La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
5 mars 2007

Félix Gauvin vient de disparaître. Cet homme qui fut un militant des combats que mena le PCR nous a quittés. “Témoignages” à plusieurs reprises a évoqué la figure de ce militant. Récemment encore, Pacale David pour “Témoignages” retraçait sa vie au travers d’un long entretien que Félix Gauvin lui avait accordé.
Pour lui rendre hommage, nous avons juste voulu évoquer sa mémoire au travers des articles que “Témoignages” a publiés, dont voici quelques extraits...
« Je me demande comment un boug comme moi est encore vivant »
(...) Félix Gauvin est une figure très populaire à Saint-Denis, ancien adjoint spécial de Sainte-Clotilde en 1945, il a vécu la période de répression qui s’est abattue sur Raymond Vergès et ses proches dans l’après-guerre, puis la fraude, les violences et la répression du temps de Michel Debré. (...)
(...) Félix Gauvin a connu La Réunion d’avant 1946, la pénurie de médicaments, la pénurie de tout... et les batailles mémorables qu’il a fallu mener pour en sortir, quelquefois longtemps après 1946. Au sortir de la guerre, l’amélioration de la santé publique est une priorité. La nouvelle municipalité crée des postes d’infirmiers, en 1945, dont un au Bois de Nèfles, le quartier de Félix Gauvin. « Il s’appelait Turpin. Le poste a été supprimé quand la droite a repris la direction de Saint-Denis ». C’est-à-dire très vite. Et devant le retour de la pénurie, le manque de médicaments et « tant de gens malades », Félix Gauvin se fait infirmier : par amitié pour Raymond Vergès, infatigable directeur de la Santé (jusqu’en 1946) et aussi pour faire face aux attentes de la population, de ses voisins, de sa famille.
Sept enfants sont nés dans la famille Gauvin, six garçons et une fille pour lesquels il va se jeter à fond dans la bataille sanitaire. Contre le paludisme en premier lieu, dont il est lui-même atteint l’année de la naissance du premier fils, Vivian. (...) Lorsqu’un enfant était gravement malade à l’époque, le garder en vie était une vraie bataille. Son aîné, après avoir eu le paludisme, a fait une bronchite tous les ans. C’est ce qui a décidé Félix à apprendre à “piquer” lui-même. Puis il a appris à son camarade Toto (Jocelyn) Nirlo, le seul qui ait accepté d’aller jusque-là avec lui. (...)
La bataille sanitaire, c’était pour sauver ses enfants ou porter secours à un voisin. C’était aussi une des priorités de la bataille politique, dans une île qui manquait encore de tout et dont les grandes avancées de 1946 étaient freinées des quatre fers par une bourgeoisie obtuse. Mais lorsque ses souvenirs le ramènent vers ses propres accidents de santé, le récit de Félix Gauvin devient celui d’un trompe-la-mort de 93 ans qui se moque de ses plaies et bosses : du paludisme - auquel il a survécu - et d’une rate éclatée, entre autres ! (...)
Un combat politique
Les autres coups durs lui sont venus par son engagement militant. Sa rencontre avec le communisme datait des années 30. « Il n’y avait pas de parti communiste ici. Raymond Vergès s’est inscrit au groupe communiste (PCF) à l’Assemblée nationale, en 1945. Ensuite un député communiste est venu quelque temps monter une fédération du PCF. Tout ce que je savais du communisme - on n’en parlait pas dans mon magasin ; il n’y avait pas de syndicat, pas rien... - je l’avais vu dans un journal : c’était un homme avec un couteau entre les dents ». L’image a certainement frappé l’imagination du jeune employé, pour son côté très exotique, mais l’effet produit - s’il y en eut un - ne fut pas vraiment celui attendu. Dans la vie de tous les jours, les communistes se battaient pour installer la Sécurité sociale, développer les professions de santé (infirmiers, sages-femmes...) donner des fiches de paie aux salariés et défendre leurs droits, enrayer la mortalité infantile... La plupart de ces combats ont été victorieux, même s’ils ont été très longs parfois. Félix Gauvin les a traversés passionnément, sans leur “sacrifier” sa famille : au contraire, c’est pour elle d’abord qu’il se battait. (...)
Un des derniers souvenirs que Félix Gauvin garde de Raymond Vergès est lié à un des nombreux procès de presse faits à “Témoignages” : à ses directeurs et directrices délégués tant que Raymond Vergès a été protégé par son immunité de parlementaire, puis à Raymond Vergès lui-même, poursuivi et condamné en juin 1957, un mois avant sa mort. Félix Gauvin l’accompagnait dans l’ancien Palais de justice. Il le revoit descendre un grand escalier de bois. Le gramoun - alors âgé de 75 ans - était accablé et très fatigué et son ami soudain le “voit” basculer en avant. « Les autres n’attendaient que cela, qu’il tombe... Il se serait tué ». Sans rien dire, il passe devant et à un moment, ce qu’il avait pressenti arrive. Le vieil homme butte... « Pouf ! sur mon épaule ». L’avoir rattrapé ce jour-là est resté un de ses grands moments de bonheur, encore aujourd’hui. « Le vieux Vergès, je l’aimais tant, comment le laisser tomber ! » (...)
(...) Un des grands moments de la bataille politique des années 60 a été le refus de Paul Vergès de faire de la prison pour un “délit de presse” qui n’existait que dans l’Outre-mer français : pour avoir reproduit des articles de la presse française dénonçant les guerres coloniales et leurs crimes, le directeur de “Témoignages” a été condamné.
Dans la clandestinité
Son refus de la condamnation l’a poussé à la clandestinité, ouvrant une période de luttes intenses pour les militants. Félix Gauvin a été de ceux qui ont vécu de près les événements de cette période. « Nous étions toujours suivis par des gendarmes. Ils cherchaient Vergès" Félix Gauvin se souvient d’un jour de meeting, à “Témoignages” ; un gendarme est posté en faction, sur un balcon ou un toit - en hauteur, avec vue plongeante sur la foule qui s’animait, en bas, rue du grand chemin. Paul Vergès y fait une apparition éclair. Félix lui montre le gendarme. La scène est plutôt cocasse : “l’ennemi public n°1” tenant meeting au nez et à la barbe de ceux qui le recherchent ! »
(...) La partie de jeu du chat et de la souris dure près de deux ans, durant lesquels les militants s’activent. Pour les inscriptions clandestines sur la chaussée, en ville, Félix avait une technique : « Mi tomb en panne, mi pass sou loto avec pintur, pinso... ». (...)
Quelques années (...) « Une fois, dans une réunion de planteurs à Saint-André, suivie par des agents des Renseignements Généraux (RG), j’avais dit qu’il fallait “passer aux actes”... sans dire lesquels ». Planteur lui-même, Félix Gauvin a été président d’un petit syndicat agricole des planteurs de Bois-de-Nèfles. Il a aussi siégé comme assesseur au tribunal (de commerce ?) dans les litiges agricoles. « Le soir, la femme lété malade, j’étais en train de faire une omelette. Deux policiers se présentent et me demandent de les suivre. L’un d’eux voulait me faire monter dans leur voiture ; je refuse et je prends la mienne. Les policiers derrière... Mais quand ils ont vu que je voulais passer par Témoignages, pour prévenir, ils m’ont coupé la route. J’ai passé la nuit à Vérines sur un petit banc ». « Virapoullé était déjà maire de Saint-André. Singaïny était un planteur auquel Virapoullé prétendait interdire de prendre la parole en public. Alors, pour la réunion, les communistes vont le chercher et le font monter sur l’estrade. Le lendemain, je retrouve Singaïny à Vérines... mais pas le syndicaliste de droite qui criait la veille qu’il ferait “du salé avec Morange” ! »
« Qu’est-ce que j’ai pas fait dans ma vie ! » Plus tard, il a été aussi contrôleur de balance. Il a prêté serment, comme délégué des planteurs qui dénonçaient des “vols” d’usiniers. « Certains planteurs ne voulaient pas me laisser contrôler leur chargement, parce que j’étais communiste ! “je m’en fous”... que je leur disais. “Si vous êtes contents de votre poids, pourquoi ne le serais-je pas” ? »
Des histoires comme celles-ci, Félix Gauvin en déroule sans discontinuer, avec gouaille et drôlerie, avec une pointe de fierté aussi d’avoir pris part à une histoire qui a profondément changé son île et les conditions de vie de ses habitants.
Dans notre édition de mardi, l’historien Eugène Rousse consacrera un article à Félix Gauvin.
La dépouille de Félix Gauvin sera exposée au Centre Funéraire Commune Primat à Saint Denis, à partir de ce lundi à 13 heures. Nous tiendrons informés nos lecteurs dès que la date des obsèques sera fixée.
La Rédaction adresse ses sincères condoléances à toute sa famille.
Chers amis,
Mon cher Georges,
Au moment où la mort nous prive tous de la présence de votre père, notre camarade Félix Gauvin, je tiens, au nom du PCR et en mon nom personnel, à vous témoigner notre profonde sympathie et vous présenter à tous, nos très sincères condoléances.
Félix Gauvin, aux côtés de Raymond Vergès et Léon de Lépervanche, fait partie des bâtisseurs de La Réunion moderne. Sa vie durant, et parfois dans les pires conditions politiques, professionnelles et familiales, Félix Gauvin a inlassablement mis son énergie, son courage et son intelligence politique au service de la défense des sans défense. C’est un grand Réunionnais qui disparaît auquel, à l’occasion de ses obsèques et avec votre permission, je souhaite pouvoir rendre l’hommage que nous lui devons tous.
Avec mes plus fraternels sentiments.
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