La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
4 janvier 2007

En allant à La Chasse aux Contes, nous avons rapporté des histoires en tout genres. Histoire fantastique, invraisemblable, touchante, vraie, simple, tragique, histoire triste ou histoire drôle, histoire à dormir debout, histoires merveilleuses, histoires de brigands, de fantômes, de fées, de sorcières...
La Chasse aux Contes est toujours ouverte ! Envoyez vos histoires à “Témoignages”.
Il n’y a pas si longtemps de cela, sur un continent pas si éloigné, il y avait dans un grand, très grand pays, une forêt si dense, si touffue, que les fleuves eux-mêmes en perdaient leur chemin.
L’un de ces fleuves, après avoir traversé la forêt sur des étendues immenses, débouchait sur une plaine où se trouvait un tout petit village, posé sur le bord d’une de ses larges boucles.
On racontait dans le village que tous ceux qui prenaient le chemin des cailloux, à l’époque de la neuvième lune noire, bien à la hauteur de la courbe en U, exactement au pied du grand arbre, disparaissaient sûrement, comme une bulle de savon qui fait “pop” dans l’air. Tous évitaient ce chemin-là, surtout parce que personne ne savait avec certitude où il menait. Ceux qui le savaient ne disaient rien.
Tiara avait neuf ans, cinq petits frères et sœurs, une mère ; mais elle se sentait seule. Le chemin des cailloux la séduisait. Son oncle y avait disparu. A ses yeux, le chemin brillait plus que tous les autres, pas seulement par ses petites pierres bien rondes et ses arbres gigantesques. On racontait dans le village que ce chemin donnait sur un lac. Et les lacs, elle les aimait.
Tiara était curieuse, c’était son plus grand défaut, disait sa mère, et sa plus grande qualité, affirmait son oncle. Il lui manquait tellement ! Il lui avait appris tant de choses sur le fleuve et les plantes, sur les oiseaux et les hommes...
Un jour, après le passage des agents de vaccination, et tandis que tous les autres faisaient leur sieste, Tiara prit le chemin des cailloux. Son cœur tapait fort comme un sourd, mais petit à petit, la lumière filtrée par les feuillages exubérants, les parfums sucrés des guariçabas et des bibasses la mirent en confiance.
Tiara poursuivit son chemin. Passée la grande courbe en U, à la hauteur du grand arbre, rien d’extraordinaire ne se produisit. « Ça n’était certainement pas la neuvième lune noire », se dit-elle.
Le chemin s’allongeait tranquille et lumineux, parsemé de petites fleurs jaunes. Entre un buisson et l’autre, un Morpho virevoltait.
Voilà qu’au détour d’un virage, Tiara aperçut un cabanon. Il était construit avec des troncs d’arbres d’acajou sculptés et attachés les uns aux autres avec de la paille de palmier ; le toit était fait de feuilles retournées d’awarra, comme presque tous les cabanons de la région.
En s’approchant, Tiara remarqua que la petite bâtisse avait une seule porte et pas de fenêtre. Dans ce réduit, on accrocherait un hamac ou deux maximum, se dit-elle.
Près du cabanon, une petite mare sympathique faisait figure de lac. « L’endroit servait-il de refuge aux hommes qui conduisaient le bétail d’un pâturage à l’autre ? », se demanda la petite fille.
Au bord de la mare, des cailloux joufflus et l’ombre d’un flamboyant généreux invitaient à la pause. Tiara se laissa tenter : elle enleva ses savates et, assise sur un des rochers, plongea ses petits pieds poussiéreux dans l’eau fraîche.
A ce moment précis, elle entendit :
- « Eh ! Psitt, psitt... Toi là... »
Tiara regarda autour d’elle de tous côtés, cherchant d’où venait cette voix.
- « Eh ! Je suis là, du côté de ton cœur, un peu plus bas !... »
Tiara remarqua une petite grenouille rouge qui la regardait droit dans les yeux. Elle avait au coin des lèvres un petit rictus qui ressemblait à un sourire.
- « Mais... tu es une grenouille ! Et tu parles ? », s’exclama, surprise, la petite fille.
- « En ce moment oui, répondit la grenouille, et ce n’est pas pour me vanter, mais je change souvent d’apparence. J’ai la faculté de parler plusieurs langues, mais je n’ai pas le temps de parler de moi. J’ai des choses beaucoup plus importantes à te dire :
D’abord, ne t’approche pas du cabanon et si quelqu’un arrive, cache-toi, ne te montre surtout pas. ATTENTION !! Quelqu’un vient ! », s’écria la grenouille rouge avant de disparaître dans la mare.
Tiara se cacha derrière un buisson d’où elle entendit des bruits de pas pressés sur les gravillons. Elle pouvait entrevoir l’entrée du cabanon :
- « Mais c’est le docteur W., celui qui vient quelquefois visiter les mal en point du village ! Je le reconnais ! Il n’a pas l’air aussi paisible que d’habitude, au contraire ; il me semble haletant, transpirant, nerveux... », remarqua la petite fille.
- « Que fait-il ? ». D’où elle était, Tiara ne pouvait rien voir de plus. Elle entendit des gémissements inquiétants venant du cabanon ; puis le docteur W. repartit comme il était arrivé, l’air inquiet et le pas pressé.
Tiara ne bougea pas ; elle n’osait même pas respirer.
Le soleil commençait à descendre dans le ciel et bientôt le jour deviendrait nuit.
Tiara était toujours curieuse.
« Que faisait le docteur W. dans ce petit cabanon ? Pourquoi ne pas jeter un coup d’œil ? Et la grenouille rouge, pourquoi n’était-elle plus là ? ».
Tiara sortit doucement de sa cachette et, sur la pointe des pieds, elle se dirigea vers le cabanon quand un tangue maladroit déboula entre ses jambes, la faisant tomber à plat ventre et, avec une voix claire et nette, il ordonna :
- « Suis-moi et vite, espèce de tête de mule ! ».
Le tangue contourna le cabanon en vitesse et entra dans la forêt juste derrière. Essoufflée, Tiara le suivit jusqu’à la clairière où ils s’assirent face à face. Le tangue la regarda dans les yeux et, l’air un peu fâché, entama la conversation :
- « T’as intérêt à bien m’écouter, petite ! Car si tu ne m’écoutes pas, tu finiras mal, comme tous les autres. Ton village tout entier en dépend. Je n’ai plus beaucoup de force pour tout t’expliquer en détail, et maintenant, il va falloir que tu m’aides, car je ne contrôle plus mes transformations ; mais j’essaierai de t’éclairer ». « Il y a quelques années de cela, la femme du docteur W. est morte en mettant au monde un petit enfant-monstre. Le docteur n’accepta pas ce malheur et créa, dans ce petit cabanon, un des laboratoires les plus performants au monde. Il voulut faire revivre sa femme aimée et donner à son rejeton une apparence moins répugnante. Il travailla des années entières, élabora d’innombrables potions, manipula les éléments les plus dangereux, concocta des formules extra puissantes, sans succès. Ses expériences se révélèrent inefficaces. Devenu fou, il prit goût à la recherche improbable et commença à essayer ses breuvages sur les villageois. D’abord sur ceux qui venaient par hasard jusqu’ici... Deux d’entre nous avions réussi à nous enfuir au milieu de l’expérience, mais les autres... et maintenant... le village... ».
Tiara remarqua que le petit tangue avait du mal à donner suite à ses idées. Elle n’avait pas interrompu son récit, et maintenant, il lui semblait très fatigué, mais avant qu’elle puisse piper mot, le petit tangue roula en boule grimaçante et la petite fille apeurée vit se tordre en des contorsions saccadées un énorme poisson qui se débattait en disant :
- « De l’eau, de l’eau ! Cours vers l’Est, la mare est trop petite pour moi ! ». Tiara serra le grand poisson dans ses petits bras et courut à toutes jambes.
L’eau du fleuve était chaude et reflétait une lumière bleue. C’est à ce moment-là que Tiara vit que la nuit était tombée et que la lune brillait déjà sans retenue. Son ami poisson avait l’air d’apprécier aussi ce calme aquatique. Ils nagèrent ensemble, lentement. Tiara voulut lui poser une question qui lui brûlait les lèvres depuis l’après-midi, mais le poisson la regarda en disant :
- « Chut ! pas encore. Maintenant je suis trop fatigué, je dois me reposer. Allonge-toi entre ces deux rochers de la berge et dors toi aussi ; nous avons besoin d’être en forme demain à la première heure. Fais de beaux rêves ! Je suis fier de toi, petite ! », lui avoua le poisson.
Tiara s’endormit en regardant les étoiles et se réveilla sur le dos nonchalant d’une énorme tortue qui chantonnait un air coquin avec beaucoup d’humour. La petite fille était en pleine forme, quoiqu’un petit creux se faisait sentir ; une banane serait la bienvenue !
La tortue s’arrêta et déposa Tiara tout doucement à côté d’un somptueux régime de banane bien mûr.
- « Mais tu lis dans mes pensées !? », lui demanda, surprise, la petite fille. La tortue, avec un rire franc, lui répondit qu’elle aussi avait “un petit creux”.
Après ce premier repas partagé, elles se dirigèrent vers le cabanon et là, les consignes de la tortue furent précises :
- « D’abord, fais très attention, petite fille ! Concentre-toi ! ».« Tu dois entrer dans le cabanon, ouvrir une capsule en forme d’œuf qui se trouve au centre de la pièce et qui fait deux fois ta taille ; prends sur l’étagère qui se trouve à ta gauche une fiole emplie d’un liquide vert : c’est un acide très dangereux ! Verse tout le contenu de la fiole bien lentement dans le récipient ovoïde, une fumée nauséabonde se dégagera. Surtout, ne l’aspire pas ! Sors vite ! ». « La potion que le docteur W. prépare depuis très longtemps, il prévoit de l’expérimenter aujourd’hui dans le village. Si tu procèdes comme je te dis, elle perdra tout son effet. Pour cette fois, les villageois seront sauvés. Maintenant, vas-y. Je compte sur toi ! ».
Ainsi parla, sans ménagement, la tortue joyeuse.
Tiara, en quelques pas larges et décidés, atteignit le cabanon en moins d’une minute. Toute l’opération se passa très vite et la petite fille sortit en courant et sans s’arrêter, elle chercha du regard sa camarade tortue, en vain. Elle continua sa course, contourna la mare et se cacha derrière un buisson. Ses jambes de petite fille tremblaient encore, quand un tout petit rouge-gorge se posa sur son épaule gauche et chuchota à son oreille : - « Bravo, petite fille, maintenant rentre vite au village et raconte à tous ce que tu as vu ».
- « Et toi, mon ami, où vas-tu ? »
- « Je crains de ne plus pouvoir voler. Les transformations m’affaiblissent outre mesure. Je suis épuisé ». En disant ces mots, l’oiseau ferma les yeux. Son cœur battait lentement. Tiara le prit dans ses mains et courut jusqu’à l’entrée du village. Epuisée, elle s’effondra à l’ombre d’un goyavier, au bord du fleuve. L’oiseau tremblait légèrement. Il avait un peu froid, mais le bruit de l’eau l’apaisait. Ainsi que Tiara.
Quand les hommes rentrèrent de la pêche et que, à la lumière du soleil couchant, les ombres s’allongèrent, un dernier rayon éclaira Tiara endormie, adossée au goyavier. A son côté, son oncle gisait, la tête posée sur son giron. Les hommes les portèrent jusqu’au village.
La petite fille n’a rien oublié et elle racontera un jour son histoire.
Elizabeth Paixao (PASARTIC/ILOI © Tous droits réservés)
Rapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
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