés "de couleur".
“Couleur” non seulement de sa pigmentation, mais aussi de ses origines. Malgré les métissages, le fils de Noire est alors considéré en tant que tel. Nous avons la chance, aujourd’hui, qu’il n’en soit plus ainsi, car en raison des métissages, qui peut aujourd’hui prétendre être comme le disait une humoriste, reprenant le sketch de Murielle Robin, "Blanc-Blanc" ou "Blanc-cassé"... ? La société travaille à ce que chaque individu soit reconnu pour ses talents, mais non pour la couleur de sa peau ou ses origines.
Une mémoire matérielle bien pauvre
À l’heure où l’on parle de “devoir de mémoire” et de “route de l’esclave”, nous avons réalisé qu’il est, aujourd’hui, difficile de réparer tout le mal fait aux victimes de l’esclavage. Nous avons constaté que peu de documents demeurent en ce qui concerne les esclaves. Peu d’individus, parmi eux, peuvent être suivis à la trace ; voire même aucun.
Cependant, nombre de Réunionnaises et Réunionnais veulent en savoir plus sur leur passé, sur leurs ancêtres esclaves. S’il existe encore un monument, réalisé par eux, dans le cimetière de l’Est, en l’honneur de l’Abbé Monnet, les autres vestiges ne sont guère nombreux. La mémoire matérielle est bien pauvre en ce domaine.
L’esclave, à l’époque, considéré comme un objet, est privé de tout ce qui touche à ses origines. Considéré comme païen, inculte, il est jugé, le plus souvent, uniquement apte à être haleur de pioche. Rares sont ceux dont le nom est passé à la postérité ; et hélas, quand il en est, tout est fait afin que leur prouesse soit transformée en accident. Mais ne nous éloignons pas de notre sujet !
La réussite de tout un peuple
Auguste Lacaussade n’est pas né esclave ; il est quarteron, c’est-à-dire qu’il est lui-même le fils d’une métisse. Mais, Fanny Desjardins, la mère d’Auguste, a connu le statut d’esclave pendant les 10 premières années de sa vie.
En 1825, refusé au Collège Royal, il porte toute sa vie les stigmates de cette société esclavagiste. Il est victime des Blancs qui pensent que les Noirs ne peuvent rien faire de bon.
Sa réussite métropolitaine ne parvient pas à faire changer les colons d’avis. Aussi, de par les origines de sa mère, mais aussi du racisme dont il a été victime, Auguste Lacaussade fait de sa réussite littéraire la réussite de tout un peuple dont le front avait été condamné "au joug de l’ignorance", celui des esclaves, dont sa poésie peut être considérée comme patrimoine immatériel.
Les compliments de Victor Hugo
En France, loin de tous ses détracteurs, Auguste Lacaussade condamne l’esclavage. Il ne fait pas que montrer du doigt ce système odieux, il en propose l’abolition.
Bien que Bourbonnais, il ne se tourne pas uniquement vers son île natale ! Il s’intéresse aux problèmes nationaux, montre du doigt les abus dont est victime la Pologne, critique la prise de pouvoir de Napoléon III, se réjouit de la chute de l’Empire et applaudit le retour de la république.
Autant les colons méprisent son travail, autant les grands auteurs de l’époque voient en lui un poète, un critique, un traducteur de talent. Les compliments que lui adresse Victor Hugo sont là pour en témoigner.
“L’affront” d’un fils de Noire
Ouvert au monde, curieux de ce qui l’entoure, Auguste Lacaussade fait de son insularité un atout et non un handicap. Rejeté par les siens, il s’ouvre aux autres en apprenant des langues comme l’anglais, le polonais, l’italien, dont il traduit certains auteurs. Déjà initié au latin et grec, il se livre au même exercice ; sa culture tant antique que contemporaine est au diapason.
Dans cette société de l’époque, aux mentalités cloisonnées par les préjugés esclavagistes, sa réussite ne peut que soulever des rancœurs, attiser les jalousies. Comment un fils de Noire peut-il commettre “l’affront” de vouloir laisser son nom à la postérité, à côté de noms comme ceux de Victor Hugo, Alfred de Vigny, Charles Baudelaire ou encore Charles Leconte de Lisle ?
Bien des épreuves à surmonter
Si “Les Épaves” nous donnent un aperçu de l’affection d’Auguste Lacaussade à la grande patrie, comment ne pas voir tout l’amour qu’il porte à son île natale dans “Les Salaziennes”, mais aussi dans “Poèmes et Paysages” ?
Aussi, après lecture de ses poèmes, nous avons décidé, avec l’accord et le soutien de la famille du poète, de rendre à La Réunion ce grand homme qu’est Auguste Lacaussade. N’avions-nous pas, il y a quelques années, vu le retour des restes de son contemporain, Leconte de Lisle ?
Toutes les épreuves que nous avons vécues, je ne les répéterai pas aujourd’hui devant vous. Notre projet a bien failli sombrer à plusieurs reprises. Il aurait pu avoir comme épitaphe, des vers de Lacaussade lui-même :
"Savoir que l’on porte en son âme
Un intarissable trésor,
Et tuer sa force et sa flamme,
Tout perdre, faute d’un peu d’or !"
Une optique de continuité
En effet, si l’argent est le nerf de la guerre, rares sont celles et ceux qui se sont battus pour nous aider financièrement. Nous en étions à nous demander si l’argent n’avait pas une quelconque odeur, voire même une quelconque couleur.
Nous tenons à rappeler que notre travail visant à faire connaître Auguste Lacaussade n’est pas un travail temporaire, dont les fruits termineront leurs jours dans un “far far” abandonné. Qu’il s’agisse des actes des soirées qui se sont déroulées au Sénat, des ouvrages à paraître sur sa vie et ses œuvres... tout a été réalisé dans une optique de continuité.
Forts de leur amour pour leur île
Heureusement, il en est certains qui, forts de leur amour pour leur île, épris de la culture de celles et ceux qui les ont précédés, nous ont aidés. Sans leur aide - nous aurons le temps de les nommer au fil des différentes manifestations - nous ne serions pas là, aujourd’hui, devant vous, afin de vous présenter cette exposition, réalisée par notre professeur et, pour certains, directeur de recherche : Prosper Ève.
Je laisse le mot de la fin à Auguste Lacaussade, dont la vie et l’œuvre sont ce soir à l’honneur dans ce hall :
"Comme on sent au cœur une tragique tendresse,
Y fut-on malheureux, y fut-on opprimé,
Pour le sol trois fois cher où notre être a germé !
En dépit de l’orgueil qui s’irrite et blasphème,
Ô vieux champs paternels, comme on sent qu’on vous aime..."
o L’exposition est visible à la pyramide inversée jusqu’au 28 février, du lundi au vendredi, de 8 heures 30 à 17 heures.
Inhumation aujourd’hui
Les dernières cérémonies organisées dans le cadre du retour des restes d’Auguste Lacaussade à La Réunion auront lieu aujourd’hui dans le Cirque de Salazie. Un hommage sera rendu au poète à 9 heures 15 à la mairie de Salazie et son inhumation aux côtés de son épouse et de leur fille est prévue à 11 heures 15 au cimetière d’Hell-Bourg.
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