Gaston Kelman : “Je suis noir et je n’aime pas le manioc”

« Il faut former les gens à savoir que ’noir’ ne veut pas dire éboueur ou vigile ! »

25 novembre 2006

Sur des notes d’humour et d’anecdotes, l’écrivain français Gaston Kelman, né au Cameroun, parle d’un monde : un monde sans races, ni étiquettes et ni a priori ! Un monde sans histoire, débordant de fraternité. Le paradis, pour résumé. Sa première rencontre d’avant-hier soir à la salle des Fêtes de Sainte-Suzanne a abouti à un échange avec une centaine de personnes.

Il n’a pas honte de sa couleur (noir), ni de celle des autres. Elle ne représente pas un handicap pour lui et même pas une couleur. Gaston Kelman n’a pas tiré une croix sur son passé. Cette période de la vie d’un individu peut être enrichissante pour lui, comme pas. Imaginez un peu la scène : aujourd’hui, un homme ou une femme apprend la nouvelle suivante : son arrière grand-mère noire a été violée par un homme blanc. Est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle ! A-t-on la moindre minute pensé aux conséquences psychologiques ? En quoi cette nouvelle peut contribuer à l’épanouissement d’un individu ? Ne va-t-elle pas animer une certaine haine envers les personnes blanches ? Est-ce cela que l’on recherche ? Gaston Kelman est en quête de communion entre tous les hommes. Un point c’est tout. Pour parvenir à ce but, il propose de regarder la réalité dans le blanc des yeux pour abolir toutes les pensées noires.
Gaston Kelman est un fin observateur. Il relève tout ce qu’il entend, tout ce qu’il voit pour que les mentalités se métamorphosent. Lors de sa première rencontre avec les Réunionnais à la salle des Fêtes du Bocage Sainte-Suzanne, il a “balancé” des anecdotes.

J.-F. N.


Retranscrit dans un ordre aléatoire, les petits mots de l’écrivain Gaston Kelman rappellent la réalité des rapports entre les hommes. Ils interpellent même si on ne partage pas tous ces points de vue.
« La pensée n’a pas de couleur ».
« Nous devons changer les mentalités. En France, lorsque l’on embauche un Noir, c’est pour l’aider. On ne voit pas ses diplômes, ses capacités ».
« Le Noir a existé le jour où un Blanc a décidé qu’il y ait un noir ».
« J’ai fait mon choix, la race n’existe pas ».
« Je ne qualifie pas une personne par ses origines ».
« Je ne cherche pas ma destinée dans l’Histoire ».
« L’Afrique sait d’où elle vient (Lucie). Mais sait-elle où elle va ? ».
« À mon fils, je lui raconte la réalité. Je suis un cadre et non un esclave ».
« Pourquoi nous enferme-t-on dans un espace ? ».
« S’il y a deux curriculum vitae : celui d’un Noir et celui d’un Blanc, on sait lequel val à la poubelle ».
« Le curriculum vitae : quelle horreur ! Imaginez un instant la tête du patron lorsqu’il découvrira que le futur employé est noir ».
« Le Noir c’est le sport ! Vous savez quel est le nombre de Noirs à la
" HALDE" ? (Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations) ».
« À quoi ça servent toutes ces années de commémoration ? ».
Gaston Kelman parle de l’abolition de l’esclavage. Mais de nos jours, des pays continuent à pratiquer cette forme d’exploitation de l’Homme par l’Homme.
« Un noir américain et un noir africain ne sont pas perçus de la même façon à Paris ».
Gaston Kelman définit la culture comme suit « la capacité à s’adapter à un espace (...) elle est individuelle (...) elle permet d’avoir une place en tant qu’individu ».
« On croit lui (le Noir) rendre service en le renvoyant dans sa culture millénaire ».
« Qu’on n’enferme pas le Noir dans une histoire traumatisante ».
« Ma perspective, c’est le présent. Le passé est un point de repère ».
Un jour, un de ses amis lui (Gaston Kelman) demande s’il a souffert de l’esclavage ? Gaston Kelman lui répond : « Tu y étais ».
« Ils sont blacks car on les renvoie dans une référence africaine ».
« Plus jamais ça »,
dit-il à propos de l’esclavage.
« Qu’on arrête de se regarder en noir, en blanc, en jaune ».
« La colonisation a une perspective totalement négative ».
« Il faut que les patrons comprennent qu’embaucher un Noir, ce n’est pas faire l’aumône, mais recruter quelqu’un qui va apporter de la valeur ajoutée à l’entreprise ».


Qui est Gaston Kelman ?

Il est une réserve d’humour et le contact s’établit au quart de tour. Il est né au Cameroun, il y a 50 ans. Titulaire d’une Licence bilingue de l’Université de Yaoundé, il a continué ses études en Grande-Bretagne, puis en France en obtenant un 3ème cycle d’Urbanisme. Pendant 10 ans, il a exercé la fonction de Directeur de l’Observatoire du syndicat d’agglomération nouvelle de la ville d’Évry. Il est aujourd’hui consultant au sein d’une association qui milite pour l’intégration des migrants noirs. Il est surtout connu pour son livre “Je suis noir et je n’aime pas le manioc”. Il y porte un regard lucide sur les Noirs « qui ses complaisent trop souvent dans le rôle de victimes ».


“Au-delà du Noir et du Blanc”

« Ce livre est-il la suite de mon précédent travail “Je suis noir et je n’aime pas le manioc” » ?, je pense que c’est indéniable. « Ce nouveau texte permet d’expliciter certains malentendus, de répondre à des questions restées en suspens ou soulevées dans le manioc, aller plus loin dans le débat... ».
(Gaston Kelman)


“Je suis noir et je n’aime pas le manioc

Gaston Kelman a ici rédigé un témoignage sur la condition de Noirs dans la société française. Il nous livre sa propre perception des Français d’origine africaine ou Africains de culture française, regrettant parfois d’être lui-même incompris par les autres Noirs. Pour lui, un Noir est un Blanc à la peau foncée. Avec des formules piquantes, Gaston Kelman pointe les a priori que partagent les Blancs comme les Noirs. L’un de ses chapitres s’intitule : “Je suis noir et j’en ai une toute petite”.

Conférence-débat de Gaston Kelman aujourd’hui samedi à 17 heures à la salle du Conseil municipal de Saint-Paul.


L’identité se construit-elle avec le passé ?

La conférence de Gaston Kelman sur le thème de l’Identité et des cultures à Sainte-Suzanne a suscité des réactions et des questions dans l’assemblée. Des réactions d’incompréhension et d’adhésion. Laurent Médéa et Jean-Marie Kalombo ont confié leurs points de vue.

• Laurent Médéa, Sociologue

Connaître ses origines pour bâtir son identité politique

Dans son livre “Je suis noir et je n’aime pas le manioc”, Gaston Kelman démonte tous les clichés que la population française collectionne sur les Noirs. L’auteur démonte le racisme, la stigmatisation, l’enfermement dans un statut inférieur du Noir. Il affirme clairement que tous les Noirs ne sont pas les mêmes selon qu’ils viennent du Cameroun, du Mozambique, de Madagascar... Alors que la société associe la couleur de peau noire à une identité. J’ai apprécié cette démarche. Mais en même temps, Gaston Kelman refuse qu’on le désigne en tant qu’Africain. Il se dit Noir mais uniquement Français, parce qu’il veut qu’on le reconnaisse comme n’importe quel citoyen français.
Et pourtant, je pense que c’est la différence qui nous donne une identité, c’est dans la différence que se construit l’identité, dans la confrontation à d’autres cultures, avec ses éléments divers. Gaston Kelman veut que tout le monde soit égal dans la culture. A mon sens, c’est impossible.
Le livre a été écrit dans un contexte particulier qui est celui du territoire hexagonal. La Réunion a une histoire particulière. Ici, les immigrés ce sont les zoreils, qui arrivent avec peut-être des préjugés de pays exotiques, et les ressortissants des pays de l’océan Indien. L’histoire des Noirs de l’Outre-mer n’est pas la même que celle des Noirs de France. Les Africains ne sont pas descendants d’esclaves.
La problématique des Noirs à La Réunion est celle des Cafres, descendants d’esclaves et d’engagés qui ne savent pas d’où ils viennent. Et ce sont les seuls dans notre société à être coupés de leurs racines, alors que les Chinois savent précisément s’ils sont originaires de Mexian ou d’une autre région, les Zarabes viennent du Gujerat, les Tamouls du Tamil Nadu. Ceux-là n’ont pas eu de mal à se construire un avenir, une place dans la société parce qu’ils ont pu s’appuyer sur leur identité. Les Chinois et les Tamouls appartiennent à la catégorie socioprofessionnelle supérieure.
Mais la France a mené une telle politique d’assimilation et d’aliénation à une époque que les Cafres n’ont pas eu accès à leurs origines. Lorsque François Mitterrand a commencé à libérer l’expression culturelle, la recherche de l’identité culturelle a explosé. Les Tamouls, les Zarabes, les Chinois n’hésitent pas à mettre en avant leurs origines culturelles. Les Cafres ne savent toujours pas, et n’ont peut-être pas très envie d’aller les découvrir. L’image de l’Afrique que véhicule les médias est tellement négative : les guerres interethniques, la famine, la corruption, les maladies. Il existe une peur liée à la couleur de la peau. Le Noir se sent inférieur parce qu’on le considère ainsi ; où que l’on soit, le Noir est en bas de l’échelle sociale, et même en Afrique, on trouvera toujours plus noir que soi, et donc plus inférieur.
Je crois que c’est essentiel pour les Cafres de savoir d’où ils viennent afin de rechercher leur identité politique, c’est-à-dire arriver enfin à se définir une place dans la société, un rôle dans la cité et d’apporter des repères à la population. Parce que toute la population rejette cette identité Cafres, de descendants d’esclaves et aussi d’esclavagistes. Les Cafres ne sont toujours pas considérés comme toutes les autres ethnies. Mais attention, cette recherche des origines, il faut qu’elle soit bénéfique pour la population, qu’elle permette à chacun de trouver sa place et non pas qu’elle monte les uns contre les autres.

• Jean-Marie Kalombo, Président d’Afrique océan Indien

Pourquoi connaître ses origines pour exister ?

J’ai beaucoup apprécié l’intervention de Gaston Kelman lors de la conférence à Sainte-Suzanne. L’idée principale que j’ai retenue, avec laquelle je suis d’accord, c’est qu’il faut cesser de s’apitoyer sur notre passé, descendants d’esclaves ou colonisés. Nous devons regarder l’avenir avec objectivité et nous poser franchement la question de ce que nous devons faire maintenant. Que faisons nous pour le Darfour, ou pour l’Irak ? Que faire pour que des situations de domination de l’Homme par l’Homme ne se reproduisent plus ? Au lieu de porter des chaînes symboliques simplement pour dire que nous sommes descendants d’esclaves, nous devons aussi quitter les clichés dans lesquels nous enfermons les autres. L’Africain n’aime pas obligatoirement la musique et le foot, la femme africaine n’est pas friande de sexe. On ne peut pas réduire une personne de la sorte. Les Africains ont été à l’origine de grandes réalisations et ils le seront encore. L’Africain ne fait pas que jouer du tam-tam. Gaston Kelman est allé rencontrer des Camerounais qui lui ont reproché de renier sa culture. Ce n’est pourtant pas le message que l’auteur a voulu faire passer. Ce qu’il a voulu dire, c’est qu’on ne peut pas s’arrêter sur cette culture pour définir l’Africain.
Je suis d’accord avec Gaston Kelman, il est possible de se construire sans connaître ses origines. Pourquoi un Noir doit-il savoir qu’il est le descendant d’esclave pour arriver à exister ? Un Blanc a-t-il besoin de savoir que son ancêtre a souffert pendant la Seconde Guerre mondiale pour arriver à exister ? Ce qu’il faut se fixer pour avancer, ce sont des objectifs communs. Les Etats-Unis sont la première puissance mondiale et pourtant ils sont le résultat d’un melting-pot. Ce n’est pas la connaissance des origines qui fait avancer ce pays, mais un objectif commun. Certes, nous avons besoin de connaître notre histoire, mais on peut avancer sans elle.
Comme l’a souligné Gaston Kelman, on organise en Métropole des voyages en Afrique, peut importe le pays, pour des Français d’origines aussi diverses que le Cameroun, le Sénégal... Pour qu’il retrouve leurs origines ! Mais ces enfants sont des Français à part entière. Les amener en Afrique est une mauvaise façon de pouvoir les intégrer. Pourquoi n’organise-t-on pas aussi ce genre de voyage pour les Arméniens, les Polonais.
Je considère que c’est à la Nation d’apprendre l’Histoire aux citoyens et non à eux d’aller la chercher. Comme elle l’a fait pour la Seconde Guerre mondiale, elle doit le faire pour l’esclavage. Les gens dépensent beaucoup d’énergie pour découvrir cette histoire faite de plaies et de souffrances. Un pays ne peut se construire en ressassant ces atrocités du passé. L’Allemagne est aujourd’hui la première puissance économique européenne alors que son passé est chargé d’atrocités. Le Portugal, au contraire, a eu une histoire glorieuse, mais elle n’a pas déterminé la place de ce pays aujourd’hui.
Quand à l’argument de la discrimination dont sont victimes les banlieues par exemple, je n’y crois pas. En quoi être noir aujourd’hui explique-t-il qu’un jeune quitte l’école ? Les Juifs ont-ils arrêté de travailler parce que 6 millions d’entre eux ont péri dans les chambres à gaz ? Non, pour avancer, il faut travailler. Si des enfants arrêtent l’école, c’est parce que des parents démissionnent. Les jeunes décident aussi de s’identifier à une culture qui n’est pas la leur, une culture black : un style de musique, le rap, une culture qui va l’encontre de la possibilité d’évoluer. Personne ne les empêche de travailler à l’école. Ce n’est pas la faute du gouvernement s’ils quittent le système scolaire. Ensuite, on leur promet des emplois et des logements lorsque des émeutes se produisent. Mais quels emplois peut-on donner à des gens sans formation ?
En revanche, j’estime que la discrimination positive est une solution pour que l’échantillon très faible de jeunes issus de l’immigration, qualifiés, accède à un emploi qu’ils méritent par leurs compétences. Je ne soutiens pas Sarkozy d’ordinaire, mais sur ce point, je le suis. Je ne parle pas de discrimination positive pour ces adultes de demain qui brûlent les voitures.
Il y a tout de même un point sur lequel je ne suis pas d’accord avec Gaston Kelman. Il critique les musées qui ont tendance à représenter l’Afrique par le tam-tam. Mais ces objets font aussi partie de notre culture, de notre passé, nous n’avons pas à les occulter. Cela n’a rien à voir avec des chaînes d’esclaves qu’on va exhiber pour pleurer dessus.

Propos recueillis par Edith Poulbassia


L’Amicale Afrique océan Indien

C’est à l’initiative de l’association Afrique océan Indien que Gaston Kelman est venu dans l’île pour donner 2 conférences sur le thème “Identités et cultures, les nouvelles frontières”. L’objectif de l’Amicale est de promouvoir la connaissance des cultures et des richesses africaines pour le public réunionnais. Il s’agit de rompre avec l’image donnée de l’Afrique, avec les clichés et de faire découvrir la face cachée de l’Afrique. L’association organise des repas à thème, comme la présentation des masques africains. La présence de Gaston Kelman s’inscrit dans cette volonté de mieux connaître la place des Africains en Métropole et à La Réunion, également de mieux comprendre les problèmes qu’ils rencontrent.


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Témoignages - 82e année


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