Après la célébration du 10 mai

Enseigner l’esclavage : obligatoire... si je veux

15 mai 2006

Depuis 2002, les programmes commandent d’enseigner la traite des Noirs. Ce qui, dans la pratique, semble optionnel et très partiel. Il y a encore beaucoup à faire pour qu’en matière d’enseignement soient respectées les recommandations de la loi votée le 10 mai 2001 et reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité. C’est ce qu’explique Marie-Noëlle Bertrand dans un article publié par “l’Humanité”.

Il y a ce que l’on dit. Et il y a ce que l’on fait. L’école n’échappe pas au précepte, laquelle peine à s’affranchir si ce n’est de ses tabous, du moins de ses omissions. Enseigner la traite des Noirs ? Depuis 2002, les programmes scolaires le commandent explicitement.
Les textes préconisent d’apprendre, dès la Primaire, que l’époque moderne se distingue, entre autres, par "le massacre des Indiens d’Amérique et par la traite des Noirs (...)".
En classe de 5ème, ils demandent d’aborder "la destruction des civilisations amérindiennes et la construction des empires coloniaux", tandis que les profs de lycées se doivent d’insister "sur la traite, l’esclavage et les révoltes qui ont précédé son abolition définitive".
Bref, sous l’impulsion de la loi Taubira votée en 2001, l’amnésie absolue des décennies d’après la Seconde Guerre mondiale et la négligence persistante de la fin du 20ème siècle semblent enfin marquer le pas. Du moins sur le papier.

La société française aborde avec difficultés son passé esclavagiste

Et en vrai ? "Aucune enquête exhaustive n’a été réalisée permettant de le savoir", note Benoît Falaize, chercheur à l’Institut national de recherche pédagogique (INRP) de Lyon.
Dirigée par ses soins, la première du genre débutera en septembre et nécessitera deux à trois ans de recherche. "Les programmes n’induisent pas la pratique. Longtemps, les manuels ont ignoré la date du 17 octobre 1961 (1).
Pourtant, certains collègues en parlaient, de même que d’autres continuent de l’ignorer aujourd’hui", illustre-t-il. Mais de relever qu’à coup sûr, la société française aborde avec difficultés son passé esclavagiste et plus largement colonial.
"Parce qu’il touche aux fondements de notre République. Il nécessite de reconnaître que notre société révolutionnaire a attendu 50 ans pour abolir définitivement l’esclavage. Et surtout que notre histoire de France est plurielle".

"l’enseignement de l’esclavage demeure marginal"

De fait, et selon des constats récurrents, "l’enseignement de l’esclavage demeure marginal", estime Françoise Vergès, vice-présidente du Comité pour la mémoire de l’esclavage. Abordé "en plus" du reste, il reste un sujet étudié parallèlement aux autres, par petites touches annexes, dissociées d’un ensemble plus vaste.
Considéré comme optionnel, souvent laissé à discrétion des enseignants, "il est incohérent et ne permet pas de comprendre, ni le temps qu’a duré l’esclavage, ni son impact sur le présent. Comment expliquer la présence des Noirs en Amérique si ce n’est par la traite ?".
Professeur d’Histoire, spécialiste de l’esclavage et formateur à l’IUFM de Créteil, Éric Maynar confirme. "La production écrite existe, mais n’est pas intégrée aux synthèses historiques". L’esclavage n’apparaît pas comme faisant partie de l’histoire du monde. Pire, il demeure ostensiblement assigné à celle de l’Outre-mer. Datant de 2000, une circulaire ordonne, ainsi, d’ajouter "une étude de la société coloniale en insistant sur l’esclavage et son abolition" aux programmes des collèges et lycées... des DOM-TOM.

L’école sélectionne ses héros

Enfin, comme souvent en Histoire, la vision est partiale. Hypervalorisé, le nom du député abolitionniste Victor Schoelcher fait de l’ombre à ceux de Louis Delgrès, Cimendef ou encore Cilaos, résistants, nés esclaves et morts en hommes libres. Les dates sont triées sur volet. "On oublie de mentionner la première abolition, en 1794, ce qui évite de parler du rétablissement de l’esclavage par Napoléon Bonaparte", poursuit Éric Maynar.
Les préférences se lisent même dans le choix des défaites. "On connaît Trafalgar. Mais qui sait que des esclaves de Saint-Domingue ont mis la pâtée aux troupes napoléoniennes, faisant d’Haïti le premier État noir libre des Amériques ?". Quant au Code noir, rédigé la même année que l’Édit de Nantes (1685), de nombreux élèves ignorent jusqu’à son existence.
Bref, l’école sélectionne ses héros. Et hiérarchise ses égaux. Une iniquité qui ne touche pas que l’enseignement historique. "Aimé Césaire n’est jamais étudié, ou, exceptionnellement, en tant qu’écrivain francophone. Il est pourtant citoyen français... ", déplore Françoise Vergès. De profondes fissures, qui font de notre culture commune une culture partielle.

(1) Ce jour-là, la police française procédait à une ratonnade massive et meurtrière à Paris contre les Algériens qui manifestaient pacifiquement pour l’indépendance de leur pays.


Parution du 10 mai

Esclavage, abolition, colonies

“Des Noirs”, de Bernardin de Saint-Pierre, vient de paraître en tiré à part (1) chez Les éditeurs libres (Paris). Une contribution à la première commémoration de l’abolition de l’esclavage sur le territoire français, le 10 mai 2006.

La lettre sur les Noirs est parue pour la première fois en 1773, dans le “Voyage à l’île de France”..., relation que Bernardin de Saint-Pierre fit de son voyage dans l’océan Indien à partir de 1760. Elle y apparaît sous le titre : Lettre XII, “Des Noirs” et tranche, par sa tonalité, avec les discours des théologiens et les démonstrations philosophiques des abolitionnistes du Siècle des Lumières.
Le récit du jeune Bernardin de Saint-Pierre livre une description émue du sort des esclaves, sous le régime du “Code noir”. L’auteur découvre la face cachée de la douceur de la vie aux colonies et, si l’on veut bien oublier qu’il appelle notre bobre “tam-tam”, les descriptions sont plutôt réalistes. Elles ont fait polémique à l’époque. L’auteur termine sur une sorte d’antithèse des rêveries bucoliques occidentales, en notant combien le caractère impétueux et sauvage de la nature tropicale est de peu d’effet pour atténuer les sentiments causés par la cruauté de l’esclavage : "... tout me jette dans la tristesse et ne porte dans mon âme que des idées d’exil et d’abandon".
Cette lettre est accompagnée d’une introduction de Jean-Charles Pajou, jeune chercheur et conservateur-bibliothécaire, qui complète cet opuscule dédié à la question de l’abolition de l’esclavage par un chapitre sur “Bernardin de Saint-Pierre et la question coloniale au 18ème siècle”.

(1) “Esclaves des Iles françaises”, sous-titré “Lettre sur les Noirs” de Bernardin de Saint-Pierre, par Jean-Charles Pajou, les éditeurs libres, 2006.


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