Théâtre

“Guantanamour” : un huis-clos humaniste

2 avril 2007

Vendredi soir, au Petit-Théâtre de Champ-Fleuri, il y avait salle comble pour l’une des deux représentations sur l’île, de “Guantanamour”, la pièce du théâtre du Chêne noir, écrite et mise en scène par Gérard Gelas.

Cette rencontre permet aux deux hommes de se rendre compte que, par-delà leurs différences, ils sont devenus amis.

En entrant dans le théâtre, le spectateur entend de nombreux cris d’oiseau. Il sent toute une ambiance tropicale. A celle-ci s’oppose la vue qui s’offre à lui. Un prisonnier, menotté, habillé d’un vêtement orange, est allongé dans une cage de quatre mètres sur trois. Un soldat américain le garde. Des fils de fer barbelés empêchent toute sortie par les airs. Nous sommes à Guantanamo. Depuis l’intervention américaine en Afghanistan, qui a suivi d’un mois l’effondrement des deux tours à New York, de très nombreux prisonniers ont été ramenés dans cette base militaire américaine, sise à Cuba.
Le GI ne doit pas parler avec son prisonnier. C’est la consigne. Et pourtant, l’ennui, le silence insupportable des journées passées à observer le prisonnier poussent le soldat américain à parler au prisonnier. Et là, surprise, ce dernier parle anglais. Alors, le soldat américain, Billy Harst (joué par Guillaume Lanson) lui assène régulièrement tout le mal qu’il pense des Arabes et des musulmans. Une fois passées ces premières insultes, et parfois, les coups, Rassoul, le prisonnier (joué par Damien Rémy), “tient” son garde. En effet, Billy Harst ne se sent pas bien. Il a besoin de parler, quitte à ce que le détenu lui dise des vérités qu’il n’apprécie pas. Il préfère cette conversation régulière qui l’apaise, plutôt que le silence, qui le renvoie à ses démons. De son côté, Rassoul sait s’y prendre pour converser avec son garde. Il lui demande si ses virées nocturnes dans Cuba lui ont permis de rencontrer de jolies filles. Ces ébauches de dialogue sont l’occasion pour Rassoul de distiller quelques perles à la fois contre les Américains mais aussi contre certains préjugés que Billy Harst a sur lui. Ainsi, ce dernier lui dit-il régulièrement : « C’est toi qui dit ça ? » Le GI se livre alors de plus en plus. Il avoue une fois être pratiquement aussi prisonnier que le détenu qu’il garde sur l’île. Les conversations qu’il a avec les autres gardes sont insignifiantes et les virées nocturnes qu’il fait le déstructurent. Le seul moment où il partage des choses réside dans ses rencontres avec son détenu. Il le considère autrement. Alors qu’au début, il ne cessait de l’appeler “L’Arabe” ou “Ali Bla-Bla”, il ne dira bientôt plus que Rassoul.
Alors, bien sûr, on peut regretter que cette pièce, qui part sur des bases politiques assez sévères contre les fanatiques de l’Islam ou ceux de la politique étrangère américaine, se “dilue” dans des considérations de plus en plus personnelles de la part des deux protagonistes. Cependant, cette rencontre permet aux deux hommes de se rendre compte que, par-delà leurs différences, ils sont devenus amis. Ils réalisent que s’ils se massacrent, c’est qu’ils ne se connaissent pas. Le politique revient alors au centre de la pièce, mais différemment. Le soldat américain notamment perçoit mieux à quel point il a été instrumentalisé. Son jeu évolue d’ailleurs en ce sens. Au début, il n’est qu’une caricature du “commandant Sylvestre” des Guignols de l’info. D’ailleurs, Rassoul l’interpelle une fois en le traitant de “Rambo”. Puis, petit à petit, il devient moins dur. Rassoul lui indique que la guerre dans laquelle son gouvernement l’a entraîné est lié au contrôle du pétrole. Cela nous rappelle le mot d’Anatole France, paru dans “L’Humanité”, en 1922 : « On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour des industriels ».
Cette pièce a connu un succès considérable en métropole. A Saint-Denis, le public a également chaleureusement salué la performance des deux acteurs, qui servent un texte d’une actualité encore brûlante.

Matthieu Damian


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