Économie réunionnaise : le calme avant la tempête
6 juin, parIEDOM : « Un premier trimestre favorable avant l’impact de la crise au Moyen-Orient »
12 décembre 2008

Madame Germaine Lebihan est née le 26 juin 1913 à Bois-de-Nèfles Saint-Paul, Sans-Souci. Une année plus tard, c’est le déclenchement de la Première Guerre mondiale, qui a duré quatre ans, de 1914 à 1918.
Nous l’avons rencontrée, il y a quelques années. Aujourd’hui, elle est âgée de 95 ans et elle habite à la Confiance à Saint-Benoît.
Son père et sa mère vivaient ensemble sans être mariés. Sa mère était enceinte d’elle de trois mois quand son père est parti. Ce qui fait qu’il ne l’a pas vue naître.
En 1914, son père a pris le bateau avec un de ses oncles de Sans-Souci, Adrien Hoareau, pour aller « faire la guerre ». Tous les deux ont eu la chance de retourner, comme blessés de guerre. Son oncle a vécu sur la route de Grande-Fontaine vers Sans-Souci, près du rond-point où se trouve le moulin à eau.
A son retour de la guerre, son père s’est marié avec une autre femme, et Germaine n’a connu son père qu’à l’âge de 8 ans.
Germaine n’a pas eu de chance. Elle n’est allée à l’école que pendant quatre semaines. Donc, elle ne sait ni lire, ni écrire.
Sa mère était journalière et travaillait chez Monsieur Léonor Fontaine, qui plantait beaucoup de café à Sans-Souci.
Plus tard, Germaine est allée vivre au Port chez son oncle avec sa mère. Là, dès l’âge de 14 ans, elle travaillait la pioche, fécondait la vanille et coupait la canne sur la plantation de son oncle. Sa mère et elle touchaient 2 francs par jour. A un certain moment, elle s’est permise de rouspéter et elle a dit à son oncle : « 2 francs, Tonton, rajoute donc quelque chose ! ». Il a augmenté leur salaire de 50 centimes. Sa mère et elle travaillaient toutes les deux pour 5 francs par jour. Elle mangeait souvent du riz sec avec un peu de piment. Le travail commençait à 6 heures du matin et se terminait à 7 heures du soir.
Pour connaître l’heure, elle “marchait” avec l’ombre : « Le midi, l’ombre était sur nous jusqu’en bas et se confondait avec notre corps ».
Après avoir passé une partie de sa jeunesse à Bois-de-Nèfles Saint-Paul, à Dos d’Ane, à La Possession, la Rivière-des-Roches, à l’âge de 14 ans, Germaine se retrouve à Saint-Benoît.
Elle s’est mariée à 18 ans et elle a eu son premier enfant à 19 ans.
Madame Germaine Lebihan, c’est une femme qui a passé près de soixante ans « dann karo canne » à piocher, à couper la canne... Et le dimanche, elle était dans une ravine à brosser, à faire blanchir le linge et ensuite à le repasser.
Elle a eu douze enfants, dont quatre sont morts avant l’âge de 4 ans.
Régulation des naissances ? Sa méthode : faire téter son enfant le plus longtemps possible, elle était sûre de ne pas tomber enceinte, elle pouvait tenir comme ça jusqu’à trois ans et demi. Dès qu’un enfant était sevré, le suivant était dans son ventre. Elle n’accusait pas son mari, ni « le gouvernement ». C’était comme ça !
Quelle fatalité déroutante ! Une vie parsemée de misère, de souffrance.
Germaine m’a raconté beaucoup d’anecdotes, où elle a été frappée, humiliée, bafouée. De toutes ses épreuves, c’est sa foi en Dieu qui l’a sauvée, réconfortée, soutenue.
C’est seulement après la mort de son mari, à 75 ans, qu’elle a commencé à voyager et à connaître son île.
Madame Germaine Lebihan nous livre avec sincérité le témoignage authentique et émouvant d’une vie consacrée aux travaux des champs et aux tâches ménagères.
Les moments de ses rencontres avec ses deux compagnons successifs, le rituel de l’accouchement, le chagrin éprouvé à la disparition de ses jeunes enfants... constituent pour le lecteur autant d’occasions de rencontre avec le passé révolu, parfois pittoresque, ô combien marqué par l’âpreté. Cette histoire individuelle paraîtra bien lointaine aux jeunes, mais ils pourront sans doute y puiser des leçons d’humilité et de sagesse.
Le lecteur se trouve en phase directe avec un univers imprégné par le catholicisme et une pensée marquée par la magico-religieux.
Madame Germaine Lebihan a aujourd’hui plus de 80 petits-enfants et une de ses filles est déjà arrière-grand-mère. A 95 ans, elle attend l’heure, l’heure de la mort. Elle est prête. Son enfer, elle l’a déjà connu sur la Terre.
En la quittant, j’étais abasourdi par tant de souffrance. Sa réponse m’a sidéré : « Monsieur, lorsque je n’en pouvais plus, je priais ». Et elle me disait qu’« il y a d’autres personnes qui souffrent plus que moi. Je dois tenir ».
Misère de misère, quelle femme courage !
Marc Kichenapanaïdou
Email : [email protected]
Questions à Germaine Lebihan
Où laissiez-vous vos enfants quand vous alliez travailler ?
- Je les mettais dans la paille. Autrefois, il y avait le goni. On le bourrait de paille. Et on mettait les enfants dessus. Un jour, j’ai demandé à ma mère de venir chez nous pour surveiller les enfants. Et grâce à mon travail, je pouvais la nourrir aussi. Alors ma mère est venue habiter chez nous, et elle surveillait les enfants. Parfois, je rentrais trempée. Maman prenait le bébé, le mettait debout comme ça sur la chaise, ensuite elle le tenait, l’enveloppait dans un goni et j’allaitais l’enfant. Puis elle le déposait et moi je repartais au travail. Quand je rentrais, j’avais juste le temps de manger.
Racontez-nous comment vous avez guéri votre coqueluche ?
- A 10 ans, j’ai eu la coqueluche. Je toussais, je crachais du sang. Quand c’était le moment de la crise, je tombais par terre tellement je toussais. Beaucoup d’enfants sont morts avec ça. Un jour, ma mère m’a dit : « Mon enfant, rendons-nous à la Vierge Noire pour prier ». Nous y sommes allées. C’était dans le temps du Père Bourbomet. En sortant de l’église, le Père a vu ma mère gravir les marches à genoux. Il est venu, il m’a demandé : « Pourquoi vos yeux sont-ils si rouges ma petite ? ». Ma mère lui a expliqué. Il lui a donné un remède. Vous voyez ces herbes que l’on appelle pagode ? Il lui a dit d’en prendre trois petits balais, de les faire bouillir, d’y mélanger un cachet d’aspirine, puis de me le donner à boire. Eh bien, avec ça, il n’y a plus eu de grippe du tout.
A Cette époque, aviez vous de l’eau à la maison ?
- Non ! Il fallait aller chercher l’eau à la fontaine, ou à la rivière. Du temps de mon premier mari, on allait remplir un fer blanc à Bras-Mussard. Si vous glissiez, vous tombiez, votre fer-blanc est cabossé...
Qu’est-ce que c’était un fer-blanc ?
- C’était une sorte de récipient, mais pas en tôle, mais en fer-blanc. C’était le fer-blanc qui contenait la graisse. On découpait le couvercle, on le nettoyait au savon et à l’eau chaude. Mais malgré tout, au premier débit, le goût n’était pas bon, c’était lourd à porter, c’était dangereux...
A la fin de la 2ème Guerre mondiale, vous aviez 32 ans. Votre premier enfant est né juste au début de la guerre. Comment l’avez-vous vécu ?
- Mon Dieu, c’était dur. Les magasins étaient vides, les boutiques étaient vides, il n’y avait plus rien, rien, rien. Parfois, je descendais à Saint-Benoît pour tenter de dénicher quelque chose, mais c’était impossible. Quand j’arrivais à avoir un bol de maïs mélangé à du sel, du son, j’étais contente. Il n’y avait pas de graisse, même pas de margarine. De plus, il y avait des tickets. Il fallait aller à Bras-Panon à pied pour avoir quelque chose. On était obligé de mettre des gonis, des rabanes. Les vêtements en rabane vous déchiraient la peau... De temps à autre, Madame Ducastaing, la femme du notaire, me donnait un petit vêtement.
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