Une interview d’Eugène Rousse à propos du 2 janvier 1956

Il y a 50 ans : deux communistes réunionnais sont élus députés

3 janvier 2006

Le 2 janvier 1956, l’élection inattendue de deux députés communistes, Raymond Mondon et Paul Vergès, secoue l’immobilisme de la société post-coloniale.

Témoignages : C’était hier les 50 ans d’un événement politique - les élections législatives du 2 janvier 1956 - qui a profondément marqué La Réunion. Que s’est-il passé à ce moment-là ?

- Eugène Rousse : Le 3 janvier 1956, les Réunionnais apprennent officiellement que deux candidats communistes, Raymond Mondon et Paul Vergès, ont été élus la veille députés de La Réunion. Ces élections interviennent dix ans après la promulgation de la loi érigeant La Réunion (et les autres vieilles colonies) en département français. Lors du vote de la loi, le ministre des Finances, André Philip, avait émis un avis défavorable à l’adoption de certaines dispositions incluses dans les trois propositions de loi. Il estimait que cela coûtait beaucoup trop cher à l’Etat français, alors que le rapporteur, Aimé Césaire, avait insisté sur le fait que le rattachement des départements d’Alsace et de Moselle, en 1919, n’avait pas soulevé ce genre d’objection.
En 1946, le ministre de la France d’Outre-mer, Marius Moutet, avait opté pour une législation comparable à celle de l’Algérie et demandé une période transitoire pour l’application de la nouvelle loi.
Dans les faits, dix ans plus tard, l’île n’avait pas connu de changements majeurs. Certes, il y avait eu l’AMG (Aide médicale gratuite), l’Allocation aux vieux travailleurs salariés (AVTS) et la Sécurité sociale. Mais en matière d’équipements, les transferts financiers étaient notoirement insuffisants pour changer le visage de La Réunion. En 1954 par exemple, ils s’élevaient à 25 millions de francs CFA ; ce qui était peu de chose.

"Un grand espoir chez les plus démunis"

Donc, en 1956, le constat est que la législation sociale n’est pas appliquée.

- Les salaires sont toujours des salaires de famine ; le partage des produits et sous-produits de la canne est toujours régi selon les normes anciennes. En 1955, l’usinier René Payet avait accepté un autre mode de partage, plus favorable aux planteurs, après les grandes manifestations auxquelles a donné lieu la menace de fermeture de l’usine de Quartier Français. En 1953, les fonctionnaires ont fait 63 jours de grève pour obtenir d’être traités à égalité avec leurs homologues métropolitains. En somme, les seuls changements survenus sont ceux qui ont été arrachés par la lutte sociale et syndicale. Aussi, le 2 janvier, l’élection de deux députés communistes fait-elle se lever un grand espoir. Encore faut-il noter qu’ils ont été élus de justesse - avec 52,6% des voix - et à la surprise générale car les communistes ne dirigeaient que 7 communes sur 23, alors qu’en 1945, les progressistes détenaient la majorité (12 communes). Surprise imputable au fait que la fraude électorale, sournoise et déjà massive, avait contribué à l’érosion du grand mouvement d’après-guerre.
Cette victoire a donc fait lever un grand espoir chez les plus démunis, qui ont pu penser que la loi de 1946 serait enfin appliquée. Cela n’a pas été le cas. L’arrivée de Jean Perreau-Pradier en juin 1956 a fait que, à partir du 13 juin de cette année a été mis en œuvre un plan pour éliminer tous les communistes des assemblées élues. Cela s’est traduit notamment par la pratique d’une fraude ouverte et brutale, pendant quinze à vingt ans.

Qu’est-ce que les 2 députés communistes ont pu faire de leur mandat ?

- Ils ont surtout émis des protestations pour obtenir l’application de la loi du 19 mars 1946. Le ministre des Finances estimait que la France n’était pas assez riche pour financer le développement des départements français d’Outre-mer, mais elle l’était pour se lancer dans une guerre ruineuse en Algérie. Il faut rappeler à ce propos que la législature n’a pas été complète : les événements d’Algérie, déclenchés le 1er novembre 1954, débouchent notamment sur le 13 mai 1958 et la dissolution, un peu plus tard, de l’Assemblée nationale. Lors des élections de novembre 1958, les deux députés communistes ne retrouvent pas leur siège. Ils ont siégé en fait pendant deux ans et dix mois à l’Assemblée nationale, qui leur offrait une tribune depuis laquelle ils ont dénoncé inlassablement l’arbitraire et le mépris colonial.

Ils ont pu intervenir souvent ?

- Très souvent, surtout Raymond Mondon. Raymond Mondon résidait à Nanterre avec sa famille et il m’a été donné de constater au cours de mon congé en 1958, qu’il se rendait régulièrement à l’Assemblée nationale.
Paul Vergès était quant à lui très présent à La Réunion. Ses adversaires l’avaient surnommé “le député-résident”. Les propositions de loi étaient toutefois cosignées par Paul Vergès et Raymond Mondon.
"Les députés communistes n’étaient pas écoutés à l’Assemblée nationale"

Ils avaient, en quelque sorte, procédé à un partage du travail...

- Exactement. Et c’était un partage équitable car il y avait de part et d’autre un énorme travail de terrain à faire. Paul Vergès dirigeait “Témoignages” à cette époque-là et il animait d’innombrables réunions, qui ont préparé la transformation de la Fédération du PCF de La Réunion en Parti communiste réunionnais, en mai 1959.
Ce “partage du travail” répondait aussi à une réalité : les députés communistes n’étaient pas écoutés à l’Assemblée nationale. Tout se passait comme si on voulait les discréditer auprès de leur électorat. Raymond Mondon m’a raconté un jour cette anecdote : une mission du Conseil général vient à Paris et, naturellement, Raymond Mondon l’accompagne dans les ministères. Jean Perreau-Pradier présente les élus du Département selon leur canton. Quand il arrive au député, il dit : "Monsieur Raymond Mondon a cru utile de se joindre à nous !" Et les ministres n’ont pas eu un seul mot pour déplorer l’attitude sectaire et méprisante du Préfet de La Réunion.

Nous sommes en 2006 et donc ce sera en mars les 60 ans de la loi de 1946. Qu’est-ce que ceux de nos contemporains qui n’ont pas vécu cette période peuvent en retenir ?

- Au regard de cette période de notre Histoire, il m’a paru important de rappeler les réticences de ces deux ministres : celui de la France d’outre-mer et le ministre des Finances. Ils étaient d’accord tous les deux pour une départementalisation un peu bâtarde, sur le modèle algérien.

En 1946, comme vous le rappeliez tout à l’heure. Mais dix ans plus tard, après le déclenchement de ce qui allait devenir la guerre d’Algérie, ils auraient pu se dire que certaines "économies" n’étaient pas si avantageuses...

- C’est vrai, mais ils n’ont pas vraiment tiré les enseignements des événements algériens à ce moment-là. Finalement, la guerre d’Algérie aura duré sept ans, c’est-à-dire presque aussi longtemps que la guerre d’Indochine.

Propos recueillis par P. David


Signaler un contenu

Un message, un commentaire ?


Témoignages - 82e année


+ Lus