La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
Francophonie et ouverture aux langues
26 mars 2007

Michèle Marimoutou-Oberlé est historienne. Ses travaux ont beaucoup porté sur la diaspora indienne à l’Ile de La Réunion et elle approfondit actuellement des recherches sur les lazarets de la Grande Chaloupe/Ravine à Jaque. En tant qu’historienne, elle est régulièrement invitée dans des Conférences internationales, qui lui ont donné un autre regard sur notre francophonie, dont c’était mardi dernier la Journée internationale. L’avenir de la francophonie passe aussi, selon ce qu’elle explique ici, par sa capacité à pénétrer les zones anglophones, voire les “poches” anglophones, et à s’y faire sa place.
Comment voyez-vous la francophonie dans la région de l’Océan Indien ?
- La francophonie dans le monde, c’est de l’ordre de 175 millions de locuteurs sur les 5 continents. Pour nous ici, dans l’Océan Indien, c’est intéressant, et on retrouve des îlots francophones, par exemple en Inde. A New-Delhi, l’institut universitaire Jahawarlal Nehru a un Département francophone, avec des gens qui parlent très bien le français. C’est d’ailleurs très agréable de les retrouver en milieu anglophone ; ils sont très impliqués dans les arts, la littérature...
A Bangalore aussi, en 2004, lors d’un échange scolaire, nous avions apporté des livres à l’Alliance française, où ils avaient été ravis de nous voir arriver. Chaque fois que je me déplace, soit avec le collège, soit à titre personnel, j’apporte des livres en français, sur La Réunion. Au Bengale, j’avais apporté “La Réunion vue du ciel”, qui leur a beaucoup plu - même si c’est en français - grâce aux photos. Dès qu’on met les pieds hors des Mascareignes, la langue de communication est l’anglais. C’est le minimum que nous devons maîtriser pour aller dans le monde.
C’est cela, en fait, que vous inspire la comparaison entre notre francophonie et le reste du monde ?
- Je suis revenue d’Inde persuadée qu’il faut absolument développer la présence de l’anglais dans la population réunionnaise. De façon très large et intense. En 2005, j’étais en Inde pour le Pravasi Bharatya Diwas, avec l’association Echanges Réunion-Inde. On avait emmené un stand du CTR avec nous et cette année-là, tous leurs documents étaient encore en français. Les gens sont venus voir le stand, qui était le seul espace non indien, et ils nous demandaient deux choses. Il faut savoir que cette fête est celle de la diaspora indienne riche, et les deux choses qui les intéressent sont : Avez-vous des hôtels 5 étoiles ? Parlez-vous anglais ? Quand on y réfléchit, les seuls touristes qui peuvent venir ici sont ceux qui connaissent déjà le français.
Ce que vous décrivez-là, on l’a vu se mettre en place depuis longtemps sur le plan scientifique ...
- Sur ce plan, j’ai deux expériences : une en Inde et une à Maurice. J’étais en décembre 2006 à la Conférence internationale du centre d’études féminines de l’Université du Bengale, sur “La situation des femmes dans l’espace de l’Asie du Sud”. Il y avait plus d’une quarantaine d’invités pour une manifestation soutenue financièrement par New-Delhi et l’organisme central des universités indiennes (UGC). La plupart venaient d’espaces anglophones comme l’Australie, le Nigeria ou l’Europe. L’armée suédoise par exemple avait envoyé son groupe de recherche sur l’égalité des genres. Il y avait évidemment des Indiens et..., de la francophonie, il n’y avait que moi ! J’étais invitée pour présenter, avec un diaporama, mon travail sur la situation des femmes indiennes, engagées ou libres, à La Réunion à la fin du 19ème siècle. Forcément, il devait être présenté en anglais. Comme il s’agissait d’un texte scientifique, j’avais demandé à une amie d’en traduire la présentation. Les organisateurs ne se sont même pas posé la question de savoir si cela pouvait être présenté dans une autre langue. D’ailleurs, depuis les premiers contacts par mail, tout s’était fait en anglais. J’ai dû répondre aux questions en anglais.
C’est simple : les gens que je rencontrais parlaient leur langue - par exemple, le bengali - et l’anglais. Ailleurs, à New-Delhi par exemple, il peut y avoir des traducteurs dans ce genre de rencontre. Mais là, j’étais dans une poche anglophone.
Qu’est-ce que vous gardez de cette expérience ?
- Je suis revenue de cette conférence avec la conviction qu’il est impératif de développer ici la pratique courante de l’anglais. Celle du français aussi, évidemment. Mais l’anglais est très vite indispensable, et à moins d’avoir toujours un traducteur avec soi, il faut maîtriser cette langue. Le fait de parler anglais m’a permis de rencontrer les autres femmes de la conférence, d’apprendre leur parcours. Ainsi, une archéologue et journaliste de l’Université de Poona (Sud de Bombay) est venue me voir parce qu’elle était passionnée par ce que j’avais dit et montré des lazarets. Elle avait reconnu dans une image d’archives une femme de sa région.
Et à Maurice ?
- C’était plus récemment, le 9 mars dernier, pour la Journée de la femme. La Tamil League de Maurice fêtait son 70ème anniversaire. Elle a été fondée par Sir Goinsamy Ringadoo, frère du premier Président de l’Ile Maurice, et elle fêtait son Jubilee de platine. Le Consul de Maurice à La Réunion, à qui on avait demandé de désigner deux délégués, a choisi Khrishna Badamia, le Président de la Fédération des temples et associations culturelles tamoules de La Réunion, et moi, en me demandant si je pouvais donner une conférence pour cette manifestation. Nous y avons retrouvé le Président de Tamij Sangam. La Tamil League est une association culturelle, non religieuse, et ils sont très fiers de ce caractère laïc. Ils avaient invité les pays proches - Réunion, Seychelles, Maldives, Sri Lanka et la diaspora tamoule de Maurice, soit une majorité d’anglophones parmi les invités. Très vite, les interventions se sont faites en anglais. Dans les séances plénières, il y avait des traductions des résumés, mais dans les ateliers - j’y suis allée avec un diaporama sur les lazarets -, les échanges, commencés en français, se sont terminés en anglais. Une femme du Sri Lanka a dit un mot d’introduction au nom des délégués, et quand on m’a demandé si je pouvais faire le mot de conclusion, la majorité des délégués étant anglophones, je me suis dit qu’au moins par courtoisie, il fallait aussi le faire en anglais.
Cela illustre à votre avis la réalité des échanges, y compris dans notre “carré” francophone des Mascareignes...
- Tout à fait. Cela se passait à Maurice, qui est toute proche. Même là, dès qu’une rencontre est internationale, la langue d’échange est l’anglais. Donc, il me semble fondamental qu’après avoir tout mis en œuvre pour maîtriser la langue française - et ce n’est pas encore gagné -, on s’efforce aussi de maîtriser l’anglais, si on veut que les gens se sentent bien dans leur région de l’Océan Indien.
Comment y arriver selon vous ?
- Quand je vois l’expérience des classes bilingues, les classes européennes, je trouve cela très intéressant. Les élèves apprennent, dans des conversations, à renforcer leur pratique de la langue à l’oral. Ces classes sont trop peu nombreuses. Je pense que c’est ce qu’il faut faire, mais à grande échelle. Les élèves des classes européennes comprennent les chansons en anglais, sont abonnés à des journaux en anglais, ils voyagent dans des pays anglophones, et on n’est pas obligé de les envoyer en Inde. Il y a aussi l’Ile Maurice, tout près, l’Australie, l’Afrique du Sud... et plein de pays dans la zone où on parle anglais. Je pense qu’il faut développer l’apprentissage des langues de façon très vivante. Je ne suis pas linguiste et je n’ai pas de conseil à donner. Personnellement, j’ai fait ce choix en tant que parent, pour mes filles. Ce n’est pas suffisant. Si on pense que l’avenir de La Réunion va se faire dans la zone Océan Indien et dans la mondialisation, à ce moment-là, il faut approfondir au minimum notre pratique de l’anglais et des langues régionales.
Propos recueillis par P. David
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