Gilbert Clain, démiurge réunionnais

29 janvier 2007

Le musée Léon-Dierx, à Saint-Denis, présente, jusqu’au 15 mars 2007, une exposition consacrée au grand sculpteur réunionnais Gilbert Clain. Elle est pertinemment intitulée : “La ronde enchantée”.

Dans la vidéo présentée dans le cadre de l’exposition (voir encadré) , le sculpteur déclare : « Toutes mes sculptures, ce sont un peu mes enfants ». Puis, plus loin : « Cette pierre n’est pas à moi, elle vit ». Par ces deux phrases, on entre déjà dans l’univers de Gilbert Clain. En effet, on serait tenté de considérer ce grand artiste réunionnais comme une sorte de magicien. D’immenses blocs de basalte lourds et informes, il crée des miracles de souplesse, d’inspiration. Des bois tourmentés des tamarins des Hauts, il livre des pièces rieuses et vivantes. Il est aussi celui qui a su mettre en valeur les différents basaltes du Bras-de-Cilaos, dont les couleurs changent, selon le degré de feldspaths plagioclases, d’olivine ou de magnétite.
L’idée de démiurge est proposée aussi par la création constante du sculpteur. Il y a tellement d’œuvres rassemblées dans cette exposition ! Chacune d’entre elles demande un travail de Romain. Et pourtant, les sculptures rassemblées ne couvrent qu’une faible partie de l’œuvre de Clain...
Il explique alors : « A un moment, quand je sculptais, j’ai senti un frisson, je n’étais plus moi ». Il perçoit qu’une force mystérieuse le guide dans son instant de création.
« Partout, je vois la vie ! » semble être un des propos clés du sculpteur pour expliquer une telle tendance à la création. A cet égard, la vidéo montre Clain se rendant avec des jeunes dans le Bras-de-Cilaos. Là où l’œil commun ne considère qu’un immense galet, le sculpteur voit déjà l’œuvre qui perce sous le basalte. D’après sa fille, rencontrée hier, Gilbert Clain n’a pas besoin de plan pour travailler. Il a toujours en tête une idée bien précise de ce qu’il veut faire.

L’univers créatif de Clain

Quatre grandes catégories de personnages sont représentées dans cette exposition. La première est la femme. Celle-ci est mise en scène de bien des manières : tantôt liane, tantôt endormie, mais toujours si féminine (omniprésence des cheveux, seins généreux). La femme est véritablement célébrée. Si, parfois, des amoureux sont représentés, c’est elle, encore, qui retient l’attention. L’homme, lui, semble plus en retrait, moins vigoureux.
Les enfants constituent la seconde préoccupation du sculpteur. N’est-ce pas là aussi une preuve de l’attention constante de Gilbert Clain envers la vie ? Lorsqu’on en voit un, il virevolte. Espiègle, il semble vous échapper malgré ses semelles de basalte. Peut-être trouverez-vous à redire sur “Les jumeaux” ? Mais leurs yeux garderont leurs secrets tant que vous oserez les forcer. Pour sûr, vous abandonnerez toute tentative de freiner l’incessant mouvement auquel vous invitent les enfants en regardant “La rotation de la Terre appartient aux enfants”.
On remarque d’ailleurs que les phénomènes naturels acquièrent également une personnalité, par le biais des enfants. Ce n’est pas si étonnant quand on sait à quel point Gilbert Clain a été marqué par le cyclone de 1948. “Eole”, “vague”, “souffle”, “le tourbillon de poussière”, “dans le vent” constituent autant d’exemples de cette attention à la force des éléments.

Les animaux figurent en bonne place dans ce panthéon clainien. Jetez donc un œil sur “Les aigles” ou encore sur “Eléphant”. Le travail, entièrement réalisé sur du corail, matière éminemment fragile, laisse une impression de force. En outre, il est, à plusieurs reprises, décoratif d’un pilon, objet au cœur de la vie quotidienne créole.

La quatrième classe de sculpture évoque des caractères mythologiques. Ainsi a-t-on une “femme de lune”, la “femme grenouille”, “petite sirène”, la “grenouille femme”, la “femme serpent”. Dans son processus de réenchantement du monde, Gilbert Clain ne pouvait passer à côté de ces êtres hybrides qui offrent du merveilleux et du surnaturel à un public en quête d’irréel.

C’est pourquoi, devant l’abondance des œuvres, il revient à la commissaire de l’exposition, Caroline de Fondaumière, d’avoir eu l’intelligence de l’agencer tel un « cabinet de curiosité ». En effet, de tels cabinets ont commencé à voir le jour au 17ème siècle. A l’époque, certains mécènes ont été particulièrement désireux d’amasser chez eux des objets qui proviennent d’endroits très différents. Ceux-ci se présentaient sous 3 formes : les Naturalia (ou productions de la nature), les Artificialia (ou créations de l’Homme) et enfin, à l’intersection des deux : les Curiositas (soit les pièces étranges).
Fallait-il cependant confiner un certain nombre de pièces dans un aussi grand meuble, stoppant ainsi, en quelque sorte, la ronde enchantée ? Là n’est pas le problème, car notre imagination, elle, suit depuis longtemps tous ces personnages...



Une vidéo dans l’expo : “Le secret de Gilbert Clain”

Cette œuvre n’est pas nouvelle. En effet, elle date de 2000. Le Comité Régional et Départemental de Pédagogie (CRDP) en a confié la conception à Nathalie Gonthier et la réalisation à Christian Béguinet. Néanmoins, malgré son caractère “ancien”, cette vidéo reste très pertinente pour comprendre le parcours de Gilbert Clain. Pendant 6 semaines, les auteurs du documentaire ont partagé la vie de l’artiste, à l’îlet Furcy. Les plans qui montrent la maison sont superbes tant les sculptures sont mises en valeur dans la nature immodeste de Cilaos.
Gilbert Clain évoque rapidement ses débuts. Agriculteur, il devient tailleur de pierre. Puis, il est employé. Mais ce travail ne lui plaît pas. Il souhaite tailler la pierre. Alors, un jour, à 34 ans, il déclare à sa femme qu’il veut cesser son travail. Il souhaite ne se consacrer qu’à la sculpture. Son épouse lui répond que s’il arrête, elle aussi fera de même. Et d’ajouter : « Quand nos enfants auront plus rien à manger, ils mangeront des cailloux ! ». Les premiers temps sont difficiles puisqu’il faut bien nourrir les 3 marmailles. Cependant, le temps passe et les premières commandes arrivent. Enfin, la consécration se fait. Il expose notamment à la Biennale Internationale de Johannesbourg, en 1995. Depuis, Gilbert Clain essaie de transmettre son savoir aux Réunionnais.
La musique de Nathalie Natiembé sert magnifiquement le documentaire. Quant aux 2 textes de Franky Lauret, ils sont également superbes. Voilà, pour conclure, l’un des deux :

« Rien n’est plus tendre ni plus jaloux que le bois, dis-tu
Sinon la pierre la plus dure
Rien de plus léger, d’aussi fragile,
D’aussi lourd d’affection, d’amour, de douceur
Tu dis que tout tourne autour de ça.

Ses yeux s’ouvrent sur l’infini,
Elle contemple l’éternité que tu as mise à genou, à ses pieds,
Elle rougit, basalte pur, chaude encore de lave,
Belle créole au bord de son volcan.
Elle t’entend lui parler, elle a tant de plaisir à t’écouter
Elle attend que tu enfantes une sœur ou un fils.

Elle ne se tord pas. Ronde et souple
Elle se tourne de tous les côtés
Montrée à tous, mais jamais dans son entière nudité.

Ta femme est mêlée d’eau et de vent
Elle coule, elle vrille, ivre, elle tourbillonne
Spirale figée à jamais, contorsion du cyclone
Son incroyable énergie.
Elle se courbe jusqu’au soleil.

Dans un nid de copeaux de bois tendre
Une femme naît du tamarin,
Enroulant sur elle-même sa paresse,
Toute pétrie de bien-être, brute,
N’attendant que la dernière caresse.

Je détournais la tête
Car elle m’envoûtait à tendre ses lèvres ainsi
Vers un baiser. »

MD


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Témoignages - 82e année


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