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Afrique du Sud : Sur les traces de Sarah Bartmann, dite la Vénus Hottentote
16 février 2008

Comprendre l’innommable histoire, celle de l’exploitation « sexuelle » d’une femme, africaine, exposée bien avant le temps des expositions coloniales. Sarah Bartmann, un symbole pour l’Afrique du Sud ?
Lolita Monga, co-directrice du Théâtre du Grand Marché, est partie sur les traces de la Vénus Hottentote, une histoire entre mythe et réalité. On pourrait presque croire que c’est du fruit de l’imagination sud-africaine que ce personnage a surgi. Pourtant, elle fait partie de l’histoire de l’Afrique du Sud. Et de la France, puisqu’elle fut jusqu’en 1980 une pièce de musée. Son squelette, ses organes génitaux, son cerveau, son moulage ont été conservés au Musée de l’Homme à Paris, place du Trocadéro. Son rapport de dissection par l’éminent scientifique français le Baron Cuvier est conservé dans les archives du Muséum d’histoire naturelle à Paris. Sarah Bartmann est née en 1789 dans l’Eastern Cap, en Afrique du Sud, alors même que la France inscrivait les premières lignes des Droits de l’Homme et du Citoyen. C’est une authentique hottentote.
Hottentote, comme sobriquet en raison de leur manière de s’exprimer, en clicks. Les colons hollandais, les boers, disaient qu’ils bégayaient. Ils étaient divisés en deux tribus, les khoïsans, peuple nomade, et les San, peuple sédentaire. On suppose que Sarah Bartmann est khoïsane, puisqu’elle a vécu la vie nomade. À l’époque, les boers chassaient tels des animaux les khoïsans. Sa famille aurait été exterminée, ce qui l’a conduite à Cap Town, où elle a travaillé comme bonne dans la ferme des Hendricks. Un médecin de la Marine anglaise, en voyage en Afrique du Sud, William Dunlop, la convainc de venir avec lui en Angleterre, où elle sera exposée, à cause de ses particularités physiques : le tablier hottentote et la stéatopygie, c’est-à-dire les lèvres du sexe pendantes, et les fesses surdimensionnées.
L’Angleterre ayant aboli l’esclavage, William Dunlop sera traduit devant la justice anglaise sous la pression des abolitionnistes. Sarah prendra sa défense. Pendant 2 ans qui suivirent le procès, on n’eut plus de nouvelles d’elle, jusqu’à ce que son “maître” la vende à un montreur d’ours, monsieur Réaux, à Paris. Le jour, elle est exposée dans un cabinet de curiosité. Elle est par ailleurs étudiée par les scientifiques, dont le Baron Cuvier. La nuit, on la montre dans les salons. Elle a un véritable succès populaire. On vient de loin pour la voir. On s’empare de son image : caricature, savon, pièce de théâtre, et autres produits dérivés. Elle meurt à 27 ans. Elle est alors disséquée par le Baron Cuvier, et ses restes sont conservés au Musée de l’Homme, dans la vitrine numéro 33, jusque dans les années 1980.
Un tas de cailloux et une stèle vide
« C’est une histoire qui ressemble à un conte, parce qu’elle est incroyable. Et ce qui est incroyable, c’est qu’on en parle encore aujourd’hui. C’était l’époque du positivisme scientifique et de la classification des races. Ce qui m’a intéressé, c’est le regard que l’on porte sur "l’autre". Et ce regard, même aujourd’hui, est marquée par cette théorie raciste », déclare Lolita Monga, qui poursuit : « ce qui m’a marqué, c’est qu’on est allé jusqu’à la possession, la dissection de ce corps, et que même après cela, il reste des énigmes. Ses organes furent volés, on ne sait pas par qui, puis restitués, et aujourd’hui, ils ont disparu des caves du Musée de l’Homme, exceptés le squelette et le moulage, qui ont été restitués à l’Afrique du Sud ».
Des khoïsans feront la demande à Nelson Mandela pour que les restes de Sarah reviennent sur sa terre natale. Avant cette demande, personne ne fait cas de son histoire et celle de son peuple. Est-ce par besoin de symbole que l’Afrique du Sud, au sortir de l’Apartheid, s’empare de la destinée de Sarah Bartmann ? On lui concède des funérailles nationales en 2001, et depuis, l’art et la culture des khoïsans sont valorisés et revendiqués par tout le peuple sud-africain.
A Hankey, elle repose sur une petite colline qui embrasse toute la vallée de Gamtoos, le lieu où elle est censée être née. Pas de monument pompeux, juste des cailloux, cerclés de barreaux en fer, une stèle vide et un panneau explicatif sommaire. Lolita dépose un bouquet de fleurs, ce qui a le mérite d’interroger une classe d’élèves présente sur le site. Comble du comble, on s’étonne de voir sa tombe déjà pillée, et que les gens de la vallée conservent des doutes sur la présence de khoïsans dans cette région sud-africaine, malgré les nombreux villages reconstitués pour touristes.
Pas de khoïsans
« Les paysages, la rivière Gamtoos, les peintures rupestres nourrissent mon imaginaire pour la poursuite de l’écriture, mais je terminerais ce voyage par une devise : les histoires qu’on s’imagine sur les histoires que l’on nous raconte sont plus fortes que la réalité. C’est pourquoi, les écrivains existent, et comme le disait notre guide Grant en me voyant désappointée devant la tombe pillée : écris ta propre histoire de Sarah avec ton cœur », dit Lolita avec beaucoup de philosophie. Khoïsan, no khoïsan. La rencontre ne s’est pas faite, avec ce peuple pratiquement disparu. Ne restent que les musées et les traces dans les montagnes. C’est comme pour nous, visiter un site préhistorique, faire un voyage dans l’histoire d’un peuple, juste en feuilletant des livres et en poussant les portes d’un musée. Lolita écrit très poétiquement : « je bénis les moments de lune creuse où je suis seule à t’inventer Sarah ».
Bbj
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