Économie réunionnaise : le calme avant la tempête
6 juin, parIEDOM : « Un premier trimestre favorable avant l’impact de la crise au Moyen-Orient »
18 avril 2007

Françoise Vergès livre avec “La mémoire enchaînée. Questions sur l’esclavage” (paru chez Albin Michel en 2006) une nouvelle contribution pertinente au débat sur le retour du refoulé. A cet égard, le titre de son introduction est éloquent : « Ne plus être esclave de l’esclavage ». Elle se place dans la lignée d’un Frantz Fanon. A son sujet, elle écrit justement : « Fanon ne prescrit pas cependant l’oubli, mais bien plutôt le dépassement. Il montre à quel point l’assignation à une couleur, une histoire, une culture, à des “racines” peut être une entrave particulièrement efficace. A l’inverse, l’individu qui s’inspire de ce passé peut y puiser des rêves, des désirs, des inspirations et peut tout aussi bien vouloir se libérer de ses aspects les plus étouffants ». (p21).
Dans son développement, elle met en évidence le fait que l’histoire des abolitionnistes a éclipsé celle des esclaves. Mais comment pourrait-il en être autrement ? En effet, elle rappelle c’est sous la Troisième République que le récit national a été élaboré. Or, l’empire colonial français atteint son apogée précisément sous ce régime politique. C’est aussi Jules Ferry qui n’hésite pas à déclarer que « les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures ». Le problème, c’est que depuis lors, l’histoire contemporaine n’a pas ou peu intégré les chapitres sombres de l’histoire de France.
Ce manque de connaissances du passé est flagrant en France métropolitaine. Dans leur grande majorité, les habitants de celle-ci ont été surpris de constater à quel point le colonialisme est « un passé qui ne passe pas », pour reprendre l’expression d’Eric Conan et d’Henry Rousso. Ils se rassurent en se disant que l’esclavage a été aboli en 1848. Cependant, ils ne veulent pas voir que ce mode de rapport entre groupes humains a été remplacé par un siècle de colonialisme, qui a pris fin le 19 mars 1946, avec le vote sur la départementalisation. Avec justesse, l’auteur rappelle que les élites de couleur ont participé à cet oubli dans ce qui allait devenir les DOM (p76).
Alors, pour la Directrice de la Maison des Civilisations : « L’enjeu aujourd’hui, c’est de faire entendre ce qui n’a pas été entendu : l’esclavage a produit une idéologie raciste, et cette idéologie continue à agir dans le présent ». (p34). Ce propos vaut aussi pour les Domiens. En effet, ces deniers ont une connaissance trop parcellaire de leur histoire. Françoise Vergès le reconnaît sans problème. Néanmoins, elle montre aussi que, sans percevoir toute leur histoire, nombre de Domiens en savent l’essentiel : la violence de l’esclavage (pp.72-3).
Le droit à une autre histoire
Françoise Vergès montre qu’elle n’a pas réduit son objet d’étude à La Réunion. En effet, à de nombreuses reprises, elle montre sa fréquentation d’œuvres sur la colonisation dans les Antilles ou ailleurs. A cet égard, elle cite avec justesse que la Révolution haïtienne n’a jamais sa place dans les grands récits révolutionnaires qui contestent la souveraineté de droit divin, aux 17ème et 18ème siècles. Elle cite alors l’ouvrage majeur de Michel-Rolph Trouillot : “Silencing the Past. Power and the Production of History”. Dans ce cadre, elle indique à propos des collectifs qui cherchent une meilleure connaissance des faits : « Il est faux de dire qu’ils cherchent à sacraliser la mémoire des descendants d’esclaves ; en vérité, ils cherchent à donner droit de cité à une histoire qui est une part centrale de l’histoire de la France ». (p48). Elle poursuit : « Quel Français connaît la mulâtresse Solitude, Cimendef, Dimitile, Delgrès, qui sont pourtant de grandes figures des luttes pour la liberté et l’égalité au même titre que les héros de la Révolution ? » (p81).
De la nécessité de disposer de lieux de mémoire
Elle plaide alors implicitement pour la Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise lorsqu’elle écrit : « Le débat sur la nécessité de construire un musée de l’esclavage à Washington D.C., à côté des grands musées nationaux, est une nouvelle étape dans cette campagne pour la reconnaissance [de l’histoire des Africains-Américains] » (p87). Puis, elle cite Umberto Eco : « On n’oublie pas par annulation mais par surimposition, non en produisant de l’absence mais en multipliant les présences ». (pp.87-8).
Plus tard, elle souligne à nouveau à quel point il est important de disposer de lieux de mémoire, tant celle-ci est dispersée : « Celles et ceux qui veulent en “savoir plus” ont bien du mal à s’informer de façon plus approfondie, en raison de la dispersion des sources, de l’inaccessibilité des travaux et des documents sur la traite négrière, l’esclavage et leurs abolitions, de l’absence d’un lieu qui rassemble des informations claires et précises pour tous publics ». (p130).
Une reconnaissance de la responsabilité à visée redistributrice
L’historien Ali Mazrui propose d’établir une différence entre culpabilité et responsabilité. Françoise Vergès reprend cette idée en indiquant : « Responsabilité n’est donc pas culpabilité. Le but est de reconnaître une injustice historique. Les considérations morales ne suffisent pas. L’intégration dans le récit national doit s’accompagner de mesures de justice et notamment de la redistribution de richesses pour limiter les inégalités » (p106). Elle revient plus tard sur ce thème en écrivant : « Cependant, ce n’est pas parce que la France a aboli l’esclavage en 1848, que les Africains et les Arabes ont organisé des traites négrières et, enfin, que l’esclavage continue d’exister, qu’une réparation historique ne s’impose pas en France. Ceux qui avancent qu’il est absurde de demander aux générations actuelles de payer pour les générations passées doivent expliciter les critères qui leur permettent de distinguer, au plan moral, entre le crime qui exige une réparation et celui qui exige son oubli ». (p146)
La loi Taubira et celle sur l’aspect positif de la colonisation
Elle revient aussi sur le vote de la loi Taubira, le 10 mai 2001, adoptée à l’unanimité, qui reconnaît la traite et l’esclavage comme « crimes contre l’humanité ». Ce texte ne provoque alors aucune protestation. En revanche, certains intellectuels reviennent sur sa pertinence suite à l’adoption, par l’Assemblée nationale, de la loi du 23 février 2005 et notamment de son article 4 qui recommande que « manuels scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ». Après ce vote, deux historiens, Claude Liauzu et Thierry Le Bars, lancent une pétition pour dénoncer ce texte. Et c’est le début d’une polémique où la qualité du débat n’est pas le premier objectif de la part des tenants de l’article 4 de la loi du 23 février 2005.
L’Outre-mer
Elle critique certaines représentations des DOM « peuplés de légions d’assistés qui vivent de “l’argent braguette” (...), paresseux ou agressifs, ingrats et peureux... », en p159, qui habitent l’inconscient des Métropolitains. Elle n’hésite pas non plus à souligner le racisme qui existe dans les DOM, avec la recherche du bouc émissaire, chez les immigrés, qu’ils soient comoriens à La Réunion ou haïtien aux Antilles (pp.185-6).
Puis, elle cite à nouveau Frantz Fanon. Elle note que pour ce penseur : « (...) l’émancipation se faisait par une “conquête” de la liberté, âpre et violente. Si la liberté était “donnée”, il n’y avait pas d’émancipation ». Or, pour lui, la liberté avait été donnée aux esclaves. « Le nègre n’a pas soutenu la lutte pour la liberté... Le bouleversement a atteint le Noir de l’extérieur. Le Noir a été agi ». Le Noir était donc resté noir, il n’était pas devenu « homme ». (p174). Elle rappelle les luttes multiples qui ont permis aux forces progressistes d’accomplir de nombreux progrès. Néanmoins, elle regrette que, sur certains points, ceux-ci aient été lents.
Le Prix Seligmann
Le 17 janvier 2007, Françoise Vergès a obtenu cette récompense pour son livre “La Mémoire enchaînée”. Elle a reçu ce Prix conjointement avec Jean-Christophe Attias et Esther Benbassa, pour leur ouvrage “Un dialogue à construire”. Une raison de plus pour découvrir cet essai pertinent à de maints égards.
Verbatim
« Le fil conducteur de mon travail a toujours été le même : partir du lieu “Ile de La Réunion” pour en éclairer les phénomènes, par comparaison avec des situations similaires ou proches. La recherche sur La Réunion est pour moi inconcevable en dehors d’une démarche comparative : elle doit s’appuyer à la fois sur l’analyse d’un espace plus vaste, le monde indocéanique, sur l’analyse des rapports entre la France métropolitaine et La Réunion, La Réunion et les autres Départements d’Outre-mer, et sur l’analyse de la situation coloniale mondiale ». (p19)
« Pour des centaines de milliers de Français, la présence de l’esclavage et du colonialisme est patente à travers l’empreinte qu’ils ont laissée dans les domaines de la création, des langues et des cultures créoles, le retard structurel que connaissant toutes les sociétés issues de l’esclavage aujourd’hui Départements français d’Outre-mer ou bien encore la stigmatisation toujours associée à la couleur “noire” ». (pp.43-4)
« Bernardin de Saint-Pierre, le poète réunionnais Evariste Parny, l’Abbé Grégoire et quelques autres essayent de faire entendre ces voix, mais elles demeurent des murmures à peine audibles. Peu de récits prennent en compte la voix des esclaves, leurs paroles ». (pp.67-8)
« C’est en 1945 que la notion de crime contre l’humanité apparaît en droit international et que le Statut de Tribunal de Nuremberg l’inscrit pour la première fois dans le droit. Le Statut désigne aux côtés de l’assassinat, l’extermination, la déportation et tout acte inhumain, la mise en esclavage ». (p137)
« Les DOM, ce sont deux siècles et demi d’esclavage, un siècle de colonialisme, soixante ans de post-colonialité ». (p167)
« (...) il faudrait lire la Déclaration des Droits de l’Homme en même temps que le Code noir, les constitutions républicaines en même temps que le Code de l’indigénat, le décret d’abolition de l’esclavage en même temps que le décret transformant l’Algérie en “département français” » etc... plutôt que de continuer à en séparer toujours la lecture et l’interprétation. (p171)
« Les termes du débat tels que certains “domiens” les proposent - Maryse Condé, Jacky Dahomay, Frédéric Régent, Carpanin Marimoutou, Caroline Oustin-Bastide parmi tant d’autres - ouvrent cependant une perspective. Soulignant les dangers que fait courir à notre société le refoulement de la mémoire de l’esclavage et de ses répercussions sur le présent, ils invitent à revenir sur l’histoire esclavagiste et coloniale, et mettent en perspective le renouveau que cette démarche devait offrir. Dès lors que l’on aura compris et expliqué comment la notion de race a su détourner les promesses de l’humanisme des Lumières, il sera possible de dégager des principes politiques et éthiques à même de fonder des relations plus justes et plus équitables ». (pp.194-5)
Matthieu Damian
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Messages
18 avril 2007, 03:25, par vingo
Françoise Vergès a mille fois raison d’appeler au travail de mémoire et mille fois raison de plaider pour la libération de notre histoire enchaînée.Autrement notre peuple réunionnais ne pourra jamais exprimer totalement ses potentialités créatrices.Malgré les luttes d’ hommes et de femmes remarquables, notre pays et notre peuple se trouvent encore en deçà de ce qu’ils pourraient apporter à nous-mêmes et au monde.