Culture et identité

Deux ouvrages à lire pour le 94ème anniversaire d’Aimé Césaire

Témoignages.re / 26 juin 2007

A l’occasion du 94ème anniversaire de l’ancien maire de Fort-de-France, nous recommandons deux ouvrages sortis récemment aux éditions Arléa. Le premier s’intitule “Conversation avec Aimé Césaire”. Le second est un ouvrage de l’Abbé Grégoire, “De la Traite et de l’esclavage des Noirs”, dont la préface est signée par le député martiniquais.

“Conversation avec Aimé Césaire”

Cet ouvrage correspond à la retranscription des entretiens réalisés à Fort-de-France, le 26 novembre 2002 et le 28 mars 2003, par Patrice Louis. Ce dernier, auteur d’un ouvrage didactique appelé “A, B, C... ésaire”, a demandé au grand poète s’il était prêt à discuter de sa vie à l’occasion de son 90ème anniversaire. La réponse favorable d’Aimé Césaire a abouti à cet opuscule, très facile à lire, et qui retrace à grands traits sa vie.

La prise de conscience de ce que l’Afrique peut apporter

Il rappelle notamment à quel point la rencontre avec Léopold Sédar Senghor au fameux Lycée Louis-le-Grand, à Paris, va être importante pour lui. C’est grâce à cet immense homme, politique, mais aussi de lettres, qu’Aimé Césaire découvre notamment le livre de Léo Frobénius intitulé “Histoire de la civilisation africaine”. Laissons-le raconter ce moment : « Et c’est la première fois que je voyais liés les deux mots : “civilisation” et “africaine” - alors que, pour la vieille tradition, et pas seulement française, mais européenne, l’Afrique, c’était la barbarie, c’était la sauvagerie, c’était l’exotisme. “Histoire de la civilisation africaine” montrait l’unité, la naissance de la civilisation, l’apport éminent de l’Egypte - une Afrique plus rationaliste -, et du monde bantou - une Afrique plus mystique. Tout ça formait une vue d’ensemble qui me donnait beaucoup, beaucoup d’idées ». (pp. 29-30).
Evoquant la création de la revue “Tropiques”, pendant la Seconde Guerre mondiale, il rappelle qu’alors il se trouvait en Martinique et ajoute : « Finalement, on se dit qu’ici, on ne reçoit plus de livre, qu’on est coupés du reste du monde et qu’il nous faut faire quelque chose, affirmer une personnalité martiniquaise, par exemple, sans tomber trop ostensiblement dans la politique. Nous avons envie de montrer que nous sommes là, que nous ne pouvons pas rester la bouche ouverte. Et puis il nous faut quelque chose qui soit typique, puisque l’Europe, y compris la France, ne conçoit qu’une seule forme de civilisation : la civilisation occidentale, dont nous voyons, nous, le pitoyable échec. Vous voyez où on en arrive. Il nous faut affirmer notre civilisation, la manifester. Il nous faut créer quelque chose qui pourra aider à la naissance d’un monde nouveau ». (p42). Il poursuit plus loin : « Je ne veux pas faire de la littérature traditionnelle. J’écris des poèmes à ma manière, parce qu’il fallait dire non à tout un monde européen, à un monde d’assimilation, c’est-à-dire le contraire de ce que font les Martiniquais. En même temps, il nous faut quand même dire “non”. On est contre le régime de Vichy. J’ai écrit “Nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre...” ». (p43).

Une vie engagée au service des “sans voix”

Sur les débuts de son action politique, en 1946, lorsqu’il remporte la mairie de Fort-de-France face à Lagrosillière, un tout-puissant local, il indique : « J’étais animé par une idée : aider. Il fallait aider le peuple, le petit peuple. Mon souci, c’était de sortir les gens de cet état dans lequel ils étaient, de les sortir du bidonville. Il fallait transformer beaucoup de choses. Je disais à l’époque : “Du bidonville, faire une ville et, de la ville elle-même, faire une cité au sens latin du terme - autrement dit, une communauté de libres citoyens”. Voilà ce que je voulais faire. Bien entendu, il fallait d’abord assainir la ville ; il fallait la protéger contre les eaux de pluie, contre l’eau de mer ; il fallait fournir à ce peuple l’eau potable, la lumière, l’électricité, etc... C’était un travail terrible, considérable, et, hélas, ça se faisait dans un climat très hostile au pouvoir municipal, considéré comme un pouvoir communiste. Il y avait vraiment de quoi perdre courage. Aucune subvention, pas d’argent, mais, enfin, j’ai tenu bon parce que le peuple considérait que moi seul pouvait les aider ». (pp.51-52).
Il évoque aussi le combat de la départementalisation et rappelle : « Toutes les mesures sociales qui, logiquement, découlaient de la transformation de la Martinique en département français, il nous a fallu les arracher l’une après l’autre. On ne nous les a pas octroyées ; pas du tout. Voilà les cadeaux de la France ! On a dû les enlever au cours de durs combats, et ces combats ont été très longs, très durs, et souvent interrompus par des mesures de répression très rudes ». (p57).
Le lecteur qui souhaiterait approfondir ses connaissances sur le sujet pourra lire l’excellent ouvrage de Patrick Chamoiseau intitulé “Texaco”, prix Goncourt 1993. Il trouvera profit à consulter “Nègre je suis, nègre je resterai”, ouvrage d’entretiens entre Aimé Césaire et Françoise Vergès, paru en 2005, aux éditions Albin Michel.

“De la Traite et de l’esclavage des Noirs”

Alors qu’il est maire de Fort-de-France, Aimé Césaire décide de rendre hommage à l’Abbé Grégoire en inaugurant, le 28 décembre 1950, une place à son nom dans le quartier des Terres-Sainville. Le discours qu’il prononce à cette occasion figure en préface de l’ouvrage “De la Traite et de l’esclavage des Noirs”, de l’Abbé Grégoire, dont la première édition date de 1815. Aimé Césaire rappelle que cet homme d’église fait partie, en 1789, de la Société des amis des Noirs. L’année suivante, à l’Assemblée nationale constituante, il s’oppose à Barnave qui veut que les hommes de couleur, même libres, soient exclus du bénéfice des droits politiques. Le 13 mai 1791, c’est à nouveau l’Abbé Grégoire qui réplique à Barnave par ces mots : « Je ne crains pas de le dire : ce serait en quelque sorte une tâche à la Constitution qu’après avoir rendu la liberté aux Français, les régénérateurs de la France fussent en quelque façon les oppresseurs de leurs frères d’Amérique. On a invoqué la politique. Je pourrais vous dire, Messieurs, que jamais on ne peut être vraiment politique que par la justice (...) ». (p21). Aimé Césaire cite alors une nouvelle défense éloquente, cette fois le 23 septembre 1791 : « L’acharnement des planteurs et des commerçants prouve qu’il serait plus aisé de blanchir les Nègres que de convertir l’orgueil et la cupidité des Blancs. Ainsi, dans sa caducité, l’Assemblée nationale laisse échapper la balance de la justice pour n’en conserver que le bandeau ». (p22). Ces nombreux combats contribuent au décret rendu par la Convention, le 16 pluviôse an II (5 février 1794) qui abolit « l’esclavage des Nègres dans toutes les colonies ».

Une diatribe sévère contre les nations dites “civilisées”

Avant toute chose, il faut souligner que cet ouvrage a été publié en 1815, soit après le rétablissement de l’esclavage par Napoléon. L’Abbé Grégoire y critique à de maintes reprises ses coreligionnaires qui se disent Chrétiens sans l’être. On citera : « Dans une brochure nouvelle sur l’esclavage, on lit textuellement que le Noir n’est susceptible d’aucune vertu. Cette assertion n’est-elle pas un blasphème contre la nature et son auteur ? ». (p33). Plus loin, il lance : « Quel moyen de raisonner avec des hommes qui, si l’on invoque la religion, la charité, répondent en parlant de cacao, de balles de coton, de balance du commerce ? Car, vous disent-ils, que deviendra le commerce si l’on supprime la traite ? Trouvez-en un qui dise : en la continuant, que deviendront la justice et l’humanité ? ». (pp.38-9) Evidemment, en homme d’église, il argumente : « Ne faites à personne ce que vous ne voulez pas qu’on vous fasse ; faites à autrui ce vous désirez par vous-même ; aimez le prochain comme vous-même ». Voilà les maximes qui, émanées du Ciel, sont le rocher contre lequel viendront à jamais échouer tous les paralogismes de la cupidité ». (p44). Il revient sur ce thème en ajoutant : « Le Pape Alexandre III écrivait jadis à Lupus, roi de Valence, que la nature n’ayant pas fait d’esclaves, tous les hommes ont un droit égal à la liberté. Paul III, par deux brefs du 10 juin 1537, lançait les foudres de l’Eglise contre les Européens qui spoliaient et asservissaient les Indiens, ou tout autre classe d’individus ». (pp.51-2). Se refaisant moraliste, mais dans le bon sens du terme, il accuse : « Malheur à la politique qui veut fonder la prospérité d’un pays sur le désastre des autres, et malheur à l’homme dont la fortune est cimentée par les larmes de ses semblables ! ». (p56) Dans une des dernières lignes de son texte, il explique : « L’esclavage dégrade à la fois les maîtres et les esclaves, il endurcit les cœurs, éteint la moralité et prépare à toutes des catastrophes ». (p66).
Aimé Césaire, en intellectuel engagé qu’il est, s’est fait passeur, en ce jour de 1950. Régulièrement, il contribuera à rappeler la mémoire de grands hommes oubliés tels que l’ont montré ses ouvrages sur “Toussaint Louverture” ou “La tragédie du roi Christophe”.

Matthieu Damian