Après la diffusion du film “Z”

Hommage aux combattants réunionnais pour la démocratie

6 août 2005

Mercredi dernier, Tempo a diffusé le film “Z” réalisé en 1968 par le cinéaste français d’origine grecque Costa-Gavras. Il s’agit d’un film que seule une infime minorité de Réunionnais avait pu voir fin 1969 sur les écrans du cinéma Plaza à Saint-Denis, en raison des mesures mesquines - j’allais dire scandaleuses - prises à cette époque par la Préfecture de La Réunion.

(Page 3)

Comme les téléspectateurs s’en sont assurément rendus compte mercredi soir, le héros de ce film est incontestablement Georges Lambrakis, né en 1912, député de gauche au parlement grec, professeur à la faculté de médecine d’Athènes, qui a détenu le record de Grèce en saut en longueur de 1936 à 1959 et qui fut médaillé aux Jeux des Balkans.
À peine sorti de l’adolescence, Georges Lambrakis prend conscience du danger que fait courir à son pays, théâtre d’une sanglante guerre civile de 1946 à 1949, un régime prêt à recourir à tous les moyens pour réduire ses détracteurs au silence. Ce qui conduit le brillant sportif à s’engager dans la vie politique. Le pouvoir ne lui pardonnera pas le combat inlassable qu’il mène en faveur de la paix, de la liberté et de la démocratie : sous les yeux d’un impressionnant service d’ordre composé essentiellement de militaires - dont de hauts gradés -, Georges Lambrakis est assassiné le 28 mai 1963.
C’est à ce combattant grec, dont la mort fut celle d’un héros, que Paul Vergès et son Conseil municipal voulurent rendre hommage en proposant le 31 août 1971 de donner son nom au stade municipal du Port. Le même jour, la municipalité exprima le désir d’honorer la mémoire du prestigieux Portois Louis Payet en donnant son nom au nouveau gymnase de la cité maritime.

Cimendef et Anchaing : "des bandits de grand chemin"

Cette double initiative de la municipalité d’union démocratique élue le 21 mars, se heurta à l’opposition brutale du préfet Paul Cousseran. Dans un courrier expédié le 4 octobre 1971 au Maire du Port, le chef du département déclare : "je suis opposé à de telles appellations, qui sont susceptibles d’être contestées par une large fraction de la population."
À la même époque, la municipalité de La Possession avait de son côté émis le vœu que deux rues de la ville portent les noms d’esclaves rebelles de La Réunion : Cimendef et Anchaing. C’en était trop pour le représentant de l’État dans notre île. Paul Cousseran fit savoir à Roland Robert qu’il était hors de question que les noms de "bandits de grand chemin" soient donnés à des rues de La Possession.
Devant une telle attitude du préfet, aucun doute n’est permis. Il s’agit de l’expression d’une volonté - déjà très forte à l’époque coloniale - de priver les Réunionnais de la connaissance de leur Histoire. Une Histoire marquée par deux siècles d’esclavage. Une Histoire marquée aussi par des événements tragiques offrant une parfaite ressemblance à ceux qui se sont produits en Grèce peu après la Seconde guerre mondiale. Ces événements ont été évoqués par Costa-Gavras dans le film “Z”.

Des noms à ne jamais oublier

La diffusion de cette œuvre par RFO nous offre l’occasion de rappeler qu’au cours des dernières décennies, un certain nombre de nos compatriotes sont morts victimes soit de brutalités policières, soit d’agressions commises en présence de forces dites de l’ordre. Les Réunionnais ne doivent pas oublier les noms de :
o Marcel Dassot, mort le 16 octobre 1950 d’une fracture du crâne provoquée par les coups de matraque d’un inspecteur de police.
o François Coupou, sauvagement matraqué par les CRS le 29 mai 1958 à Saint-Denis.
o Éliard Laude, froidement abattu d’une balle tirée par un nervi du maire de Saint-Denis lors des municipales du 15 mars 1959.
o Thomas Soundarom, tué d’une balle tirée par les forces de l’ordre le 5 février 1962 à Saint-Louis.
o Édouard Savigny, tué par des nervis non loin de la mairie de Saint-André lors des élections du 10 décembre 1967 sous les yeux de CRS restés passifs.
o Rico Carpaye, assassiné au Port par des nervis du maire de Saint-Paul le 14 mars 1978.
À ces noms, dont la liste est volontairement incomplète, il faudrait ajouter ceux des innombrables personnes qui ont été victimes de lâches agressions commises sous les yeux souvent complices des forces de l’ordre ainsi que ceux des centaines de nos concitoyens emprisonnés arbitrairement au lendemain de grèves ou de consultations électorales.
Ils se sont tous battus pour le respect de nos droits. Ils incarnent le combat des Réunionnais pour la démocratie. En conséquence, ils ont droit à notre gratitude.

Eugène Rousse


Signaler un contenu

Un message, un commentaire ?


Témoignages - 82e année


+ Lus