Mémoires des esclaves - 4 - (suite)

Guerres nationales, guerres d’asservissement

9 mai 2008

’Ceux qui ont souffert ces tourments ouvrent les yeux des anciens tourmenteurs”.

Dans tous les cas, (guerres entre nations ou guerres esclavagistes), il ne s’agissait pas de la même manière de se souvenir et d’oublier : de se souvenir pour oublier.
Nul n’a vraiment tenté de cacher à la conscience publique l’incendie du Palatinat par les dragons de Louis XIV, les exactions des armées de Napoléon Bonaparte en Espagne, le supplice de Jeanne d’Arc brûlée vive par les Anglais, les atrocités de la première Guerre mondiale. Et ainsi partout ailleurs dans les espaces et les temps, chaque fois que les collectivités nations se disputaient entre elles le monde. C’est que l’histoire de ces peuples a procédé par des successions de conflits et de dominations qui semblaient assez légitimes pour ne pas être occultés, qui ne laissaient paraître aucun désir ni aucune possibilité de justice ou de paix, ou de simple convention, jusqu’à ce que celles-ci interviennent pourtant.
La connaissance de toute guerre entre nations, (c’est-à-dire, le fait qu’elle ne se fût pas effacée des mémoires), est une des conditions du renforcement de la paix qui aura suivi, juste ou injuste. La connaissance, le rappel et la célébration de tels événements, défaites ou victoires, ne confirment pas les haines, si longtemps que celles-ci aient duré. On a vu d’anciens combattants allemands se recueillir devant la tombe du soldat inconnu français, qui n’est d’ailleurs pas considérée comme le symbole d’une histoire dite compassionnelle. On a vu des dirigeants d’anciens pays belligérants se tenir la main en signe de paix, devant des monuments qui rappelaient vraiment et ravivaient le souvenir de leurs conflits. L’oubli est alors une participation active à l’équilibre de mémoires d’abord opposées puis élucidées : "rapprochées". On oublie ensemble, parce qu’on se souvient ensemble. C’est là, semble-t-il, le témoignage d’une égalité qui va de soi. L’oubli partagé est le signe du ralliement de toutes ces mémoires privilégiées, ravivées, mises en commun.
Il n’en est pas de même quand des actions collectives ont conduit à des situations (d’assujettissement ou d’esclavage) dont le sens échappe, ou est occulté. La mémoire collective est alors vacante, ou déformée (déroutée) : des nœuds irrésolus de haine ou de mépris ou de rancoeurs se maintiennent dans les comportements des communautés anciennement antagonistes. Les racismes durcissent en cancers.
La différence entre ces deux sortes de situations (guerres nationales et oppressions esclavagistes) tient à la balance tacitement maintenue entre les adversaires, dans la première circonstance, où des nations d’égal appétit s’affrontent, et au contraire, à l’inégalité (de nature ou d’essence) posée d’office entre ceux qui se faisaient face, dans la deuxième circonstance, celle par exemple de l’univers indéfinissable, aux contours indéterminés, de l’esclavage et de la colonisation.
Les guerres nationales sont évidentes, (vous ne pourriez en détourner que les motifs ou les prétextes), les colonisations au contraire peuvent être camouflées, au moment même qu’elles exercent leurs ravages, ou réinterprétées longtemps après, (vous les "positivez" volontiers), et quant aux systèmes d’esclavage, ils sont tout soudain et tout bonnement présentés, par ceux qui en profitaient, comme de bienheureux séjours pour tous, hélas trop tôt disparus.
Nous comprenons que c’est par un fort sentiment de supériorité, quand même il se déguise ou ne se sait pas, que dans le deuxième cas quelques historiens, qui défendent leur primauté nationale, incriminent toute tentative d’éclairer ces obscurcissements passés ou actuels, la créditant de ce qu’ils appellent l’abus d’une histoire de la compassion. Il était supposé que des êtres de constitution aussi inégale (maîtres et esclaves) ne pourraient jamais en venir à se souvenir ensemble. Le souvenir du descendant d’esclave ne pouvait donc être tenu que pour un puéril désir de revanche ou pour une pitoyable et impuissante marque de faiblesse, qu’il risque d’être parfois.
De même, ces historiens sociologues avaient-ils benoîtement suggéré que ce ne sont pas les rapports de la Traite qui, (malgré le témoignage de l’architecture des quais de Bordeaux), ont vraiment amorcé l’accumulation de capital nécessaire à l’essor industriel en France, mais bien plutôt, ou au moins tout autant, l’épargne domestique dans cette même France. Ou bien, que les motivations des nègres à entrer en marronnage, dans la Caraïbe et sur le continent américain, ne relevaient pas tellement d’une aspiration à la liberté, (ce qui s’appellerait un "grand marronnage"), que d’une sorte de vague état de dépression, la peur de la punition après un larcin, une déception d’amour, un coup de sang, bref d’une faiblesse de constitution de l’être, (le "petit marronnage" assurément). Nous comprenons enfin pourquoi ces débats féroces sur l’Histoire et la mémoire : il faut garder la distance entre ceux qui à la fois font, disent, et méditent l’Histoire, (ils en détiennent le secret objectivé), et ceux qui l’ont subie, qui sont forcément suspects de parti pris quand ils en parlent : parti pris dont ne se gêne pas un petit nombre d’entre eux.
Élever aujourd’hui des monuments (qui ne seraient plus seulement l’oeuvre de la Nature non domptée) à la mémoire des luttes des esclaves, c’est affirmer une égalité désormais inattaquable, et une solidarité nouvelle, entre les anciens acteurs de ces épisodes historiques.
Que les mémoires se renforcent et s’exaltent véritablement, dans la multiplicité monde !
Elles témoignent de cette nouvelle conception du monde, qui ne concède ni aux fausses essentialités ni au faux universel, ce dont nos précepteurs sont atterrés. L’impossibilité de soutenir et de maintenir ensemble les mémoires, quand il s’est agi de l’univers esclavagiste, parce qu’elles s’étaient jadis repoussées ou raturées mutuellement, a fait et a jusqu’ici fixé que l’oubli, (dans l’héritage inique de ces esclavages), n’en était pas un véritablement : en aucun cas un apaisement, non plus une libération, jamais l’amorce d’une rencontre. L’oubli était tout d’une pièce l’apanage des dominants. Il faut mettre à plat ces rapports obscurcis.
Les mémoires mises en commun sont désormais productrices d’une forme magnifiée d’oubli : quand l’égale dignité ouvre sur une égale vision de nos histoires, enfin connues de chacun dans son aire, et de tous dans le monde. L’oubli est alors la mémoire qui accepte les autres mémoires, toutes les autres.
Ces mémoires concourantes n’oublieront pas à leur tour les famines dans le monde, dont le temps n’était donc pas passé, ni les cadavres des immigrants ni l’éreintement des paysans du Mali ni les pêcheurs du Sénégal réduits à rien par les usines-bateaux du Danemark ou du Japon.

(à suivre)

Edouard Glissant
(Sources : Africultures)


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