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Les pieds à La Réunion mais la tête à Paris, la preuve par le langage
25 juillet 2022, par

Comme chaque année, l’arrivée de températures plus fraîches indique que « livèr lé rantré ». Mais dans de nombreux médias et administrations à La Réunion, cet hiver est qualifié de « austral ». Qu’une personne située dans l’hémisphère Nord parle de « l’hiver austral » pour évoquer la saison en cours dans notre île peut s’expliquer pour une raison de clarification. Mais lorsque l’expression « hiver austral » est utilisée à La Réunion à la place de « hiver », alors se pose la question de l’ampleur de l’assimilation à la France dans notre île : les pieds à La Réunion mais la tête à Paris, la preuve par le langage. Cela montre la puissance de cette assimilation et l’énorme travail à accomplir pour en libérer tous les Réunionnais.
À La Réunion, l’assimilation à la France ne se limite pas seulement à des lois et règlements inadaptés à la situation de notre île. En effet, il semble évident que si la France comptait 10 millions de chômeurs et 30 millions de personnes sous le seuil de pauvreté, d’autres politiques seraient menées. Or, les politiques appliquées à La Réunion ont pour base le droit commun d’un pays de 65 millions d’habitants situé en Europe, auquel s’ajoutent des adaptations décidées là-bas. Ceci ne permet pas de répondre aux défis spécifiques et considérables à La Réunion depuis plus de 60 ans. Or, cette assimilation s’insinue jusque dans le langage, ce qui montre sa puissance et l’énorme travail à accomplir pour en libérer tous les Réunionnais.
La Réunion est une île tropicale située dans l’hémisphère Sud, à 1000 kilomètres de Madagascar, grande île au large des côtes de l’Afrique australe. Sa place dans l’océan Indien et la colonisation française ont amené à un peuplement unique au monde. Ce peuple a réussi à créer une langue commune à des descendants d’Africains, d’Asiatiques et d’Européens : le créole. Comme toute langue, elle utilise des mots pour définir les saisons. Notre climat est tropical, et il existe donc deux saisons : la saison sèche, ou hiver et la saison humide, ou été. Il n’y a donc que deux saisons dans le créole : livèr et lété.
Or, dans le langage officiel utilisé par les médias, il n’est pas rare d’utiliser l’expression « hiver austral » pour décrire la saison actuelle. Un phénomène analogue est observé pendant la saison chaude. Il est souvent entendu ou lu cette expression : « l’été austral ». Par exemple, les grandes vacances sont quasi systématiquement dénommées : « vacances de l’été austral ».
Que l’épithète « austral » soit ajouté à « été » ou « hiver » peut se comprendre lorsque la personne qui s’exprime se situe dans l’hémisphère Nord. En effet, au Nord de l’Équateur, les saisons sont inversées. Lorsque c’est l’hiver ici, c’est l’été là-bas et inversement.
Mais quand l’expression « hiver austral » est employée par un locuteur se situant à La Réunion, c’est source d’interrogation. La Réunion doit sans doute être le seul pays de l’hémisphère Sud où l’expression « hiver austral » est utilisée à la place de « hiver ». Cette particularité linguistique correspond à une autre historique : La Réunion a été le pays de l’hémisphère Sud le plus longtemps colonisé par la France : près de 300 ans. Elle fait partie des « Quatre vieilles », expression rappelant que La Réunion était en 1946 une des colonies subsistant du premier empire colonial français qui fut presque entièrement démantelé au cours du 18e siècle.
La colonisation française a pour spécificité l’assimilation des peuples asservis. C’est une des raisons qui explique qu’à la différence Maurice, ancienne colonie du Royaume-Uni, ce fut la revendication d’intégration à la France plutôt que d’indépendance qui fut portée au moment de la bataille pour la décolonisation. Cette revendication s’est traduite dans la loi du 19 mars 1946 : La Réunion n’était plus une colonie et devenait alors un département français.
Cette assimilation était le creuset favorable à l’utilisation dans le langage courant d’expressions étonnantes apparues depuis. Ainsi, le mot « France » est remplacé par « Métropole ». Or « Métropole » est un pays qui n’existe sur aucune carte.
Réagissant à un article de Mathieu Raffini, Sémantique et hégémonie culturelle, publié dans Témoignages du 27 mai 2020, le regretté Georges-Marie Lépinay rappelait ceci :
(…) « “métropole”. Voilà un terme qui n’était presque jamais utilisé dans le langage courant à La Réunion jusqu’aux années soixante pour désigner la France. On parlait de la France. Il y avait même un créolisme : lorsqu’on parlait de quelqu’un qui se rendait en France, on disait qu’il « partait pour France ». Je pourrais ajouter d’autres expressions encore utilisées comme « poule de France », voire « gouïave de France ». On ne parlait pas de poule « de métropole » « ou gouïave de métropole ». Cela n’avait pas de sens. Et puis Michel Debré est arrivé avec « métropole », et tout le mode s’est aligné. Aujourd’hui, la cause est entendue, tout le monde à La Réunion ne parle plus que de métropole. »
L’intégration dans la langue des médias et des administrations de l’expression « hiver austral » pour remplacer « hiver » procède d’une même logique. Cela montre la puissance de l’assimilation. Elle est si grande que des Réunionnais utilisent des expressions propres aux Européens vivant en Europe pour parler des saisons à La Réunion : les pieds à La Réunion mais la tête à Paris, la preuve par le langage. Ceci montre l’énorme travail restant à accomplir pour libérer les Réunionnais de cette assimilation afin de faciliter le tournant vers le développement de La Réunion.
M.M.
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