La Réunion au Festival du Silence à Paris

Entendants, ouvrez vos yeux, les sourds vous parlent

10 juillet 2006

Du 5 au 8 juillet à Paris, s’est tenu le premier Festival du Silence qui réunit des artistes danseurs ’signeurs’ et musiciens sourds professionnels du monde entier. Les jeunes sourds, aveugles et entendants de l’association réunionnaise RESO ont fait honneurs à La Réunion en ouvrant les festivités lors de l’inauguration du Festival mercredi à l’Hôtel de Ville de Paris. Une performance remarquable et remarquée.

Notre société a besoin de retrouver les valeurs du partage. Les sourds sont sur ce point un exemple de solidarité mais encore faudrait-il leur permettre de s’exprimer pour s’en inspirer. La culture est un facteur d’intégration qui peut leur permettre de porter leur voix, celle de leur sensibilité et de leurs potentialités artistiques. Ce premier Festival du Silence est un moment fort pour les sourds mais aussi pour nous entendants, autistes à ce qui est porté par une minorité. La France compte 5 millions de sourds, dont à peu près 60.000 qui parlent la langue des signes et qui ont des choses à nous transmettre.

La culture : une des clés de l’intégration

Lors de l’inauguration officielle du Festival du Silence qui réunit pour la première fois en France sur 4 jours des artistes, danseurs "signeurs" des États-Unis, de Chine, de Russie, d’Angleterre, de France et d’Outre-mer avec la petite troupe amateur, mais efficace, de l’île de La Réunion, Pénélope Komites, ajointe au maire de Paris chargée des personnes handicapées a souligné un fait marquant : "La courbe des SDF à Paris suit la courbe des personnes malentendantes, révélant ainsi toutes leurs difficultés d’intégration qu’elles rencontrent et ce dès l’enfance. Cela montre également tout le chemin qu’il reste à parcourir pour faire évoluer, avec le soutien indispensable des sourds, les missions de services publics en faveur de l’égalité." Car l’effort d’intégration de la République ne serait se limiter à des prestations sociales, des allocations de compensations, mais ce sont toutes les politiques publiques qui doivent intégrer la notion de handicap pour répondre à tous les problèmes rencontrés quotidiennement par les sourds. Et la requête forte de ces derniers d’une intégration culturelle ne peut-être dépréciée, car la culture est un facteur clé d’intégration. Au-delà d’une perception et d’une sensibilité accrues, les sourds ont de réelles potentialités artistiques, dans le domaine de la danse et de la musique encore méconnues en France.

"
Il est temps de se réveiller "

Fanny Corderoy du Tiers, danseuse professionnelle sourde, présidente de l’association “ChanDanse des Sourds” est à l’origine du Festival du Silence. Si les comédiens de théâtre sourds sont aujourd’hui reconnus, la danse et la musique sont selon elles "laissées de côté. On n’imagine pas qu’un sourd puisse jouer de la flûte, de la guitare, qu’il puisse danser et pourtant..." Aux États-unis, la capacité des musiciens sourds à maîtriser un instrument est déjà reconnue. En 1989, Fanny a participé à la mise en place du premier Festival de musique des sourds. Elle nous explique qu’en Russie, cela fait 25 ans que les capacités artistiques des sourds sont reconnues. En France "il faut courir maintenant pour rattraper ce retard. Il est temps de se réveiller pour faire connaître les potentialités des sourds." Forte de ce constat et de sa pugnacité, depuis trois ans, Fanny, soutenue par le président du Festival du Silence, Mathias Henri Glenard, se démène pour mettre en route ce premier festival volontairement de dimension internationale pour que les danseurs signeurs, les musiciens sourds du monde entier puissent partager et donner à montrer leur talent. "Je me suis retroussé les manches pour trouver des contacts, des soutiens pour qu’avec ce festival, les entendants puissent aussi ouvrir les yeux sur ce que les sourds peuvent faire, sur les pistes d’échanges que nous pourrions explorer dans ce domaine."

Stéphanie Longeras


Témoignages

o Mathias Henri Glenard, président du festival

"Un pari absolu"

Le Théâtre Monfort, où durant trois soirs, les troupes invitées vont se représenter, a accepté de décaler sa fermeture d’une semaine pour le festival. Mais il a fallu instaurer une vraie relation de confiance pour le convaincre que le public sourd serait au rendez-vous, car même si notre communauté est petite, elle est très solidaire. Il a fallu rassurer pour montrer à nos interlocuteurs notre sérieux, notre garantie. Moi, je ne suis que l’organisateur qui met ses compétences professionnelles d’ingénieur et ses capacités d’organisation, de logistique, au service de cette manifestation. Mais il y a toute une équipe derrière, et chacun est à mettre en valeur. Les sourds n’ont pas l’habitude qu’on leur confie de responsabilités. Ce Festival est aussi l’occasion de montrer que l’on peut être fier d’être sourd, que l’on n’a pas de complexe à avoir, car ce qui est important c’est ce qui est à l’intérieur de chacun."

o Brigitte Hoarau, présidente du RESO

"Un bonheur, une fierté, un plaisir"

Apprendre comme l’a fait Brigitte Hoarau l’alphabet en chantant et en dansant, permettre à des sourds de travailler sur le rythme, les vibrations perçues par le corps : "c’est extra, je faisais la langue des signes mais j’étais loin d’imaginer que cela était possible", explique la présidente du RESO. "Fanny a insisté pour que La Réunion, même si nous sommes encore au stade d’amateur, soit présente au Festival. Car selon elle, toutes les initiatives permettant de valoriser les potentialités artistiques des sourds devaient être à l’honneur. L’association a travaillé pendant un an, à raison d’une fois par semaine dans le Nord de l’île et une fois dans le Sud pour que les enfants parviennent à capturer dans leur corps la sensation des sons et découvre surtout pour la première fois le séga maloya, leur musique traditionnelle. Chanter La Réunion lontan en langue des signes, c’est beau. C’est un bonheur, une fierté, un plaisir que d’avoir été invité."


Réactions

o Philippe L’huiller, formateur sourd à la langue des signes au SIRAD, un service d’interprète, avoue que "c’était une fierté, un plaisir de les regarder s’exprimer. Ils nous ont fait rêver. Il faut continuer pour une meilleure intégration des sourds, on n’a pas l’habitude de voir des handicapés s’exprimer sur scène."

o Fanny Cordelier du Tiers, à l’origine du Festival "La prestation des jeunes de La Réunion m’a donné des frissons. Cela montre qu’il y a encore tout un monde à explorer et que ce travail entre enfants sourds, entendants et aveugles qui partagent la même émotion doit être développé."

o Rachelle, 10 ans, entendante du RESO, dont la petite sœur est sourde "C’est magique d’être sur scène et de se retrouver avec des sourds qui ne signent pas comme nous. Mais c’est bien car on peut découvrir ce qu’ils font et apprendre de nouveaux mots."

o Anthony, 15 ans, déficient auditif du RESO "J’avais un peu peur de ce contact avec des personnes étrangères mais je signe dans ma langue et j’essaye de comprendre. Cela permet surtout de parler entre nous de la langue et des difficultés que chacun peut rencontrer."

o Brice, 16 ans, entendant du RESO dont le frère est sourd "C’est assez impressionnant d’être sur scène surtout en langue des signes face à des sourds du monde entier, mais c’est super d’être là."


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Témoignages - 82e année


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