Culture et canne à sucre

Des “veillées-objets” pour rattraper le temps enfui

15 juillet 2006

Entre nostalgie et projets d’avenir, les souvenirs ravivés des habitants de Saint-Benoit/Beaufonds, autour d’objets liés à la vie de la plantation, témoignent de la force de l’imaginaire façonné par l’activité sucrière. C’est cette vie et cette mémoire des travailleurs de la canne à sucre que la compagnie théâtrale acte3 se prépare à faire revivre, pour un spectacle qui sera joué sur le site de Beaufonds, dans un champ de canne, en octobre 2007.

Lolita Monga, auteur de théâtre et animatrice de la compagnie acte3, a eu du mal à entrer dans l’univers de la canne à sucre. Citadine et étrangère au monde de l’“habitation”, elle avoue avoir longtemps hésité à "ouvrir la boîte à nostalgie" ou ce qui lui paraissait tel : l’évocation d’un monde qui, bien que présent, tend à s’éloigner en emportant avec lui son lot de drames humains, de souffrances non dites, de joies et de fêtes plus ou moins oubliées, de gestes suspendus par des fermetures d’usines...
D’un autre côté, comment vivre à Saint-Benoît et y faire vivre un théâtre en ignorant les traces laissées par la fermeture de Beaufonds, dans les années 90 ?
C’est finalement l’immense travail de Sonia Chane Kune sur les ouvriers de Beaufonds, dont quelques extraits ont été lus par trois comédiens - Dominique Carrère, Georgette Élise et Alex Gador - lors du colloque de Stella (2000), qui a décidé la compagnie bénédictine à se lancer dans une aventure théâtrale peu commune, alliant la création d’un spectacle vivant à des rapports approfondis avec les habitants - d’anciens travailleurs de Beaufonds et leurs familles, éparpillés depuis dans les “cités champignons” qui ont poussé ici et là pour endormir la douleur des chômeurs.
Ce travail de formation a commencé par des ateliers dans lesquels des objets évocateurs de la plantation ou de l’usine sont réunis pour servir de déclencheurs à la parole et à la mémoire. Des photos, un grappin, un goni... "Emmaüs met de côté depuis des années plein d’objets du patrimoine de La Réunion, qu’ils nous ont prêtés. On a défini des thèmes et... c’est incroyable comme les gens partent au quart de tour ! Le travail, les rythmes de la vie, les créations imaginaires surgies du champ de cannes, les mots créoles qu’on n’entend presque plus, comme grèg (cafetière) ou gongon la soufrans (pioche)...", décrit Lolita Monga.
Mardi dernier a eu lieu une dernière “veillée-objets” avant les “vacances”, en compagnie d’Alex Maillot, l’ancien prêtre du Chaudron, une “mémoire collective” à lui tout seul, virtuose de la parole partagée.
Il y avait les objets apportés par Emmaüs et ceux que les gens ont encore chez eux. Une femme est arrivée avec une demande en mariage adressée autrefois à sa mère.
"Le but recherché est de dépasser l’objet... Que les gens racontent vraiment des histoires", poursuit Lolita Monga, qui prend des notes pendant les veillées, tandis que Loïc Joseph, plasticien, filme les rencontres (voir photos). Les habitants disent leur attachement aux lieux qui restent : "Heureusement qu’il y a la balance ; s’il n’y avait plus de balance, il n’y aurait plus de Beaufonds". À partir de certains arbres - badamiers, tamarins - des fruits qu’ils ramassaient sur leurs trajets, certains réveillent des histoires liées à d’anciens parcours qu’ils faisaient ensemble.
Ils sont au moins autant attachés à des valeurs emblématiques d’une vie dont ils ne voient plus beaucoup de traces autour d’eux : la dignité du travail, une alimentation simple et saine, la solidarité, les savoir-faire des métiers et la reconnaissance qui s’y attachait.
Ce sont tous ces éléments que le théâtre travaille à faire ressurgir. En septembre, ils commenceront ensemble des ateliers de formation. Il y en a pour une bonne année de travail, en contact étroit avec les habitants et dans un échange pas banal - sur lequel nous reviendrons - avec le théâtre amateur de Crisol, petite ville de Picardie, frappée il y a quelques années par la fermeture de son usine de betterave à sucre.

P. David


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