La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
Tévelave en fête ce week-end (2/2)
6 mai 2006

Comme nous l’avons vu hier, les fêtes du Tévelave, qui se déroulent depuis aujourd’hui jusqu’à dimanche, seront marquées par un événement dont il nous plaît de souligner l’importance : la dénomination de l’école du village du nom d’un ancien enseignant de l’établissement dans les années 1954 - 1963 : Marcel Leguen, décédé en 1998. Dans l’hommage que lui rend notre ami Eugène Rousse, nous avons publié hier un texte de Marcel Leguen racontant dans quelles circonstances violentes a été fermée l’École expérimentale de La Plaine des Cafres en 1958.
Trente quatre ans plus tard, en août 1992, dans un hommage à Raymond Mondon dont ses amis célébraient le 20ème anniversaire du décès, Marcel Leguen tient à rappeler ce douloureux épisode qui a marqué son séjour de 12 années à La Réunion. Il écrit :
« (...) Quand, chassé de mon école de La Plaine des Cafres par les ultras tout puissants de l’époque, je dus chercher refuge à Saint-Pierre, Raymond Mondon, alors député de La Réunion, se déplaça de Saint-Denis pour apporter au réprouvé que j’étais le réconfort de sa présence (...) ».
Pas de justice pour Marcel Leguen
Avant de regagner son poste du Tévelave, Marcel Leguen prend soin de s’adresser au procureur de la République pour que « l’affaire de La Plaine des Cafres » trouve son épilogue devant le tribunal correctionnel. Le magistrat auquel il s’adresse, ainsi que le vice-recteur Cormary qui ne peut rien refuser au préfet Jean Perreau-Pradier - soucieux de ne pas causer le moindre préjudice à son ami le maire du Tampon - lui font comprendre qu’il a intérêt à retirer sa plainte.
Les communistes se heurtant à l’époque aux pires difficultés pour obtenir que justice leur soit rendue, l’ancien maquisard breton et rédacteur du journal “l’Humanité” (quotidien national du PCF) se voit contraint de renoncer à toute poursuite contre ses agresseurs.
Un texte odieux
Mais ce qui, sans doute, a terriblement affligé Marcel Leguen, c’est la longue diatribe parue dans le bulletin n°11 du CIRP (Centre d’information et de recherches pédagogiques) sous la signature de l’institutrice Fanta Hoarau, venue manifestement dans cette structure dans le but de dénigrer ce qui s’y fait.
Dans son long texte, que l’inspecteur Roger Ueberschlag, hostile à toute forme de censure, accepte de publier, Fanta Hoarau condamne l’école nouvelle car elle estime qu’il est dangereux de vouloir mettre l’instruction à la portée de tous. Il s’agit pour elle d’un privilège dont ne doivent bénéficier que « les enfants des notables, des propriétaires, des fonctionnaires. Que ferions-nous des autres ? Des aigris, des révoltés, de communistes, bref des gens juste bons à vous faire couper les subventions de Paris ».
Fanta Hoarau n’éprouve aucune gêne à affirmer que les enfants du peuple « sont nés pour être esclaves. Disons leur, pour les apaiser, qu’ils sont libres ; mais n’y travaillons pas. Le remède serait pire que le mal ».
Et l’institutrice, qui clame sa volonté de rester membre du CIRP, de prédire : « Votre école expérimentale (de La Plaine des Cafres), on vous la fermera avant la fin de l’année (1). Vos instituteurs, on leur enlèvera l’idée de faire partie du mouvement Freinet ! Il n’est pas bon que l’instituteur oublie ses origines modestes et la soumission à l’Ordre ».
Les idées développées à La Réunion par Fanta Hoarau en 1958 ne sont pas sans rappeler une motion votée en 1908 au “Congrès des Colons algériens”. On peut y lire en effet : « Le congrès, considérant que l’instruction des indigènes fait courir à l’Algérie un véritable péril, émet le vœu que l’instruction primaire des indigènes soit supprimée ».
Échec de l’opération 100.000 livres pour les écoliers réunionnais
En raison du dramatique manque de livres dans les écoles de La Réunion, imputable pour l’essentiel à la carence de l’Éducation nationale, Marcel Leguen et Roger Ueberschlag font jouer les bonnes relations qu’ils entretiennent avec des journalistes de la radio Europe N°1.
En septembre 1958, par le biais d’une bande magnétique qu’ils adressent à Pierre Bellemare et Robert Lamine, ils expriment le souhait que, dans le cadre de l’émission “Vous êtes formidables”, un appel soit lancé aux auditeurs d’Europe 1 pour qu’une collecte de manuels scolaires soit organisée au profit des petits réunionnais.
Le préfet Jean Perreau-Pradier s’invite
L’émission a lieu dans la soirée du 30 septembre, en duplex avec “Radio Saint-Denis”, où l’interlocuteur doit être l’inspecteur Roger Ueberschlag. Mais pour des raisons sur lesquelles il est inutile d’insister, ce dernier arrive de Saint-Pierre avec un léger retard. Ce qui explique que peu après 18 heures lorsque débute l’émission, l’animateur d’Europe n°1 s’entend proposer par “Radio Saint-Denis” de dialoguer avec le préfet Jean Perreau-Pradier, qui a sans aucun doute imposé sa présence dans les studios au responsable de la station.
Cette proposition se heurte au refus catégorique de l’animateur qui ne veut s’entretenir qu’avec Roger Ueberschlag. Vœu qui ne tarde d’ailleurs pas à être exaucé avec l’arrivée de l’inspecteur dans les studios. Vexé, le préfet se retire, se promettant sans aucun doute de faire payer très cher à l’inspecteur “l’humiliation” qui venait de lui être infligée.
Malgré ce fâcheux incident, l’émission connaît un succès inespéré. 50 tonnes de livres sont rapidement acheminées, vers Marseille où le "Ferdinand de Lesseps" doit les transporter à La Réunion courant octobre 1958. Le doute s’installe dans l’esprit de l’inspecteur Ueberschlag lorsque le 21 octobre 1958, un télégramme d’Europe 1 l’informe que l’acheminement des 50 tonnes de livres entreposés sur les quais de Marseille se heurte à d’invraisemblables difficultés auxquelles on peut penser que Jean Perreau-Pradier n’est pas étranger. Le 17 juin 1959, l’assemblée générale du CIRP qui se tient à Saint-Pierre apprend avec stupéfaction que les 50 tonnes de livres ont été expédiés en Algérie.
Dans le collimateur de la Préfecture
À partir de cette date, la rumeur, une rumeur persistante et particulièrement inquiétante, circule dans l’île : l’inspecteur Ueberschlag est accusé de faire de la politique dans les écoles de la circonscription de Saint-Pierre. Inquiétude qui atteint son paroxysme lorsque le 23 décembre 1959 Michel Debré est amené à exercer à la fois les fonctions de Premier ministre et de ministre de l’Éducation nationale.
Une inquiétude fondée lorsque l’on sait que le credo de Michel Debré se résume dans cette formule extraite de son livre “La mort de l’État” : « Le fonctionnaire est un homme de silence. Il travaille, il sert, il se tait ». Désormais, l’inspecteur alsacien - qui n’a eu de cesse, depuis son arrivée dans l’île en 1955, de se battre pour qu’une révolution pédagogique ait lieu à La Réunion - a parfaitement conscience qu’il est placé dans le collimateur de la Préfecture et du ministère de l’Éducation nationale.
Il ne se trompe hélas pas : début 1960, c’est une véritable lettre de cachet qui lui est adressée. Il est muté d’office à Wissembourg en Alsace. Il ne dispose que d’un court délai pour faire ses valises et prendre à Gillot un avion sur lequel aucune place n’a été réservée pour son épouse enseignante. Ce n’est qu’au bout de deux mois que celle-ci pourra obtenir de voyager sur un cargo hollandais.
Victime de l’arbitraire
De son côté, Marcel Leguen, très affecté par la mesure arbitraire qui frappe l’un de ses meilleurs amis, ne ralentit pas pour autant ses multiples activités.
Il est toujours aussi apprécié tant de ses collègues que de ses supérieurs et singulièrement du nouveau vice-recteur Étienne Bergèse qui est nommé à La Réunion début 1960. Les deux hommes, qui ont pratiquement la même conception de la mission de l’enseignant, se lient d’amitié. Amitié qui constitue un précieux encouragement pour le directeur de l’école nouvelle des Avirons. Mais cette amitié se révélera être un paratonnerre absolument inefficace contre la foudre qui s’abattra sur Marcel Leguen.
Début 1963, alors que s’achève à La Réunion le long règne de Jean Perreau-Pradier, ce dernier - qui a toujours considéré le pédagogue du Tévelave comme un dangereux séparatiste - intervient pour qu’à l’issue du congé (à passer en Bretagne) qu’il sollicite et obtient, Marcel Leguen ne puisse plus rejoindre son poste. Et cela, en application de l’ordonnance du 15 octobre 1960. Ordonnance odieuse qui livre tous les fonctionnaires en poste à La Réunion à l’arbitraire préfectoral.
C’est donc un homme dissimulant mal son chagrin de devoir quitter une île qu’il avait choisie de servir et où il avait encore tant à faire que nous avons accompagné à Gillot le jeudi 11 juillet 1963. Son épouse Paulette et ses fils Yves, Patrick et Hervé paraissaient eux aussi affligés. Nous nous sommes séparés en nous promettant de nous écrire. Ce que personnellement je fis pendant quelques années.
Mon grand regret, c’est de n’avoir pu rendre visite à Marcel à Kerdaniel en Tressignaux son village natal, où il s’était fixé lors de son départ en retraite en 1978 et où il s’est éteint le 15 octobre 1998. Dans le quotidien "Témoignages" du 19 octobre 1998, au nom de ses amis réunionnais dont beaucoup hélas avaient alors disparu, je lui ai rendu un hommage ô combien mérité.
Aujourd’hui, nous avons l’immense satisfaction de constater que c’est toute la population du Tévelave qui exprime le désir d’honorer la mémoire de l’excellent maître d’école qu’a été Marcel Leguen. Le maire des Avirons a œuvré pour que ce désir se réalise. Qu’il en soit remercié.
Eugène Rousse
(1) La lettre est écrite en septembre 1958, au moment même où l’école expérimentale ouvre ses portes.
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