Culture et identité

Haïti : la mémoire de l’esclavage rappelle à la France son devoir de réparation

La Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition honore la révolte victorieuse dans la colonie qui faisait de la France une super-puissance

Manuel Marchal / 23 août 2021

C’est dans la nuit du 22 au 23 août 1791 qu’a commencé à Saint Domingue (aujourd’hui Haïti et République dominicaine) l’insurrection qui devait jouer un rôle déterminant dans l’abolition de la traite négrière transatlantique. C’est dans ce contexte que la Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition est commémorée le 23 août de chaque année. Cette révolte aboutit à la libération des esclaves d’une colonie qui était le premier producteur mondial de sucre et contribuait à faire de la France une super-puissance. La France a fait lourdement payer le prix de cette liberté, obtenant par les armes l’indemnisation des esclavagistes par les anciens esclaves. A l’heure ou Haïti panse ses plaies après un nouveau séisme, il est temps que Paris se réconcilie avec l’histoire de France en indemnisant les descendants d’esclaves et en finançant la reconstruction du pays au titre de la réparation d’un crime contre l’humanité, l’esclavage.

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« En ce 23 août, nous honorons la mémoire des hommes et des femmes qui, en 1791, à Saint-Domingue, se soulevèrent et ouvrirent la voie de la fin de l’esclavage et de la déshumanisation. À travers eux, c’est devant la mémoire de l’ensemble des victimes de la traite et de l’esclavage que nous nous inclinons. (…) Il est temps d’abolir définitivement l’exploitation humaine et de faire reconnaître en tous lieux l’égale et inconditionnelle dignité des individus. Souvenons-nous aujourd’hui des victimes et des combattants d’hier pour que les générations futures viennent y puiser le courage nécessaire à la construction de sociétés justes. », tel est le message d’Audrey Azoulay, directrice générale de l’UNESCO à l’occasion de la Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition.
« Cette Journée internationale vise à inscrire la tragédie de la Traite dans la mémoire de tous les peuples. Conformément aux objectifs du projet interculturel « La route de l’esclave », elle doit être l’occasion d’une réflexion commune sur les causes historiques, les modalités et les conséquences de cette tragédie, ainsi que d’une analyse des interactions qu’elle a générées entre l’Afrique, l’Europe, les Amériques et les Caraïbes », écrit l’UNESCO.
Les premières commémorations de la Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition ont eu lieu dans plusieurs pays, notamment le 23 août 1998 à Haïti et le 23 août 1999 à Gorée au Sénégal.

La France obtient l’indemnisation des esclavagistes

Cette commémoration a lieu dans un contexte particulier. Haïti a été frappé par un séisme meurtrier faisant plusieurs milliers de victimes et un grand nombre de sinistrés.
Depuis et à cause de la révolte victorieuse contre l’esclavage, Haïti a été durement sanctionnée par l’ancienne puissance coloniale. Saint-Domingue était le premier producteur mondial de sucre. Cette colonie concentrait des richesses considérables qui ont fortement contribué au décollage de l’industrie française au milieu du 19e siècle. Comme Cuba pour l’Espagne, Saint-Domingue donnait à la France un rang de super-puissance à l’époque. La France ne voulait pas lâcher cette colonie, mais elle fut vaincue et se retira. Mais sous le règne de Charles X, les ultras obtinrent l’envoi d’une escadre de navires de guerre à Haïti pour exiger que les anciens esclavagistes soient indemnisés. Cette menace obligea le jeune État à s’endetter lourdement auprès de la France afin de payer le prix de chaque être humain libéré des chaînes de l’esclavage.
A ceci s’ajoutèrent les conséquences de l’impérialisme des capitalistes des États-Unis dans la région, avec l’occupation d’Haïti par l’armée américaine, le soutien de Washington à des dictatures sanguinaires jusqu’à la chute des Duvallier.
Ceci rappelle que les anciennes puissances esclavagistes n’ont fait aucun cadeau à Haïti, comme s’il ne fallait pas que ce pays se développe. Sans doute le but recherché était de montrer aux nombreux peuples colonisés qu’en dehors de la domination occidentale, il n’y avait point de salut, la preuve par Haïti !

La France reconnaît l’esclavage comme crime contre l’humanité

Premier pays à s’être libéré de l’esclavagisme occidental, Haïti est lourdement touchée par des catastrophes liées au climat ou aux tremblements de terre. Chacune remet en cause des années d’effort pour lutter contre la pauvreté.
Ceci rappelle que la solidarité envers les victimes du dernier séisme doit s’accélérer pour que le pays puisse se relever plus vite. Mais cette solidarité doit aussi s’amplifier afin de réparer les dégâts de la vengeance des anciennes puissances esclavagistes contre le peuple qui a montré que la révolution pouvait les vaincre, et mettre fin à un crime contre l’humanité.
Depuis 2001, la France reconnaît l’esclavage comme crime contre l’humanité. Un geste fort serait de joindre les actes à la parole en accompagnant Haïti dans son développement. Cela passe par un effort financier de la part de la France qui ne sera pas une aide, mais une réparation d’un crime qu’elle a reconnu et qu’elle a choisi d’assumer en tant que partie de son Histoire.

M.M.