Culture et identité

En finir avec les vieux ?

« Résidence Seniors – Pour en finir avec les vieux » d’Arnold Jaccoud

Témoignages.re / 8 avril 2020

Arnold Jaccoud, psychologue, sociologue et surtout fin observateur de la société réunionnaise, vient de sortir son dernier opus : « Résidence Seniors – Pour en finir avec les vieux ». Il avait participé, le 8 mars dernier, à l’édition spéciale de Témoignages à l’occasion de la journée internationale de lutte pour les droits des femmes.

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Arnold Jaccoud.

Les familles réunionnaises sont de plus en plus confrontées à la gestion de parents en perte d’autonomie. Phénomène démographique aux conséquences multiples : sociale, sanitaire, économique et culturel. Comment assurer le mieux être de ces personnes qui ont tant donné à la société ? Votre roman tombe à point nommé, car faut-il le rappeler, la planète entière est ravagée par un virus qui s’attaque majoritairement aux personnes âgées, de santé fragile.

Témoignages : Vous êtes arrivé à La Réunion en 1983, cela fait près de 40 ans. Et vous avez consacré plusieurs ouvrages à divers aspects de la société réunionnaise. Qu’est-ce qui vous marque le plus dans cette société (de positif comme pas) ?

Arnold Jaccoud : Pour enrober le problème, je pourrais répondre rapidement : comme pour toute société, ses contradictions…

Disons ce que je vois de plus particulier : la société réunionnaise n’a aucun pouvoir d’agir sur son destin. Ni sur son présent, ni sur son avenir. Les élites réunionnaises semblent paralysées par leur soumission à tous les apports extérieurs. Le syndrome de la goyave de France a définitivement intoxiqué une société qui sacrifie depuis longtemps, non seulement son identité, mais ses énergies créatrices à l’emprise de dynamiques exogènes jamais maîtrisées. Sous beaucoup d’aspects, La Réunion, dont le potentiel endogène de développement demeure phénoménal, se laisse aller à devenir une vulgaire banlieue ravagée par les méfaits de la mondialisation… Je pense que la responsabilité en incombe aux élites, au travers de leurs réseaux toujours un peu douteux, de leur dépendance mentale séculaire à l’égard de la métropole et de certaines ambitions locales démesurées.

La résultante est un sentiment collectif d’injustice chronique et une exaspération sociale toujours prête à éclater, qui touche tous les niveaux de la population. Elle se nourrit des abus dont se rendent coupables beaucoup de gens qui détiennent du pouvoir, même en quantité minuscule. Il ne faudrait pas croire cependant à la réaction d’une population, dont la majeure partie, dépendante de prestations sociale et de modes de communication infantilisants, n’est guère associée à une conscientisation qui lui restituerait un pouvoir d’agir transformateur de ses conditions de vie pénalisantes…

Sur l’île, on est toujours dans un “village”. En matière de critique sociale, il faut comprendre que chacun est coincé entre un mutisme prudent par crainte de représailles réelles et l’invective dénonciatrice anonyme des courriers de lecteurs et des usagers des réseaux sociaux.

Pourtant les champs de réflexion viennent spontanément s’imposer à une démarche d’écriture possible. Il n’est guère besoin d’une recherche savante pour traiter les thématiques qui se présentent. Il suffit la plupart du temps d’ouvrir les yeux sur l’environnement social immédiat et les problématiques qui émergent au travers du traitement médiatique de ce qu’on désigne souvent à tort comme des faits-divers. Disons que peu d’auteurs s’y sont risqués.

Je précise : je n’ai pas de jugement personnel à propos des situations considérées dans ces lignes. Elles sont connues et abondamment décrites et dénoncées par ailleurs par des observateurs plus avertis que je ne le serai jamais. Je ne fais moi-même que les scruter, si possible de façon lucide.

Pour ma part, je n’écris que des romans, de la fiction, dans laquelle peuvent apparaître quelques-unes des problématiques qui affligent notre société réunionnaise. Je ne prétends en aucun cas proférer des vérités absolues ou donner des leçons. Mon unique désir, au travers d’un genre que j’espère un peu attractif et ludique, serait de provoquer à une réflexion des lecteurs que pourraient rebuter des essais ou des études…

Témoignages : Dans votre dernier livre, précisément écrit sous forme d’un roman, vous avez décidé de parler de la situation des vieux. Pourquoi, les vieux ?

Arnold Jaccoud : Le vieillissement généralisé des populations dans les sociétés développées n’est aujourd’hui plus vraiment une nouveauté. C’est en passe de devenir un gigantesque problème à de multiples niveaux. J’imagine que tôt ou tard, certains y chercheront des solutions radicales, financièrement rentables, sans choquer pour autant la morale collective. Dans ce roman, on a à faire à des pionniers de l’élimination de ce problème, donc des vieux.

Dans les temps « d’avant », les anciens jouissaient d’un respect qui tenait, d’une part au fait qu’ils étaient peu nombreux, et d’autre part à leur rôle de dépositaires et de transmetteurs de la tradition, du savoir et des connaissances techniques, indispensables à la survie de la communauté. Ils en ont été dépouillés, dans un mouvement croissant de marginalisation, donc de désocialisation progressive et de dépendance accrue. Sentiments d’inutilité sociale totale, de même que de perte croissante d’autonomie et d’identité caractérisent désormais l’existence de ces générations du 3e et du 4e âge.

Hannah Arendt : « Si nous nous obstinons à concevoir notre monde en termes utilitaires, des masses de gens en seront constamment réduites à devenir superflues. » À commencer, bien sûr, par les vieux !

Dans l’avenir réel, peut-être va-t-on même vers une banalisation de formes variées de l’euthanasie… La pandémie qui nous touche ces temps, avec les questions que pose le traitement des malades âgés infectés par le Covid-19, en révèle quelques aspects plutôt problématiques.

Je souhaiterais simplement contribuer à la réflexion collective et personnelle, à propos de la thématique évoquée dans ce roman qui oscille entre polar et sociologie. J’en profite donc pour interroger les stratégies politiques, médico et psychosociales relatives aux seniors, en les inscrivant dans le contexte d’une fiction.

Témoignages : Si vous aviez à choisir, quelle serait, selon vous, l’urgence de l’urgence ?

Arnold Jaccoud : Pour moi, l’urgence paradoxalement n’est jamais d’intervenir sur les symptômes et sur les conséquences des problèmes. C’est de parvenir à poser les questions qui permettent d’en traiter les causalités. En la circonstance, la vraie question est de savoir quel est le statut des personnes âgées dans notre société.

Je récuse la pensée majoritaire selon laquelle il s’agit de se consacrer à leur prise en charge (idéal pour renforcer leur dépendance !) ou alors, ça c’est le pis-aller de la valorisation, prétendre les honorer au travers de la transmission de leurs expériences, vécus, savoir-faire, de ce qu’ils ont appris durant leur vie… La plupart des gens, même professionnels de l’aide, sont totalement inconscients de l’état d’extermination sociale dans laquelle toute cette généreuse sollicitude humanitaire spécialisée est capable d’acculer les seniors, dès la retraite et même bien avant. Tout le monde fait semblant d’ignorer que c’est par manque d’action personnelle et par manque de sens donné à l’existence, que les handicaps physiques et psychiques s’intensifient et s’aggravent. C’est quand on a le sentiment de n’avoir plus aucune utilité. Pour rien ni pour personne. De n’être plus qu’un objet de soin entre les mains d’autrui. C’est quand toute la vie, tout ce qui en reste, dépend des autres, des professionnels, de leurs initiatives, de leur savoir…

Pour l’urgence de l’urgence, le socle de l’existence tout au long de la vie de chacune et chacun d’entre nous, y compris pour les personnes âgées jusqu’à leur dernier jour, c’est un statut social reconnu et valorisant, la capacité d’actions autonomes, des rôles sociaux qui permettent d’investir ces actions de façon utile, un environnement social, matériel, affectif et culturel épanouissant, ainsi que le sens que chacun peut donner à toute son existence, guidé par la certitude que constamment, il peut exprimer dans la sérénité « je suis exactement à l’endroit où je dois être ».

Extrait : "… tu deviens un zombie qu’on va fourrer en Maison de retraite, dans cet univers concentrationnaire meurtrier, et plus rien de ce que tu sais faire n’est stimulé. Tu étais compétent dans ton métier, tu étais père de famille, propriétaire, conducteur de véhicule, contribuable, engagé dans la vie, boulanger, enseignant, mécanicien, citoyen actif, élu, j’sais pas moi… et tu n’es plus rien… rien qu’un rien du tout dont on s’occupe… parce qu’on t’aime paraît-il… Mais on t’aime à peine comme un vieux souvenir et on te respecte comme n’importe quelle espèce en voie de disparition… On ne t’entend plus, on ne t’écoute même pas… On n’a pas envie que tu parles d’ailleurs. Tu ne sers à rien. T’es juste devenu un terrain de recherche sur les maladies de vieux et une source d’emplois… »

Selon mon expérience, les ouvertures, outils et moyens, propres à préserver la santé et l’épanouissement des seniors, que l’on préconise habituellement du point de vue psychologique, sont à promouvoir tout autant dans le domaine de la sociologie et de la réhabilitation des statuts sociaux.

Conclusions : La vie est une étincelle. C’est souvent lors de la perte d’un de nos parents que l’on s’en rend compte, et c’est trop tard. Souhaitons plein succès à votre livre, qu’il alimente la réflexion et génère beaucoup de débats.

Bonne lecture !



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  • Observateur attentif de la société réunionnaise, Arnold Jaccoud ne peut pas ignorer le scandale des soit disant EHPAD marons dans lesquels des gramounes sont traités comme des moins que rien. Comme les autorités ferment les yeux, je l’invite, par exemple, à aller faire un tour à la « maison de retraite » de la Bretagne et à dénoncer l’odieux business que constitue la prise en charge des personnes âgées dans des structures et avec des méthodes qui bafouent la dignité.

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