La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
31 août 2006

Perché sur un des replis du cirque de Salazie, à l’ilet à Vidot, Jean-Claude Técher garde vivante une tradition d’ouvrier forestier dont les gestes se perdent aujourd’hui. La forêt a toujours été son domaine, de Salazie à la caverne Dufour (Cilaos), tout au long d’un parcours autrefois jalonné de chantiers de l’ONF.
Né en février 1939, Jean-Claude Técher est aujourd’hui l’un des derniers gardiens d’un patrimoine menacé à Salazie, celui de la forêt et de ses métiers.
De temps en temps, le directeur de l’écomusée de Salazie, Patrice Pongérard, lui donne le rôle de "meneur de démonstration" : il est alors invité, avec une équipe de camarades, à faire voir aux enfants ébahis comment ils se servaient de la hache ou de la "scie de long”, comment on faisait les bardeaux et ce qu’étaient les lions d’boi. Avec Martial Turpin et Gonzague Payet, ancien chef d’équipe, ils ont fait les premières démonstrations de meule à charbon de bois, pour les enfants du cirque.
Son père avait un peu de terre, "in bon morso" mais pas assez fertile. Né dans une famille de six enfants, il dût travailler très tôt. Il est allé à l’école jusqu’au cours moyen 2 et, comme beaucoup d’enfant de 12 ans, à cette époque, li la sharoy delo, fèr blan si la tèt. "Ankor zènn marmay moin la komans travay" se souvient-il. Jusqu’à 17 ans, avec son père, et après tout seul, comme charpentier. Sa vie d’ouvrier est celle d’un charpentier, maçon et ouvrier de forêt, à l’ONF.
Lorsqu’on les envoyait "nettoyer" un lieu-dit de la forêt, par exemple à Terre Plate, c’était au sabre et à la hache. Ils devaient enlever les herbes, abattre des arbres en brûlant le petit-bois et en laissant le bois plus gros en un gros tas, au milieu. "Lavé in longër a respékté, 20 mèt rant shak lion d’boi", tas de bois en alignement que les créoles appelaient "seon". "si lété mal fé, i falé kassé, rëfèr", dit-il.
Il se souvient avoir travaillé sous les indications de M. de Floris, de Saint-André ou encore à Belouve avec M. Dijoux, chef de district de l’ONF, et un sous-chef du nom d’Alphonsine.
Les équipes étaient de 20 à 30 ouvriers ; cela dépendait du travail à faire et du chef d’équipe. "Sé pliss li navé son ga, sé pliss son moi lété pli for. Si li lavé 30 ga, li lavé o moin dé zour konzé par moi, payé". Une forme d’organisation du travail encore très proche de l’esclavage et de la dépendance unipersonnelle à un "chef d’équipe" du genre "commandeur".
Quant aux ouvriers eux-mêmes, ce n’est que "an dernié" - c’est-à-dire lorsqu’il est arrivé près de la retraite - qu’il a eu droit à une journée de congé par mois. "Si le travay lavé bien marshé", c’est-à-dire s’ils avaient eu 22 jours travaillés dans le mois. Sinon rien.
À l’époque, il y a eu selon lui beaucoup de "trikmardaz" autour de la distribution du bois. Celui-ci devait être aligné en tas. "Aou défrishé, mèt le boi atèr. Lété pa péyé la zourné. Le shèf té i di aou "si ou vé èt péyé, alé vann out boi". Et pendant ce temps, d’autres comptabilisaient le travail fait à la quantité de bois coupé, pour le détourner à leur profit.
Il y avait ceux qui défrichaient, ceux qui faisaient les bardeaux ou le charbon de bois et ceux qui sciaient en long, à deux, chacun à un bout de la scie, de part et d’autre du tronc. "Na’d foi té falé dé zour, troi zour pou koup in gro tron. Ou lavé in tash pou fé : tan d’mèt par zour". Une tâche d’ouvrier des bois représentait des tas sur 8 fois 20 mètres. "Troi golèt pou dé moun", complète-t-il. Et trois gaulettes, c’était 15 m x 20 m.
"Sé in métié tré dïr", dit Jean-Claude Técher, qui se souvient que certains n’arrivaient pas à manier la scie de long. Les premières fois qu’il l’a utilisée, il avait mal partout à la fin de la journée. Un jour, il fait "un petit chantier" avec un camarade. "Le ga la fé in zourné avèk moin, pandan troi zour té i ginye pi marshé !" L’expérience lui a appris ensuite que "sé in métié i fé pa avèk la fors, i fé avèk ladrès".
"Apré la mèt la si élektrik èk le téléférik", se souvient Jean-Claude Técher. Une pièce de patrimoine ce téléphérique ! Lorsque l’ONF l’a mis hors service, on a demandé au maire de Salazie s’il était intéressé. L’époque n’était pas encore aux écomusées et le maire a dit non. Selon l’ancien ouvrier, il resterait une cabine à Belouve, ainsi que le moteur ; le portique serait à la Mare à Poule d’eau.
Ces pièces de musée laissées dans la nature sont une blessure de la mémoire, pour les hommes qui, comme Jean-Claude Técher, ont laissé une partie de leur vie dans la forêt et voient que plus grand monde, aujourd’hui, ne s’y intéresse. Pas plus qu’aux autres patrimoines naturels de leur cirque : la connaissance des plantes et de leurs propriétés, les savoirs du bouturage ou la connaissance des dangers de la forêt.
Bélouve est connue des anciens pour ses crevasses où ont disparu plusieurs promeneurs qui n’ont plus jamais donné signe de vie. "Nana de plass, si ou tomn dedan, ou lèv pi, fini !", dit-il.
P. David
Rapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
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