Culture et identité

Hommage à un grand musicien réunionnais

Musique : Le PRMA réalise un très bel album pour Luc Donat

Témoignages.re / 11 août 2004

Véritable partisan du métissage culturel, Luc Donat restera à jamais une des figures phares du paysage musical réunionnais. Ce talentueux violoniste acquit tout au long de son existence un professionnalisme rare, lui permettant de mener une carrière artistique exemplaire. Sa large ouverture d’esprit et son attrait aux voyages l’amenèrent à côtoyer une multitude de musiciens, se forgeant ainsi une vaste culture musicale.
À en juger par ses nombreuses compositions, il fut le précurseur d’une symbiose entre la musique traditionnelle réunionnaise et le jazz, entre le séga de nos ancêtres et celui de nos contemporains.
Le Pôle régional des musiques actuelles (P.R.M.A.) a présenté hier, l’album qu’il a réalisé en hommage à cet artiste.

Dans le cadre de sa mission "Patrimoine", le PRMA a décidé en 2003 de poursuivre son collectage de terrain, afin de consacrer un album au disparu, Luc Donat. Surnommé "Roi du séga" il est inutile de préciser à quel point ce dernier a contribué à coloriser le paysage musical réunionnais. Pour cela, nous ne pouvions faire autrement que de réaliser son anthologie musicale (la première du label Takamba) répartie sur trois CD.
Alors que le premier et le deuxième disque représentent tous les ségas de l’artiste commercialisés et gravés sur vinyles (78, 45 et 33 tours), le troisième regroupe des enregistrements pour la plupart inédits : des ségas de Luc Donat mais non diffusés, des ségas d’autres artistes pour lesquels il intervient, des enregistrements de musiques classiques et tziganes, mais également une série de titres de jazz interprétés lors du festival de Château Morange en 1983.
Ainsi depuis janvier 2003, une petite équipe s’est mobilisée afin de mener à terme ce travail, en récoltant les informations nécessaires (discographie, photos et témoignages) à la rédaction du livret et réalisation de l’album.

L’intégrale de Luc Donat

Retrouver la totalité de la production discographique de Luc Donat a certainement été la tâche la plus périlleuse. Mais elle a été rendue possible grâce au collecteur passionné de disques vinyles de l’océan Indien, Arno Bazin. Même si cela fait plus de cinq ans que ce dernier s’est lancé dans le collectage, il lui manquait cependant quelques références qu’il lui a fallu retrouver.
Une fois les vinyles rassemblés, Arno a numérisé tous les titres figurant sur ces supports, qui ont par la suite été transmis à Jean-Paul Jansen (professeur de Musique Assistée par Ordinateur au CNR). Celui-ci s’est chargé de nettoyer les enregistrements sonores parfois très abîmés, surtout pour ce qui est des 78 tours. Alors que cinq titres réellement critiques ont été restaurés par le studio parisien, “Art et Son”, J-P Jansen a également réalisé le mastering final.
Fanie Précourt, doctorante en ethnomusicologie et chargée de la mission patrimoine au sein du PRMA, a parallèlement mené durant un an, des enquêtes de terrain afin de s’entretenir avec de multiples musiciens ayant côtoyé Luc Donat. Ainsi elle a pu réunir un grand nombre d’informations qui lui ont permis notamment de rédiger la biographie du violoniste.
Dans le livret de 44 pages figurent alors la vie de l’artiste, mais aussi des photos d’archives (échelonnées sur toute sa carrière), les visuels des différentes pochettes de disques (fournis par Ano Bazin), des témoignages variés ( Henri-Claude Moutou, Popeck...) et les nombreux textes des ségas les plus populaires.
Enfin, Kamboo a graphiquement finalisé l’ensemble de l’album.
Pour mener à bien ce travail, le P.R.M.A. a reçu, en plus de ses subventions habituelles allouées par le Conseil régional et la DRAC, l’aide financière de SFR Réunion et du Conseil général.
C’est dans le but de rendre hommage à un grand musicien local et de sauvegarder son imposante œuvre musicale, que le PRMA s’est mobilisé depuis près d’un an. Le fruit du travail des différents acteurs donne un album s’inscrivant logiquement en août 2004 dans la lignée des disques du label “Takamba” consacrés aux traditions musicales de l’océan Indien.


Qui est Luc Donat ?

Luc Donat (de son vrai nom Marie Émilien Luçay Donat) est né le 17 mai 1925 à Saint-Denis. À l’âge de sept ans, alors que son père ouvre dans la rue de Paris, une maison d’éditions musicales, sa grand-mère violoniste, l’initie à son instrument.
Au cours des années 30, Luc rentre à l’école de musique pour y suivre l’enseignement d’Évenor Lacouture et de Jules Fossy. Alors que ce dernier lui inculque la pratique des danses de salon comme le quadrille à la base du séga, Évenor Lacouture lui apprend les rudiments de la musique classique.

Des débuts prometteurs

À l’âge de quinze ans, Luc intègre l’orchestre symphonique de Saint-Denis qui se produit régulièrement dans le grand salon de l’Hôtel de ville. Il multiplie les représentations publiques en participant à de nombreuses kermesses et en animant des mariages.
En 1945, il travaille en tant que secrétaire du parquet au tribunal de Saint-Denis. Mais seule la musique le captive. Il se détache progressivement de son poste pour se consacrer pleinement à sa passion. Au rythme du séga, sa première formation créée avec Jules Arlanda se produit dans tous les lieux prisés de l’île.
En 1954, le jeune musicien quitte La Réunion pour s’installer à Antananarivo. Pendant trois ans, il côtoie dans les night-clubs de nombreux artistes professionnels l’initiant notamment au jazz, à la musique traditionnelle et à la variété. Puis il effectue en 1957 un court séjour à La Réunion, durant lequel il joue au sein de "l’Orchestre Donat", avant de s’exiler à Paris.

Les années folles

Nouvellement débarqué dans la capitale en 1958, Luc enregistre dans la maison "Vogue" qui le baptise "Roi du séga", afin de donner plus d’impact à ses disques.
Sa carrière parisienne commence en beauté par une représentation à l’Olympia.
Les années qui suivent s’avèrent fertiles en rencontres artistiques et en expériences musicales car il ne cesse de se produire. Instrumentiste polyvalent et réceptif à tous les styles musicaux, il intègre, en tant que contrebassiste, le groupe "Los Olvidados". Il est membre à part entière du monde du spectacle.
Il quitte Paris en 1960, pour devenir chef d’orchestre au cabaret du casino de Deauville. Sa faculté d’adaptation le conduit même à se produire à bord du paquebot “France”.
En 1966, le violoniste épicurien est de retour à Paris. Fort de ses expériences nouvelles, il crée sa maison de production de disques baptisée "Donali".

Le précurseur d’un métissage musical

Luc choisit de rentrer à La Réunion en 1968. Il retrouve ses compagnons musiciens de jeunesse (René Lacaille, Roland Raelison, Jules Arlanda, Rico Bourhis, Loulou Pitou...) et se produit régulièrement à leurs côtés. Professionnel à part entière, il s’adonne à nouveau pleinement au séga et crée le groupe "Adoc".
Après quatre ans passés à Saint-Joseph, Luc part vivre à Saint Denis. Il y rencontre Jacqueline Farreyrol et anime à ses côtés l’émission pour enfants, "Les p’tits piafs des îles”.
Durant les années 1970, le violoniste multiplie ses prestations publiques en faisant des tournées. Il continue à composer et à enregistrer des ségas.
Installé à la Saline, il mène par la suite une vie plus paisible, troquant fréquemment le séga pour d’autres répertoires. Son dernier 33 Tours se caractérise ainsi par des arrangements empruntés à la culture jazz.
En 1986, il fait la “une” des journaux en annonçant qu’il souhaite finir sa vie à Tahiti. Mais trois mois plus tard, le voici de retour, des projets plein la tête.

Une œuvre inachevée

En 1988, Luc se produit au sein du "Le PSM Anatoll" dirigé par Pierre Louvet. Ensemble, les deux musiciens s’attèlent à créer "Zaccacias", un groupe d’instrumentistes professionnels du profil de "Malavoi". Au même moment, il est nommé responsable du département de Musique Traditionnelle au Conservatoire National de Région. Il disparaît le 4 avril 1989, sans pouvoir accomplir la totalité de ses projets d’envergure.
À l’âge de la sagesse, sa couronne de roi qui le cloisonnait trop souvent au séga lui semblait lourde à porter. Malgré cela, personne ne contestera ce titre honorifique, loin d’être usurpé.

Fanie Précourt



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  • chère madame précourt votre article est vraiment complet et résume bien le parcourt de luc donat que j ai bien connu et que j admire particulièrement. mais ce qui me gene un peu ;c est quand on parle de /roi du sega/ c est tres touristique, et un peu carte postale pour zoreil debarquant, mais nous vieux creoles cela nous fait sourire.il faut vraiment ne pas avoir vècu cette époque pour envisager l affaire. 1940,,1960 le monde de la scène du séga et du disque a la reunion ont étés marqués surtout par loulou pitou avec andré philip dans le sud et lacaille dans l ouest il n y avait de place pour personne d autre.ce n est qu en fin soixante qu on a vue arriver un p tit 45 tours avec /l amour lé doux/qui n est pas de lui, et /ptit angelo non plus, aprés la suite est connue....mais cela n enlève rien a son grand talent bien sur, et surtout il nous manque a tous.

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  • Un bon souvenir de Luc Donnat, dont l’évocation me rappelle mes années à la Réunion. Quel artiste ! Et dont le talent dépassait, très très largement le séga. Un grand Monsieur.

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