Culture et identité

« Hommage aux travailleurs esclavisés et engagés des camps de Saint-Denis »

Fête Réunionnaise de la Liberté

Témoignages.re / 21 décembre 2019

Ce mercredi 18 décembre dans le quartier de Petite-Ile à Saint-Denis, pour célébrer la Fête Réunionnaise de la Liberté, l’association Rasine Kaf, présidée par Ghislaine Mithra-Bessière, a organisé une cérémonie « en hommage aux travailleurs esclavisés et engagés des camps de Saint-Denis ». Plusieurs partenaires associatifs, artistes, poètes et élus dionysiens ont participé à cette cérémonie, marquée notamment à la rue ravine Gentille par l’inauguration d’une plaque « en Hommage aux Hommes et Femmes saisis, engagés et affranchis de 1841 ». À ce sujet, ‘’Témoignages’’ vous transmet de larges extraits de l’allocution de Ghislaine Mithra-Bessière, qui a notamment rappelé le sens de cet événement.

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« L’administration coloniale de 1715 à 1938 les appelait esclaves, affranchis, engagés. On leur a donné des noms d’animaux, de métier, de pays ou encore selon ce qu’ils percevaient de leurs caractéristiques physiques, accentuant ainsi l’offense par des noms tels que Bedaine ou encore Migraine ou encore Dodu ; on leur a donné des prénoms qui sont devenus leurs noms d’aujourd’hui. Ces hommes et ces femmes arrachés à leur pays, travaillaient dans les champs, dans les plantations. Ils appartenaient aux propriétaires ou au gouvernement, ils étaient assujettis au Code Noir, au Code de l’Indigénat, au contrat d’engagement. Aujourd’hui, c’est un grand honneur et une grande satisfaction pour nous de rendre hommage à tous ces travailleurs qui ont construit les usines, les ponts et les routes, à tous ceux qui ont travaillé dans les champs, les plantations, à tous ces ouvriers de talents qui ont construit les églises et les édifices publics.
Ces travailleurs là, qui habitaient dans le Camp de Noirs ici même à la Petite Ile, on les appelait les Noirs du Roy parce qu’ils appartenaient au gouvernement. Ils sont 1.940 à avoir travaillé à l’atelier colonial situé juste derrière ces murs de la caserne, qui devra ouvrir ce barreau pour que chacun puisse accéder à sa propre histoire.
Fyèr léritaz nout zansèt, nou vé fé sort ali dann fénoir ! C’est le travail que l’association Rasine Kaf a entrepris depuis 1999, soit depuis 20 ans, accompagnée par l’association Label Frèr2son, et nous avons présenté l’histoire des camps de Saint-Denis en 2008 dans un rapport que nous avons intitulé ‘’Itinérance’’ et qui est disponible pour ceux qui le souhaitent ; ce travail a été achevé par une exposition intitulée ‘’Kan Destyn’’, présentée par Label Frèr2son en 2017, et poursuivi par une recherche généalogique en faveur des habitants de la ville et des kartyé mené par Nathaniel Fontaine-Mithra.
Nous sommes donc aujourd’hui non pas dans un aboutissement mais dans une suite logique de tout ce travail mené depuis plus 10 ans sur les camps de Saint-Denis. Le Komité Rényoné Panafrikin nous a rejoint l’année dernière dans ce travail de reconstitution de l’histoire, de remémoration et de réparation.
Ce travail nous amène à reconsidérer la nomenclature de l’esclavage définie par l’ordre colonial pour classifier les hommes, les femmes, les enfants, les métiers, les noms et à changer de paradigme en mettant en avant non pas leur statut forcé et contraint mais leur humanité, leur origine, leur profession, leur art, leur talent ; ce qui nous amène à poser un autre regard sur ces hommes et ces femmes venus de toutes les civilisations et à les considérer comme des travailleurs et non pas des esclaves, des engagés, des affranchis, quitter cette nomenclature de la souffrance et de leur restituer leur dignité, qui a été bafouée par la vente, la traite et l’esclavage… Le statut ne fait pas la personne ; ils ne sont pas esclaves mais ils ont été mis en état d’esclavage, c’est pourquoi nous proposons le terme d’esclavisés et non pas d’esclaves pour qualifier ces travailleurs sans droit et sans salaires, exploités pendant près de deux siècles concernant les esclavisés et encore une centaine d’années après concernant les engagés qui ont subi les mêmes conditions de travail que la génération précédente d’esclavisés. Nous n’oublions pas qu’esclaves et engagés viennent des mêmes pays d’origine.
Sortir cette histoire du silence et de la honte dans laquelle elle s’est figée c’est la première réparation car elle permet de redonner aux ancêtres venus d’Afrique, de l’Inde et de Madagascar la place qui leur revient de droit, la place d’ancêtres, dans ce rapport au sacré qui fonde notre spiritualité afro-malgache, une réincarnation assumée et nécessaire.
Elle permet de quitter l’habit de la honte pour se parer de cette fierté qui fait notre essence et qui doit constituer notre sentiment d’aujourd’hui, notre mental, note force, notre façon de nous réunir.
Sortir de la honte pour porter fièrement cette histoire en nous, l’histoire de nos gênes et de nos valeurs. Reconnaître la culture que les esclavisés et les engagés nous ont léguée en héritage, le maloya, le culte des ancêtres, l’hommage à Hanuman, la danse de jako, les défilés malbar, les chapelles et les boukan et les mosquées pour ne citer que cela, mais la liste est longue de l’héritage linguistique, économique, artisanal, culturel, sociétal qu’ils nous ont laissé.
La place des esprits, des dieux et des déesses dans notre cosmogonie, mais aussi la culture populaire de façon générale.
Ces travailleurs de la ville, ces gardiens de la mémoire, ces nénènes nous ont tout appris, le sens du travail et de la convivialité, la solidarité, le respect, la dignité, la parole d’honneur. Ils se sont mis au service des gens de la ville, les ont nourri, les ont blanchi, ont éduqué leurs enfants, nous ont transmis la langue du pays. Ils ont construit la ville et pourtant ils en ont été exclus, habitaient ce qu’on appelait les faubourgs, les écarts aujourd’hui, les kartié, la ville ne les a pas intégrés, la ville a rejeté leurs fondamentaux.
Et c’est la deuxième réparation qu’il faudra opérer : redonner aux kartié ses lettres de noblesse et honorer ses talents de l’intérieur.
Nous sommes là aujourd’hui pour dire notre fierté face à tous ces travailleurs, à tous ces messagers, à tous ces gramoun qui ont apporté à la ville de Saint-Denis toute sa richesse et son faste, sa culture de la résistance, qui demeure malgré les expropriations continues.
Nous sommes là aussi pour interpeller la ville sur son devoir de mémoire et de reconnaissance qui ne peut pas s’arrêter à la pose d’une plaque, bien que ce geste soit hautement symbolique et nous vous remercions, mais pour attendre qu’une réelle requalification des kartié populaires soient entreprise, et que les travailleurs esclavisés, engagés et tous les travailleurs d’aujourd’hui et de demain trouvent la place qu’ils méritent dans notre société, dans notre cité, nos rues, nos places, nos boulevards, nos monuments, la place de pères et de mères fondateurs, et que ce site qui a accueilli 1940 travailleurs, malgaches et africains entre 1815 et 1846 et qui est considéré comme le plus grand Camp des Noirs de l’île soit érigé comme le premier site de l’afrodescendance réunionnaise.
Ce qui est conforme à la décennie de l’afrodescendance promulguée par l’UNESCO en 2014 et ce jusqu’en 2024. Les noms que vous allez trouver sur cette plaque que nous allons dévoiler aujourd’hui sont pour certains d’entre eux des noms de personnes qui habitent ce kartyé et le travail que nous allons continuer c’est de relier par le biais de la généalogie ces noms d’aujourd’hui à ceux d’hier et remettre ainsi dans la mesure du possible leur matrimoine et leur patrimoine aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui ».