Après la célébration du 10 mai

Enfin, Bordeaux s’arrache d’une trop longue amnésie

15 mai 2006

Deuxième ville portuaire de France pour le trafic négrier, une première manifestation officielle s’y est déroulée mercredi dernier. Une très active association bordelaise, Divers Cités, porte les projets d’un mémorial de la traite et d’une fondation européenne.

Pendant tout un siècle, de 1729 à 1826, 150.000 esclaves ont été déportés d’Afrique vers l’Amérique et principalement vers les Antilles par 500 navires bordelais. Il aura fallu attendre ce 10 mai 2006 pour que soit organisée la première manifestation officielle reconnaissant le passé négrier de la métropole girondine.
Ce même jour, le comité de réflexion sur la traite des Noirs mis en place en juillet dernier par le maire de Bordeaux, et présidé par l’écrivain Denis Tillinac, a remis ses propositions.

Réveil tardif

Les signes d’un réveil tardif des pages sombres de la mémoire bordelaise apparaissent enfin, 20 ans après Le Havre et 14 ans après Nantes. Si cette dernière a occupé la tête du peloton dans cet effroyable "commerce" des hommes, les familles d’armateurs girondins ont assuré 11,4% du trafic français de la traite des Noirs.
On n’a certes jamais vendu d’esclaves sur les quais ou les places de Bordeaux, fait remarquer l’historienne et documentaliste Danielle Pétrissans-Cavaillès (1) , tout en soulignant que les traces de la traite affleurent de toute part dans la ville.
Et de citer : les mascarons à tête de noir en pierre ou terre cuite timbrant les façades du 18ème des hôtels particuliers ou bâtiments officiels, des documents d’archives dans les musées de la ville, des noms de commerçants et armateurs négriers toujours gravés sur les plaques des rues.
Ce sont des signes visibles qui "rappellent, à qui sait et qui veut voir, ce commerce des humains dont s’est autrefois enrichie la ville, à une époque où le commerce avec les Antilles était indissociablement lié au trafic négrier".

Une association tenace

Il n’y a pas que le vin, le sucre ou les épices à l’origine des fortunes accumulées par quelques dynasties girondines.
Si Bordeaux s’arrache, petit à petit, de son amnésie, on le doit pour beaucoup à la ténacité de l’association Divers Cités (2) afin que la mémoire de l’esclavagisme et du trafic négrier soit révélée et restaurée. Depuis 9 ans, manifestations diverses et marches nocturnes autour de "la nuit du patrimoine négrier", elle porte le projet d’un mémorial de la traite des Noirs.
Ce mémorial, présidé par l’écrivain Patrick Chamoiseau, tout à la fois lieu de mémoire, de recueillement, d’information et d’éducation pourrait prendre place sur un lieu symbolique des quais de Bordeaux.

Le devoir de transmission

Karfa Diallo, président fondateur de Divers Cités, explique en quoi l’intervention a changé de nature ces dernières années, au fil des mobilisations grandissantes des Bordelais eux-mêmes, particulièrement des jeunes.
"À partir de 2005, nous sommes passés d’une marche revendicative à un parcours de mémoire appelé “Un moment d’esclavage” en 5 étapes, il s’agit d’éviter que l’on referme la porte sur le seul travail de mémoire de l’esclavage sans aborder la résistance des Noirs et l’apport des diasporas africaines, caribéennes et autres à toute l’émancipation humaine".
Après la reconnaissance, insiste-t-il, il y a le devoir de transmission. C’est dans ce but que l’association propose la mise sur pied à Bordeaux d’une fondation européenne du mémorial de la traite des Noirs et de l’esclavage.

Ouvrir le futur à tous

"Nous souhaitons ainsi accompagner la reconnaissance officielle pour une “structure d’hospitalité” qui œuvre pour un partage des mémoires et permette de développer “un imaginaire de la diversité”".
Cette fondation aurait comme missions premières d’administrer le futur mémorial et d’ouvrir une école de la mémoire tissant des liens avec d’autres projets en France, en Afrique, en Europe, dans les Caraïbes et l’océan Indien.
"Effectuer ce travail sur la mémoire, poursuit Karfa Diallo, c’est à la fois rétablir la vérité, permettre à ces populations de trouver leur place et d’ouvrir aussi le futur à tous".

(1) “Sur les traces de la traite des Noirs à Bordeaux”, Danielle Pétrissans-Cavaillès. Éditions L’Harmattan.

(2) www.diverscites.org


La CGT dénonce le racisme et les discriminations

La centrale organisait mercredi dernier un colloque autour de l’héritage contemporain de l’esclavage et de la colonisation.

“Esclavage et colonialisme, connaître l’histoire pour éclairer l’avenir et conquérir des droits” : c’est l’intitulé du colloque que la CGT organisait le 10 mai dernier pour célébrer la première journée de commémoration de l’abolition de l’esclavage.
"Nous avons souhaité organiser une journée revendicative autour de l’esclavage, de la colonisation et des discriminations", a expliqué Jean-Marc Canon, secrétaire confédéral.
Devant un public de militants syndicaux, dont beaucoup d’originaires des DOM-TOM, des historiens (Édouard de Lepine, professeur d’Histoire et élu martiniquais, Benjamin Stora, professeur à l’INALCO) ont abordé les enjeux historiques de la traite et ses conséquences contemporaines.
"Nous sommes loin d’avoir tiré toutes les conséquences actuelles de l’esclavage", a expliqué Jean-Marc Canon. "Au travail, racisme et discrimination subsistent, comme le montre le rapport de la Haute Autorité contre les discriminations : la moitié des plaintes dont elle est saisie sont liées à la couleur de peau".
"L’histoire de l’esclavage n’est pas seulement celle des descendants d’esclaves", a rappelé Maryse Dumas, secrétaire confédérale, lors d’une conférence de presse. "C’est aussi l’histoire de France et, d’une certaine manière, celle de la CGT".
Rappelant l’engagement de la centrale pour la "solidarité", elle a insisté sur l’importance pour la CGT de la lutte contre les discriminations "et notre volonté de les combattre en son sein" : un combat pas toujours facile, comme l’ont montré les candidatures au 48ème Congrès où il fallait construire "une CGT représentative du salariat d’aujourd’hui", tout en "évitant de figer les gens dans leurs origines", explique Maryse Dumas.
Elle a également rappelé que la CGT allait participer en novembre à la constitution d’une internationale syndicale, qui permettra une "solidarité avec les travailleurs du monde", où l’esclavage n’a pas disparu.
"Nous voulons unir les salariés contre ceux qui les divisent, c’est aussi le sens de notre combat contre la loi sur l’immigration, qui entend trier les salariés en fonction de leurs capacités" physiques et intellectuelles, insiste la syndicaliste.


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