“Essai sur le don : Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques”

5 novembre 2007

Quelle est la règle de droit et d’intérêt qui, dans les sociétés de type arriéré ou archaïque, fait que le présent reçu est obligatoirement rendu ? Quelle force y a-t-il dans la chose qu’on donne qui fait que le donateur la rend ? ". En réalité, à partir de cette étude menée sur la nature des transactions humaines de la Mélanésie à l’Alaska et dans les sociétés indo-européennes anciennes, Marcel Mauss constate que « la morale et l’économie qui agissent dans ces transactions fonctionnent encore dans nos sociétés de façon constante ». Pourquoi lire encore de nos jours cet essai, que Mauss lui-même reconnaissait comme imparfait, et de plus, comment le comprendre ? Dans une introduction essentielle, Florence Weber analyse le travail de Mauss, la synthèse des travaux ethnographiques antérieurs, les réinterprétations théoriques qui en ont été faites, les multiples recherches empiriques qui s’en sont inspirées. « Le lire aujourd’hui, c’est prendre la mesure des perspectives qu’il a ouvertes et retrouver à leur racine les principes de l’approche ethnographique des prestations sans marché, un continent mieux exploré aujourd’hui. C’est aussi apprendre à en finir avec le don ».

« S’engager à donner »

« L’Essai sur le don »
n’est pas un simple manuel d’ethnologie, comme pourrait le laisser croire sa réputation et sa table des matières. Il s’agit d’un livre « archéologique » dans lequel Mauss (1872-1950) cherche à discerner la base durable de tout rassemblement humain organisé. Pour lui, l’aptitude au don structure toutes les sociétés, anciennes ou modernes. L’Homme ne devient « une machine à calculer » qu’en procédant à une sorte d’oubli de l’être en société. Périodiquement, cependant, il reprend conscience de sa situation vis-à-vis d’autrui, renonce à son “quant à soi” et s’engage à donner.

« Donner, recevoir, rendre ». Ces principes ne seraient-ils pas aujourd’hui d’une aide précieuse ? Certes, l’impression première est qu’ils prennent le contre-pied du fonctionnement actuel, qui serait plutôt : garder (pour soi), refuser (par crainte d’être “obligé”), ignorer soigneusement (ce qu’on doit). On ironisera sur un romantisme si peu compatible avec l’air du temps. Mais ces trois infinitifs permettent de lire plus complètement la société réelle, en orientant notre regard vers les traces d’une “civilité” qui perdure, parce qu’elle est un “roc”. La générosité quotidienne ne sait pas se vendre : elle est discrète, peu alléchante pour les médias... Pourtant, c’est elle qui structure encore et toujours la majorité des comportements. Bien autre chose que de “l’utile” circule entre nous.

« Donne autant que tu prends, tout sera très bien »,
dit un proverbe maori cité par Mauss. Rien à voir avec quelques-uns de nos problèmes brûlants, à l’école, dans les quartiers, dans les entreprises ? Ainsi, le « donner, recevoir, rendre » n’est pas qu’un repère dans le ciel des idées. Il permet d’agir. Par exemple d’interroger et de refonder nos pratiques éducatives. Et même, dans le registre politique, il oppose quelque chose de substantiel, à la fois au capitalisme hyper cynique de notre temps et à la montée de l’individualisme égoïste (dont la violence est la pointe dure).
Etranger au radicalisme rhétorique comme au technocratisme gestionnaire, à mon avis les deux travers de la gauche actuelle, il ouvre une sorte de troisième voie, à la fois prudente et dense en sens. Rappelons que Mauss, fondateur, avec Jaurès, de “l’Humanité”, fut un critique précoce et lucide de la pratique stalinienne. On trouve de surcroît dans la théorie du don, ce qui n’est pas rien en ce moment, de quoi adosser le combat écologique à une morale de « la vie en commun », profonde et durable. Car la désinvolture environnementale n’est rien d’autre qu’un refus de rendre (ce que nous avons reçu) et de donner (à des êtres qui n’existent pas encore).

Une morale de la droiture, parfaitement laïque ? Le sens de la limite (l’obligation), en même temps que celui de la liberté ? Une « vision du monde », au-delà des tactiques et des émotions provisoires ? Exactement ce qui nous manque dans la période actuelle pour concevoir de nouvelles pratiques transformatrices, non dans la frénésie du changement pour le changement, mais dans le respect de ce qu’il y a à sauver.

Amis qui croyez encore, même en cette période, à la force intacte d’une certaine idée d’une politique de la socialité, vous qui n’avez jamais confondu la gauche avec l’amour du caviar et le mépris du peuple, vous que l’accumulation du capital laisse froids et que l’absurde mise en concurrence des égaux révulse... Vous qui préparez déjà la bataille suivante, parce que l’histoire n’est jamais finie... Lisez, relisez, faites lire Mauss.

Didier Peyrat - www.marianne2.frw


Biographie de l’auteur

Disciple et neveu de Durkheim, Marcel Mauss (1872-1950) doit sa notoriété à ce célèbre essai sur le don, publié en 1925 dans l’Année sociologique. Dès 1901, il participa au comité de rédaction de la revue, puis fonda en 1925, avec Lucien Lévy-Bruhl et Paul Rivet, l’Institut d’ethnologie à Paris.


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