Culture et identité

Emmanuel Lévinas : Altérité et responsabilité

Témoignages.re / 24 juin 2006

Philosophe français d’origine lituanienne, Emmanuel Lévinas (1906-1995) a fondé une œuvre singulière, marquée par des héritages divers : pensée grecque et pensée juive, culture française et cultures allemande et russe, méditation phénoménologique et exigence éthique. Reconnue assez tardivement, son œuvre est aujourd’hui considérée comme l’une des plus importantes du 20ème siècle. Deux ouvrages occupent une place centrale dans la production lévisassienne : “Totalité et infinie” (1961) et “Autrement qu’être ou Au-delà de l’essence” (1974).

Né le 12 janvier 1906 à Kaunas, en Lituanie, Emmanuel Lévinas aurait eu 100 ans cette année. Lequel centenaire (1906-2006) est l’occasion - à travers de nombreuses manifestations et colloques -, de faire découvrir une pensée originale, qui se déploie tantôt sur le versant religieux (les nombreux commentaires talmudiques), tantôt sur le versant philosophique. Et ce, en un dialogue constant avec toute la tradition philosophique occidentale - plus particulièrement avec la pensée de Husserl et de Heidegger.

Œuvre complexe, austère et difficile à lire, la pensée de Lévinas a cependant acquis, ces dernières années, une très grande notoriété, y compris dans de vastes publics non spécialistes de la pensée philosophique. Probablement, parce que toute sa pensée est centrée sur éthique de la responsabilité, assez simple à appréhender. "La responsabilité est quelque chose qui s’impose à moi à la vue du visage d’autrui", écrit-il. Ou encore : "De toute éternité, un homme répond d’un autre. Qu’il me regard ou non, il me regarde ; j’ai à répondre de lui. J’appelle visage ce qui ainsi, en autrui, me regarde". Il suffit de voir un visage pour se sentir "ligoté", "otage d’autrui" - selon les propres termes de Lévinas -, donc convoquer à la responsabilité.

Le concept d’altérité est introduit par l’éthique du visage, par Autrui comme Visage. Par visage, l’auteur de “Totalité et infini” entend tout entier le corps de l’autre, en tant qu’être humain, en tant qu’autrui qui s’impose à moi dans son dénuement, m’obligeant à assumer mes responsabilités et à prêter secours. "La rencontre de l’Autre m’engage, et cela je ne peux le fuir", dit encore Lévinas, pour qui la première parole du visage est le : "Tu ne tueras point". Et d’ajouter que cette responsabilité n’est pas interchangeable. Car ce que je fais, personne d’autre ne peut le faire à ma place. "Le nœud de la singularité, c’est la responsabilité".

Le concept de justice est introduit avec l’entrée du Tiers. S’il y a Autrui, il y a aussi les autres, répète Lévinas. La société commence avec l’entrée du troisième homme et c’est l’approche du Tiers qui introduit, dans la vie quotidienne, les nécessités de la justice. Le tiers me regarde dans les yeux d’Autrui. Car pour autrui, le tiers est un prochain, avec lequel il se trouve en relation d’altérité et d’obligation. C’est donc la présence du tiers - la multiplicité des hommes - à côté d’autrui, qui conditionne les lois et instaure la justice.

Quant à la question de Dieu, elle est inséparable de celle d’autrui. "La transcendance est vivante dans le rapport à l’autre homme, c’est-à-dire dans la proximité du prochain", dit Lévinas. Dieu ne croise jamais le chemin de l’homme autrement que sous la figure d’Autrui comme Visage. L’Infini, déclare l’auteur d’“Autrement qu’être”, "me vient à l’idée dans la signifiance du visage. Le visage signifie l’Infinie". Dieu dans la trace du Visage d’Autrui. Il ne se montre pas, mais il se manifeste dans le témoignage lorsque, devant autrui, j’assume la responsabilité qui m’incombe. L’Infini n’a de gloire, souligne Lévinas, que par l’aventure humaine de l’approche de l’autre. "C’est cela l’autrement qu’être".

Pour Lévinas, vous l’avez compris, l’éthique est la "philosophie première". Notre éminent philosophe est ainsi conduit à critiquer toute la philosophie occidentale dans la mesure où elle a été une ontologie - doctrine de l’être - du Neutre, ontologie sans éthique. De ce fait, il suggère de congédier l’ontologie au profit de l’éthique pour penser la relation à autrui. Aux yeux de Lévinas, une ontologie qui n’est pas subordonnée à l’éthique ne peut que mener à la tyrannie, voire au totalitarisme.

Comment ne pas admirer l’originalité et la profondeur d’une telle éthique ! Elle suscite néanmoins quelques interrogations. Cette éthique de l’"otage d’autrui" n’est-elle pas une éthique de la passivité et de la sujétion ? Cette éthique où l’autre prend toujours l’initiative ne met-elle pas en cause ma capacité d’accueil, de dialogue et la réciprocité dans la reconnaissance ? Est-elle appropriée pour rendre compte des obligations envers autrui, fondées sur le droit, impliquant, de ce fait, une forme d’égalité dans la relation ?

Quoi qu’il en soit de la justesse de ces interrogations, le mérite de Lévinas est de faire entendre une autre voix que celle de l’être, d’ouvrir la philosophie à la composante biblique et, surtout, de nous rappeler, en permanence, l’importance du rapport d’altérité au Visage d’Autrui.

Reynolds Michel