’Indigènes’ : un film de guerre

11 octobre 2006

Il est difficile de parler d’un film qui, bien avant sa sortie, était déjà sur les rails du succès. Mais la presse, unanime, a porté une analyse sur le film et le contexte historique. Personnellement, je trouve que c’est une erreur.
Vouloir que le film "Indigènes" soit un film historique témoin et le réduire aux manquements de la France vis-à-vis de ces tirailleurs venus se faire tuer pour la "mère-patrie" nous fait passer à côté d’un grand film maghrébin. Il faut séparer l’œuvre cinématographique de l’injustice faite aux milliers de soldats des ex-colonies françaises, si l’on ne veut pas oublier le talent et le professionnalisme des auteurs et des comédiens.
S’il est vrai qu’à la sortie des salles de cinéma, l’émotion est à son comble et nous pousse tout naturellement à la révolte, il faut parler d’"Indigènes" en tant qu’œuvre cinématographique pour rendre hommage au réalisateur Rachid Bouchareb et aux comédiens Jamel Debbouze, Samy Naceri, Roschdy Zem, qui ont reçu, et ce pour la première fois dans l’histoire du festival de Cannes, le prix d’interprétation masculine tous ensemble, sans oublier les interprètes et figurants de cette grande fresque historique. Alors, moi je vous propose d’aller voir ce film en deux temps pour ne pas passer à côté d’un chef-d’œuvre et mélanger passion et raison.

Mourir pour des idées

Mourir pour des idées ou pour une idée, telle est en substance le fond du scénario développé dans ce film. Tous, ils sont depuis bien des années sous la férule de la France qui colonise leurs pays, ils subissent les humiliations et voient leur terre colonisée par des femmes et des hommes venus d’ailleurs. Pourtant, il suffit qu’un chef de village coure dans les rues et rameute les habitants au cri de : "Venez tous, la France a besoin de nous pour la sortir de ce bourbier, elle a besoin de nous pour aller jusqu’à donner notre sang et chasser les nazis de la mère-patrie". La "mère-patrie", le grand mot est lâché, et tous, volontaires indigènes, mais néanmoins français, du moins c’est que l’on veut leur faire croire, tous, ils sautent dans les camions pour rejoindre l’armée française, celle de la patrie écrasée. Quelques-uns ont même appris une phrase d’un certain général De Gaulle qui dit : "Cette guerre est celle de toutes les libertés !". De toutes les libertés, cela sonne comme un appel à la délivrance, à la construction d’un socle universel sur lequel s’appuieront et rayonneront tous les idéaux annonciateurs d’un avenir radieux. Voilà ce qui résonne dans la tête de nos héros, cela et tout le reste qui va avec rêve d’émancipation, mais surtout la certitude que le sang versé l’est pour la liberté de la France, de leur France !
Je ne peux m’empêcher de comparer ce grand film à "Glory" d’Edward Zwick qui relate l’épopée du 54ème régiment du Massachusetts pendant la Guerre de Sécession. Dirigé par le colonel Robert Gould Shaw, le 54ème fut le premier régiment formé d’Américains de couleur. Si l’époque est, il est vrai, décalée, et s’il ne s’agit pas là d’indigènes ("Indigène" : population originaire du pays où elle se trouve), mais d’esclaves noirs affranchis, l’histoire est semblable, elle se répète comme la vague qui, éternellement, vient frapper le rocher.

L’un des plus grands films de l’année

Le réalisateur d’"Indigènes" a tout mis dans cette aventure, ses tripes, ses différentes façons d’aimer, son talent et son désir de faire du vrai cinéma, de ce cinéma que l’on aime, tragique, réaliste et profondément humain. Tout ou presque a été dit sur les acteurs, mais on en a parlé sur un registre militant, on a surfé sur la revendication. Il vrai que ce film est profondément militant, mais on ferait une très grande faute si l’on ne disait pas que les comédiens ont joué d’une manière admirable, prouvant ainsi qu’ils étaient des grands, on ferait une très grande faute si l’on ne parlait pas de la photographie qui est d’une très grande facture, et enfin, on ferait une très grande faute si l’on ne parlait pas de la musique qui est omniprésente et qui rythme les scènes de manière émouvante. Tous ces ingrédients, la mise en scène, l’interprétation, la photographie et la musique méritent un prix collectif, sans doute celui de l’une des meilleures réalisations de l’année. Il est vrai que "Indigènes" a le label d’un film français, mais il est pour moi, avant tout, un grand film maghrébin, à moins que ce soit l’argent qui décide de la nationalité d’un film, auquel cas je ne comprendrais rien au 7ème art.
Je termine cette partie critique de l’œuvre en disant qu’il est très important de voir cette histoire sur grand écran. Le réalisateur fait plus que nous montrer la guerre, il nous y transporte.

Film prétexte

"Indigènes" a été un prétexte pour se rappeler à la mémoire de ces milliers de morts tombés pour la France. Cette fiction a fait réagir les politiques comme s’ils avaient ignoré pendant des dizaines d’années que les anciens combattants des ex-colonies françaises n’étaient pas traités de la même manière que leurs frères d’armes français de souche, alors que seules la dernière image et la phrase finale du générique nous renvoient au scandale des pensions gelées de ces soldats qui se sont battus aux côtés de la France.

Historique et dette d’honneur

Près de 120.000 tirailleurs et spahis originaires de 22 pays du Maghreb et d’Afrique noire intégrés alors à l’Empire français, dont beaucoup s’étaient déjà distingués lors des durs combats de la Campagne d’Italie, ont débarqué sur les côtes de Provence et ont été engagés dans la libération de la France, puis en Allemagne, jusqu’à la victoire de mai 1945.
En 1947, le général Leclerc, chef de la 2ème DB, avait réclamé que la France s’acquitte pleinement et sans marchander de la dette d’honneur qu’elle avait contractée auprès d’eux.
Lorsque la décolonisation s’est achevée en Afrique à la fin des années 1950 et au début des années 1960, la France a décidé, conformément à l’article 71 de la loi de finances du 26 décembre 1959, de geler à leur niveau de 1959 les retraites et pensions d’invalidité versées aux anciens combattants de son ex-Empire colonial. Il en a résulté une situation très inégalitaire vécue avec beaucoup d’amertume par les anciens combattants du Maghreb et d’Afrique noire qui touchent des pensions pouvant être jusqu’à 10 fois moins élevées que celles des anciens combattants français.
En 1996, un ancien sergent-chef sénégalais, Amadou Diop, qui s’était engagé dans l’armée française de 1937 à 1959, et en avait été radié lors de l’accession à l’indépendance du Sénégal, a porté plainte contre l’État français. Il n’avait touché qu’un tiers de la retraite qu’il aurait pu percevoir s’il avait été Français et s’il avait réclamé réparation.
En 2001, un arrêt du Conseil d’État a donné raison à titre posthume à cet ancien tirailleur sénégalais décédé depuis, et a jugé que cette distinction de traitement contrevenait à l’article 14 de la Convention européenne des droits de l’Homme et qu’elle constituait une discrimination fondée sur la nationalité.
L’arrêt du Conseil d’État oblige donc depuis les gouvernements français qui se montrent peu empressés, à réviser la loi de cristallisation de 1959. Cette loi concerne environ 85.000 anciens combattants de l’ex-Empire colonial français qui peuvent désormais prétendre à une revalorisation de leurs pensions avec un rattrapage des arriérés, pour un montant total évalué à environ 2 milliards d’euros.
En 2003, le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin s’est engagé sur la voie d’une "décristallisation" partielle de leurs pensions qui devraient désormais être indexées, non pas sur celles des Français, mais sur le coût de la vie dans les différents pays où ils résident.
En septembre 2006, à l’occasion de la sortie du film de Rachid Bouchareb, "Indigènes", le Ministre délégué aux Anciens combattants, Hamloui Mekachera, a indiqué que les 85.000 anciens combattants de l’armée française de nationalité étrangère, issus dans leur immense majorité de l’ex-Empire colonial français et qui appartiennent à 23 nationalités différentes, bénéficiaient désormais, grâce au processus de décristallisation des pensions, d’une parité de pouvoir d’achat dans leur pays respectif, avec leurs camarades anciens combattants français. Il a reconnu aussi que cela était "équitable mais pas satisfaisant", et qu’il fallait tendre vers la parité nominale en euros. En effet, la plupart de ces anciens combattants indigènes ne perçoivent en euros que la moitié ou même seulement un tiers du montant de la pension perçue par un ancien combattant français.
Le 27 septembre 2006, à la sortie du Conseil des ministres, Hamloui Mekachera a annoncé qu’à partir de janvier 2007, les anciens combattants de l’armée française originaires des anciennes colonies d’Afrique et d’Asie allaient percevoir les mêmes pensions que leurs frères d’armes français, et que le coût global de cette revalorisation qui va permettre d’atteindre l’égalité s’élèvera à 110 millions d’euros par an.

Le compte n’est toujours pas bon

Il est incroyable qu’après avoir gelé, puis fait semblant de croire que l’on allait vers une mise à niveau complète des pensions, le compte ne soit toujours pas bon, comme si l’on attendait que le nombre des bénéficiaires diminue pour que la France, enfin, s’acquitte de sa dette. La honte d’avoir fait semblant pendant des années de ne pas connaître cette injustice ne suffit-elle pas ? C’est sur l’ensemble du peuple français sur qui on jette le discrédit depuis la guerre. Comment, après cette injustice criante, peut-on dire à tous les immigrés qui, pour bon nombre sont les enfants de ceux qui sont venus mourir pour nous, que sous prétexte qu’il n’y a pas assez de travail, ils sont interdits de poser le pied sur notre sol ?
Les mesures d’ajustement concerneront les seules retraites des combattants et les pensions d’invalidité, laissant entier le problème des militaires de carrière et celui du rattrapage du "manque à gagner" provoqué depuis 1959 par la cristallisation des pensions.

Philippe Tesseron

http://www.espaceblog.fr/teletesseron/


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Messages

  • Bonjour,
    A lire tous vos commentaires, cela me dérange quelque peu.
    Le filtrage aussi.
    Pourquoi aurions nous honte ? Honneur aux combattants pour la libération de la France oui,
    Mais lorsque l’ont a pris son indépendance, souvent le armes a la main et que l’on a du sang sur les mains celui des Français souvent des appelées.
    Ont ne viens pas réclamer une hausse quelconque, il devrais déjà être heureux de recevoir les deniers si faible soit il d’une mère patrie qu’ils ont renié.
    Vous semblez oublié aussi que certain gouvernement ce sont opposé a la revalorisation de ces rentes, qui pour certain aurais été supérieur au salaire des travailleurs de ces pays.
    Ceci ne s’adresse évidemment pas à ceux et celles qui ont fait le choix d’être Français.
    Que les fils et petits fils viennent maintenant pleurez sur le sort de leurs aïeuls il y a de quoi se poser des questions.
    Ces fameux fils et petits fils habitent en France avec tous les avantages que cela leur confère.
    Ne vous en déplaise je ne vois pas la différence entre mon enfance a Montreuil, mon père ouvrier et ma mère femme de ménage et mes amis d’enfance d’Afrique du nord ou d’Afrique.
    Nous avons eus les mêmes chances si l’ont peux dire ? De la viande une fois par semaine etc.
    Les mœurs ont tout simplement changé, tout le monde mange relativement à sa faim dans ce pays.
    C’est pourquoi, je ne comprends pas de toujours faire passer la France pour la dernière des dernières.
    Alors que beaucoup ce batte pour y venir.
    Quel beau remerciement aussi de ce présenté aux Oscars pour l’Algérie alors que la France a presque tout financé.
    Merci a vous vous nous présenté votre vrai visage, vous n’aimez pas la France.

    christian

    • Oui mais la France comme bien d’autres pays a un passé qui est parfois honteu (les colonies) et qu’il faut bien le montré et dire la vérité vraie aux personnes dont leurs grands-parents ont combattu pour la France. Bien sûr n’ayant pas été récompensé à l’époque leur récompense est donc leur indépendance et ne sont pas si faibles que ça pour avoir repoussé cette "mère patrie" que tu défend si bien !Ils ne regnient pas la France c’était la France qui les regnaient et non pas l’inverse et peut être que cela dure toujours.Mais ne te fais pas d’illusion j’aime la France même si des fois elle dérape peu qui ne dérape pas ?!Mais surtout j’aime mes origines et c’est pourquoi je les défends.

      Rayan


Témoignages - 82e année


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