Économie réunionnaise : le calme avant la tempête
6 juin, parIEDOM : « Un premier trimestre favorable avant l’impact de la crise au Moyen-Orient »
SEMAINE DU CRÉOLE
A propos de l’article du “Quotidien” sur Lékritir 77
23 octobre 2007

Dans son édition de dimanche, “Le Quotidien” a été bien inspiré de souligner que l’écriture 77 fête ses 30 ans cette année, en octobre. Au regard des polémiques qui nourrissent encore aujourd’hui le prétendu débat sur la langue créole, il nous est apparu nécessaire d’apporter néanmoins rectificatifs ou précisions à l’article de SLB.
Pas de “w” dans Lékritir 77
Une erreur fondamentale est apparue s’agissant de l’utilisation présumée du “w” dans la graphie d’octobre 1977. En effet, contrairement à ce qu’avance l’article, les fondateurs de Lékritir 77 n’ont jamais préconisé l’emploi du “w”, qui est au contraire l’apanage de la proposition graphique de 1983 dite écriture KWZ. C’est d’ailleurs l’un des points essentiels de désaccord entre les tenants des deux graphies, celle de 77 préférant le consensus et celle de 83 défendant une écriture plus revendicative, volontairement éloignée du français. Ainsi, quand on lit qu’« il fut décidé (...) que le “oi” s’écrirait “wa” », on ne peut que s’empresser de démentir : en 77, “oi” s’écrit “oi” (lo roi, la loi...). De même, “oué“ s’écrit “oué“ et non “wé“ (ex : mi donn a toué) ; “oui”, s’écrit “oui“ et non “wi“, etc...
Il ne s’agit pas là de pointer stérilement l’erreur diffusée, car la maîtrise d’un tel sujet est très complexe, mais cette dernière est révélatrice de l’important travail d’explication, de communication, d’information, de vulgarisation qu’il reste encore à fournir pour donner des éléments clairs des réflexions passées et de celles en cours sur la langue et sa graphie.
Ne pas oublier le Mouvement Bann Zil
Quant à la genèse de l’écriture KWZ que “Le Quotidien” dit inspirée des travaux de linguistes en Haïti ou en Martinique, le rapprochement n’est pas faux, mais mérite d’être étendu si l’on ne veut pas oublier le Mouvman Bann Zil qui a tenté de rassembler autour d’une même écriture tous les mondes créoles et dont les porte-parole réunionnais ont été, entre autres, Danyèl Waro et François Saint-Omer. Ce dernier a d’ailleurs publié (justement en 1983) un manuel intitulé “Inndé Tiktak po Aprann Ekri Rényoné” (éditions CDPS, Centre pour le Développement et la Promotion Sociale) dans lequel il introduit le “w” et systématise l’usage du “y” dans les mots comme ryin (77 : rien), maryaz (77 : mariaz).... Des linguistes de la Sorbonne ont donc bien planché sur la question, mais l’écriture KWZ est avant tout apparue en réponse aux détracteurs de la langue créole. C’est pourquoi, la graphie KWZ n’est pas issue d’une réflexion vraiment pédagogique, mais s’apparente plus à une écriture idéologique visant à affirmer que le créole est bien une langue à part entière.
Lofis née d’une concertation collective
Précision supplémentaire s’agissant de la création de l’Office de la Langue Créole qui, certes a été défendue par Axel Gauvin comme d’autres écrivains réunionnais tels que André Payet, pour ne citer que lui, mais dont l’idée a été inspirée par des associations représentatives des langues minoritaires existant déjà dans d’autres régions de France. Le projet s’est précisé à l’occasion des Etats généraux de la Culture organisés par la Région Réunion en octobre 2004, lors de la Semaine Créole.
Ces rencontres ont permis de tracer les orientations de l’association mais aussi d’évaluer les manques en termes de promotion de la langue et de la culture à La Réunion. Le 3 mars 2006, la collectivité régionale a officialisé la naissance de Lofis, association qui, rappelons-le, a fait le choix de travailler à la valorisation de la langue créole, non par la revendication, mais par le biais d’actions méthodiques, en restant ouverte à toutes formes de contributions. Cette initiative est donc le fruit d’une concertation collective et ne relève pas d’une démarche individuelle. Cette précision a aussi son importance si l’on veut sortir des oppositions stériles de personnes, qui entravent aussi la tenue d’un débat dépassionné sur la langue.
Le créole réunionnais n’est pas qu’un lexique
Enfin, choisir de clôturer l’article par Christian Vittori était-il vraiment le moyen de « dépassionner le débat au sujet de la langue », comme le souhaite Axel Gauvin ? Il n’y a pas de plus grand opposant à l’écriture en créole réunionnais que cet éditeur qui invite même les auteurs locaux à biffer toute expression créole dans leur manuscrit, s’ils souhaitent être publiés. Quand M. Vittori soutient que le créole est à 98% issu du français du 17ème (une proportion en outre excessive qui tend à occulter les autres apports malgaches, indiens auxquels l’éditeur a d’ailleurs consacré deux dictionnaires), il résume, confine la langue au seul lexique.
Si l’on ne peut démordre que langues créole et française sont fille et mère, la syntaxe créole, sa grammaire, sa conjugaison, l’agencement des phrases n’ont rien en commun avec le français. Le meilleur exemple reste la double négation impossible en français : “Na poin pérson ?”. Enfin, à la question de l’éditeur : comment écrire l’oie (à ne pas confondre avec “la loi”) ? Permettons-nous juste de préciser que le créole ne nourrit pas “son lwa”, mais “son zwa”, ou “son zoi”, selon la graphie. Passe encore d’accuser le “w” de rigidifier la langue, si, en plus, on doit oublier purement et simplement le “z”. Mais cette remarque vaut encore si l’on accepte déjà que la langue créole ait ses spécificités.
Stéphanie Longeras
Commentaire
Pour dépassionner le débat, peut-être faudrait-il déjà trouver une autre expression pour parler de l’enseignement du créole que celle de “créole à l’école”, source de tout un tas d’idées reçues, premier vecteur de désinformation qui résume tout sans rien dire. Si la place du créole sur le tableau noir pose, repose une multitude d’interrogations et de rejets, on peut s’étonner que dans le même temps, les pratiques publicitaires par exemple ne soulèvent pas plus de réactions de la part de l’opinion publique. Qu’il s’agisse de nous vendre une bière, une connexion Internet, tout et son contraire, les publicitaires surfent sur la vague créole, sans même se poser la question de la graphie, d’ailleurs.
Affichés en 4X4, les écoliers les voient bien, ces publicités, et cela ne choque personne. Heureusement. La langue vit, c’est un fait. Si l’on remonte au temps de la colonie, l’Eglise elle-même s’est appuyée sur le créole pour évangéliser la population : en 1843, le missionnaire Caulier, avec l’appui du Pape, s’est penché sur la langue des Bourbonnais pour catéchiser en créole. Là encore, la question ne se posait pas. Comment expliquer que quand il s’agit de transmettre aux élèves la culture et la langue créoles du pays dans lequel ils sont nés ou vivent, on crie à l’assassin ! Qu’est-ce qu’on va faire ? Prohiber la littérature créole ? Brûler tous les livres pour qu’ils ne tombent pas dessus ? Ou essayer enfin de s’entendre. Pacifier le débat, c’est finalement en pensant à eux qu’il faut le faire.
SL
Questions à Francky Lauret, professeur de créole réunionnais et de français
Datant de 2001, l’entrée du créole au sein de l’Académie est récente. Loin d’être acquise, cette place est constamment menacée. Loin des querelles de clochers, des élèves choisissent pourtant de suivre ce qui n’est encore qu’une option LCR. Qu’apprennent-ils en classe ? Comment se situent-ils par rapport à l’écriture ? Comment un professeur de créole vit-il la remise en cause constante de matière ? Eléments de réponses.
Les querelles des anciens ne sont pas celles des jeunes
“Témoignages” : La langue créole fait régulièrement parler d’elle dans la presse écrite, dans les courriers de lecteurs, mais aussi sur les ondes radios. Quand on aborde la question de l’apprentissage du créole à l’école, on focalise surtout sur l’enseignement de l’écriture. Pouvez-vous, en tant que professeur, rappeler en quoi consiste la LCR ?
- LCR signifie Langue et Culture Régionales. Un cours de LCR est avant tout un cours de civilisation, de culture, qui englobe tous les aspects de la vie à La Réunion, de son histoire, de sa géographie... La langue est au cœur de l’apprentissage en ce sens que les échanges oraux avec la classe se font en créole réunionnais. Quant à l’étude de texte, ce n’est pas la finalité de la LCR qui n’est pas une discipline purement littéraire. Les élèves qui ont l’option au Baccalauréat passent une épreuve orale : ils ne sont donc jamais jugés sur leur écriture du créole réunionnais, mais sur sa maîtrise, sur leur capacité à en utiliser toutes les richesses.
Le texte n’est pas évacué totalement bien sûr, il peut être un support d’enseignement. Dans ce cas, on garde la graphie utilisée par l’auteur du texte. Un élève de LCR doit pour l’instant s’habituer à lire n’importe quel texte en créole réunionnais, sachant qu’à ce jour, il n’y a pas de standardisation ni de la langue, ni de l’écriture.
Mais les élèves écrivent en créole ? Quel est leur rapport à l’écriture ?
- Le rapport des jeunes à l’écriture est plus évolué que le rapport des anciennes générations. Les querelles des anciens ne sont pas les leurs. Lékritrir 77 ou 83 ne leur posent pas de problème. Ils grandissent avec elles que ce soit grâce aux paroles de chansons qu’ils lisent dans les livrets des disques, ou mieux encore, sur le tchat ou via les SMS. Ils écrivent déjà le créole avant d’entrer en cours.
Ce que je constate, c’est une confusion des manières d’écrire. Evidemment, ils ne respectent pas un code graphique en particulier, ils écrivent les mots comme ils les ont vu écrits. La plupart des élèves avec qui j’ai travaillé n’acceptent pas l’idée d’écrire le créole à la manière française. Dans leur représentation, le créole s’écrit de manière phonologique. Dans leurs premiers écrits, ils marquent tantôt “mwin”, tantôt “moin”, ainsi que beaucoup de mots écrits comme en français. C’est tout à fait normal puisqu’ils ne connaissent pas au départ la logique des différents codes. Cette logique, on va la construire ensemble, par des tests linguistiques, des jeux de permutations... Nous n’allons jamais cessé de nous demander comment écrire le mieux, et il n’est pas rare que la classe finisse par se définir un code commun d’écriture.
Au-delà de l’écriture, le plus gros travail est surtout mené sur la langue, sur la distinction entre les tournures créoles et les tournures françaises. Il est des élèves qui sont dans l’inter-langue, qui mélangent continuellement les deux langues dans leur production orale. Notre travail va être de prendre de la hauteur par rapport à tout ça, afin de pouvoir se mettre à réfléchir sur la langue, sur les langues. La lecture et l’écoute permettent de s’améliorer dans le maniement de notre langue. On entend souvent dire que l’enfant n’a pas besoin de cours de créole puisqu’il parle créole. Mais le petit Français, pourquoi a-t-il donc besoin d’étudier le français, de l’apprendre, de la Maternelle jusqu’à l’Université ? Cet argument n’est pas recevable.
« Arrêter d’avancer à cloche-pied »
Vous avez passé un CAPES créole/français, mais cette année, vous n’avez aucune heure de créole à votre programme ? Comment vivez-vous cette situation ?
- Je la vis de manière ambiguë. Comme tous professeurs bivalents privés d’une matière, je ne marche plus sur mes deux jambes. Je suis un peu frustré : on m’aurait donc menti...! (rires) Mais cela m’offre la possibilité d’essayer d’ouvrir l’option LCR dans les établissements qui ne la proposent pas encore et où j’enseigne le français. C’est ce que nous essayons de faire en ce moment au collège du Chaudron, alors que dans un autre collège où je travaille, la LCR passe complètement à la trappe malgré l’obligation législative de proposer l’option.
Le plus difficile, c’est justement tous les préjugés, tous les a priori, toutes les résistances auxquelles la langue, et moi-même, en tant que professeur de créole, nous devons faire face continuellement. Je me retrouve toujours face aux mêmes discours, nourris de craintes et de désinformation. La question du créole divise plus qu’elle ne rassemble pour le moment. Nous sommes encore prisonniers de nos représentations (le créole n’est pas une langue, il ne doit pas s’écrire...). Beaucoup de gens pensent que le créole à l’école est une créolisation de l’ensemble des enseignements, alors que la LCR est une option, comme le latin. Il faut savoir rester calme, toujours trouver la patience de ré-expliquer...
Le plus important, je crois, c’est de communiquer avec les parents, qu’ils comprennent que personne n’est dans une opposition stérile avec le français, que tout le monde est convaincu que le français nous ouvre sur le monde, comme l’anglais ou le mandarin. C’est pour cela qu’il n’y a aucun intérêt à mettre le créole en concurrence avec les langues optionnelles de grande communication.
Finalement, mon statut de professeur de français et de créole est l’illustration parfaite du devenir que nous souhaitons pour La Réunion : celui d’un bilinguisme pacifié où les deux langues sont respectées, aimées, enseignées.
Peut-être faudrait-il que des associations, ou des collectivités même, proposent dans les quartiers des ateliers LCR à destination du grand public ! Ainsi, tout le monde pourrait tester ce qu’est la Langue et la Culture Régionales et se faire sa propre idée.
J’ajouterais que ceux qui comme moi ont passé le CAPES n’interviennent qu’en lycée et collège. Or, le principal devrait être fait à la base : dès la Maternelle. C’est là que nous pouvons nourrir les plus grands espoirs pour la réussite scolaire, citoyenne, humaine de nos enfants. Le créole et le français côte à côte dès les petites classes, c’est ce que n’aura pas eu mon fils, c’est la chance qu’aura peut-être ma fille. Il ne s’agit pas d’utiliser le créole comme marche pied vers le français. Il ne s’agit pas non plus de remplacer le français par le créole. Il s’agit simplement d’arrêter d’avancer à cloche-pied.
Entretien SL
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Messages
23 octobre 2007, 11:13, par Jean Salim R
Bonjour à vous,
Un point, entre autres, m’interpelle, lorsque vous mentionnez que la double négation n’existe pas, certes en français, et vous avez raison sur ce point, en citant la phrase : "“Na poin pérson ?”, mais n’existe t il pas, en Vendée, l’expression : "Il n’y a pas personne ?", quand quelqu’un se rend chez un voisin ?
Il me semble bien que oui, mais je peux me tromper, et cela demanderait (?) confirmation, peut être, je ne sais pas.
Concernant l’avenir de notre langue, je crois que seuls les ouvrages qui seront encore lus dans cinquante ans et plus, constitueront la référence de demain, pour nos générations futures : En clair, seuls les talents reconnus et diffusés, au delà des mers, seront le flambeau du créole réunionnais, je crois. Il me semble que les autres oeuvres s’apparenteront plutôt à des démarches de tentatives de clarification de notre écriture, au même titre que les premiers textes écrits en français : Ils appartiendront beaucoup plus à l’histoire qu’à la littérature, sans d’ailleurs que cela n’occulte leur valeur propre.
Pour être lu, il est d’abord nécessaire d’être compris par le plus grand nombre, car ce sont les lecteurs qui finalement décident de ce qui est lisible, en choisissant naturellement ce qui leur parait le plus compréhensible, mais c’est un avis personnel.
J’avoue pour ma part avoir tenté la lecture de textes en kwz, mais pour avoir eu souvent du mal à les décrypter, je reconnais bien volontiers, que je n’essaie plus. C’est dommage, car il y a certainement des choses intéressantes qui sont dites, mais c’est la réalité pour ce qui me concerne dans les faits : Que Justin ne m’en veuille pas ! Ma l’a essayé, mais mi l’est trop difficile pou mon p’tit coco.
Bien à vous,