“Les années Debré”, documentaires de Benoît Ferrand et André Waksman

Heureusement que cette page a été tournée

24 novembre 2005

Les deux documentaires diffusés hier soir sur l’ère Michel Debré à La Réunion (1963 - 1988) constituent une œuvre historique intéressante. Ils montrent à quel point la connaissance de notre Histoire peut être précieuse, à condition d’en tirer des enseignements pour l’avenir. De ce point de vue, il est heureux que l’on ait tourné la page des “années Debré”, avec ses erreurs et ses affrontements stériles, dont notre île paie encore aujourd’hui les conséquences néfastes.

Mardi soir, RFO Réunion et la Banque de La Réunion avaient invité un certain nombre de personnalités et la presse à visionner en avant-première de la diffusion télévisée d’hier le premier des deux documentaires de 52 minutes chacun réalisés par Benoît Ferrand et André Waksman avec le soutien de la Région Réunion sur “Les années Debré”. À cette occasion, Gérard Prufer, directeur de la station du Barachois, devait notamment rendre hommage au "travail titanesque" accompli par le journaliste de RFO, actuellement chef d’antenne à Saint-Pierre et Miquelon.
Rappelons en effet que ce passionné d’histoire a consacré de nombreux mois à sauver, nettoyer puis monter des centaines de reportages télévisés de l’ORTF et de FR3 qui étaient en train de “pourrir” dans les archives et dont une grande partie n’est hélas plus récupérable.
Il en a donc tiré ces deux documentaires qui alternent des reportages, des extraits du film “Sucre amer” (1969 - Yann Le Masson) et des interviews récentes de responsables politiques, comme Pierre Messmer ou Paul Vergès, des historiens comme Gilles Gauvin, et des anciens collaborateurs de Michel Debré.

Des traces de notre Histoire

Ce travail de sauvegarde d’une partie du patrimoine audiovisuel de La Réunion a bénéficié d’un important soutien financier de la Banque de La Réunion. Un mécénat dont la station aura encore besoin l’an prochain car "il y a toujours des choses à sauver à RFO", affirme son directeur.
Alors bien sûr, on peut toujours critiquer certains aspects de ces documentaires. En particulier le fait que Benoît Ferrand fasse largement l’éloge de Michel Debré. Mais cela n’étonnera personne.
Il y a également des oublis dans la partie des années 59-66, où l’on ne parle pas de l’ordonnance du 15 octobre 1960 et de la répression menée à ce moment-là contre les fonctionnaires communistes et autres démocrates. Ou encore le fait que dans les commentaires, certaines erreurs historiques des intervenants n’aient pas été rectifiées : ainsi, il est faux de prétendre que les départs des migrants avec le BUMIDOM étaient "volontaires".
Mais au-delà des aspects critiquables de ces documentaires et au-delà de l’évocation légitime de certaines mesures justes prises par l’ancien Premier ministre du général De Gaulle - comme l’extension du Service militaire adapté à La Réunion -, cette réalisation cinématographique est d’un grand intérêt pour enrichir notre mémoire historique réunionnaise.

Des fautes graves

Grâce à ce travail de Benoît Ferrand, sont notamment conservées des traces audiovisuelles extrêmement précieuses d’une des périodes les plus pénibles de notre Histoire, avec des fautes politiques graves dont nous subissons encore aujourd’hui les séquelles.
Parmi ces fautes graves, on peut citer :

- la fraude électorale massive et violente, soutenue par l’Administration centrale ;

- la chasse - par tous les moyens - contre les membres et sympathisants du Parti communiste réunionnais, qualifiés abusivement de “séparatistes” et d’“indépendantistes”, voire de “diables”, dans un contexte permanent et général de violations des principes essentiels de la démocratie ;

- l’étouffement des libertés démocratiques, comme la liberté d’opinion, la liberté d’expression, la liberté d’information (“Témoignages”, seul quotidien d’opposition, a été saisi 43 fois durant ces années-là), la liberté syndicale ;

- la division artificielle des Réunionnais, dressés les uns contre les autres pour en faire profiter les plus riches ;

- le refus de traiter les Réunionnais à égalité avec les métropolitains sur le plan social, avec toutes les discriminations qui s’en suivaient ;

- le refus de mettre en place une politique économique, sociale, culturelle, énergétique, des déplacements etc... adaptée aux besoins de La Réunion et de sa croissance démographique.

Ils persistent et signent

Le comble - et c’est un des aspects les plus intéressants du film -, c’est que certains amis de Michel Debré encore vivants aujourd’hui, comme Albert Ramassamy, Jean-Paul Virapoullé ou Jean Chevance, secrétaire général de la Préfecture en 1964 - 1968, persistent et signent : en particulier, ils justifient le refus de Michel Debré de traiter les Réunionnais à égalité avec les métropolitains. Merci Messieurs de cet aveu révélateur !
Finalement, une des impressions qui se dégage de ce film est que si, malgré sa stature d’homme d’État et sa haute vision de certains problèmes, Michel Debré a pu exercer une influence aussi négative à La Réunion, c’est que ses “lieutenants” dans l’île en ont “rajouté”, sur tous les plans, avec les fraudes, les violences, le gaspillage et le pillage des fonds publics. Notamment du côté de Saint-André.
D’ailleurs, ce sont ses propres “amis” qui l’ont chassé lors des élections législatives de 1988, afin de profiter encore davantage du système. Et tout est dit.

L. B.


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