La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
Quand l’Histoire nous renvoie au présent...
27 juillet 2006

Ce soir est diffusé sur Tempo le téléfilm d’Yves Sautet, “L’Affaire Dreyfus“, pour commémorer le centenaire de la réhabilitation du colonel. Et surtout, mais tard dans la nuit, cette même chaîne diffuse l’admirable documentaire de Robert Bober “À La Lumière de ’J’accuse’” (voir l’article de Philippe Tesseron en page 15).
En quoi cette commémoration - et spécialement cette “affaire” - nous concerne-t-elle ?
En fait, cette affaire a été une des plus grandes crises politiques et morales de la IIIème République, qui déchaîna l’opinion publique de 1896 à 1899 sur la culpabilité du capitaine d’origine juive Alfred Dreyfus, condamné à tort pour espionnage. Au-delà du scandale judiciaire, "l’Affaire" révéla les profonds clivages politiques et idéologiques de la France d’avant 1914. Et même à La Réunion, il y eut des Dreyfusards et des anti-Dreyfusards.
Rapide rappel historique :
En septembre 1894, en pleine période de révision des plans de guerre après la conclusion de l’accord secret franco-russe, fut découvert au service de renseignements français un bordereau anonyme contenant une liste de documents militaires français confidentiels destinée à l’Ambassade d’Allemagne. Un officier du 2ème bureau de l’état-major général, juif d’origine alsacienne, le capitaine Dreyfus, fut inculpé sur une simple ressemblance d’écriture et traduit devant le Conseil de guerre qui le condamna le 22 décembre suivant à la dégradation et à la déportation à vie sur l’île du Diable.
Pourquoi avoir condamné un innocent ?
Rares furent ceux qui mirent en doute sa culpabilité y compris parmi les socialistes (Jean Jaurès par exemple), et le procès alimenta la campagne antisémite du journaliste Drumont qui s’exprimait dans le journal la “Libre Parole”. Pourtant, la famille du capitaine, et notamment son frère, Mathieu, continua d’agir pour faire triompher son innocence. Sans cette volonté familiale, il n’y aurait pas eu d’Affaire Dreyfus. À l’automne 1896, “l’Éclair” puis “le Matin” attirèrent l’attention du public sur la nature suspecte des preuves qui avaient entraîné la condamnation de l’officier. Bernard Lazare, un critique et publiciste juif, publia une brochure favorable à Dreyfus. Le colonel Piquart, nouveau chef du service des renseignements, découvrit un document accablant un officier d’infanterie, le commandant Esterházy. Un an plus tard, “le Figaro”, sous la plume de Mathieu, le révéla au public.
Des institutions qui ont du mal à "réviser" leur histoire
Pour éviter une révision du procès de Dreyfus, les autorités militaires traduisirent Esterházy devant le Conseil de guerre, qui l’acquitta, le 10 janvier 1898. Le gouvernement progressiste qui n’entendait remettre en cause ni l’autorité de la chose jugée, ni l’autorité de l’armée, approuva. Piquart fut envoyé en Tunisie. Le surlendemain, l’écrivain Émile Zola publia dans le journal de Georges Clemenceau, “l’Aurore”, une lettre ouverte au Président de la République, sous le titre "J’accuse", dans laquelle il dénonçait le déni de justice commis par l’armée et ses complices, hommes politiques et magistrats. Zola fut condamné pour diffamation à 1 an de prison ferme et à une amende, mais l’affaire Dreyfus était devenue "l’Affaire".
Les conséquences politiques de l’Affaire Dreyfus
L’Affaire Dreyfus nourrit des ressentiments durables dans la société française. Dans l’immédiat, elle suscita un reclassement des forces politiques et la formation d’un bloc des gauches décidé à appliquer un programme anticlérical (séparation de l’Église et de l’État, 1905). À plus long terme, les républicains furent ceux qui avaient choisi le camp dreyfusard en plaçant au premier rang de leurs valeurs politiques la défense des Droits de l’Homme, la justice, la laïcité et le respect des droits de la nation souveraine exprimé par le Parlement. Rejetée dans l’opposition, la droite qui rassemblait anciens monarchistes, catholiques et progressistes conservateurs fut nationaliste, militariste et autoritaire.
L’affaire Dreyfus dura plus de 10 ans, de septembre 1894, date de la découverte des fuites à l’état-major, au 12 juillet 1906. Mais certains eurent toujours du mal à digérer la réhabilitation du capitaine Dreyfus. Ainsi, l’armée refusa de dénoncer le vrai coupable et continue de nos jours à exercer une certaine discrétion sur cette affaire. Le commandant Henry qui avait fait un faux pour accabler Dreyfus se suicida, et une souscription fut ouverte pour élever à sa gloire un monument. Les souscripteurs révélèrent, par leur sociologie et la teneur de leurs messages, l’ampleur de la pénétration de l’antisémitisme dans la société française.
Racisme et Justice
Durant ces 10 années, dreyfusards et anti-dreyfusards s’affrontèrent avec une passion inouïe. Et il serait faux de croire que le combat s’arrêta en ce début de siècle. Et La Réunion a vu pendant des années - et même après que l’île eut conquis la départementalisation - des combats acharnés, des procès manipulés, des injustices flagrantes. L’état de sous-développement dans lequel le pouvoir central a voulu laisser La Réunion a été à l’origine de luttes pour l’abolition du statut colonial. "L’injustice était le colonialisme, qui avait laissé les populations de ces territoires colonisés à la merci de capitalistes esclavagistes". (Françoise Vergès)
Comment ne pas se rappeler la tragédie des Enfants de La Creuse qui suscita un vaste mouvement pour qu’on leur rende justice. Là aussi, on voulut taire la vérité. Là aussi ,la responsabilité de l’État fut en cause...
Les démocrates réunionnais et “Témoignages” contre l’injustice et le racisme
Quand le journal “Témoignages” a fêté ses 60 ans, on a rappelé justement ce qu’il était (et reste !). "Le choix de son titre et de son sous-titre : l’“Organe de défense des sans défense” montrait la volonté de prendre en compte la réalité coloniale de l’époque afin de la combattre inlassablement et défendre ainsi les couches les plus pauvres. Et dans un même temps, offrir aux Réunionnais les raisons de se rassembler sur des causes justes, qu’elles soient politiques, sociales ou culturelles".
L’histoire de notre journal est une histoire de combat pour la justice. Il a été le moyen principal qui a permis de lutter pour la défense des libertés à La Réunion. Luttes contre la fraude pour conquérir la liberté de vote. Luttes pour le respect de la liberté d’opinion et contre l’Ordonnance du 15 octobre 1960 qui condamnait à l’exil les fonctionnaires combattant contre l’injustice. Lutte pour la liberté religieuse qui a permis qu’aujourd’hui toutes les religions soient respectées à La Réunion. Lutte pour le respect de tous les aspects de la culture et de l’identité réunionnaises. Lutte pour la liberté de la presse, qui a vu, dans le passé, "Témoignages" subir 43 saisies, et affronter une volonté d’instrumentalisation de l’appareil judiciaire à des fins politiciennes au moment de “l’affaire Dumez”.
Ce journal a été, est toujours et se veut demain encore la conscience et le porte-parole de chaque Réunionnais victime d’injustice comme de l’ensemble des Réunionnais luttant inlassablement pour le respect de leur dignité, de leur identité et la revendication de leur responsabilité. En même temps, lutter contre le racisme, c’est renforcer la cohésion de la société réunionnaise. Il faut préserver La Réunion qui est un lieu exceptionnel de métissage et de richesse des cultures, dans le respect de chacun. L’Histoire nous apprend que le rejet de l’Autre renvoie toujours à un affaiblissement de la collectivité identitaire.
Fidèle à son passé, "Témoignages" continue donc, tout en essayant d’innover en s’adaptant aux changements d’une société qu’il a tant et profondément contribué à faire évoluer.
Ilan A. Chojnow
Rapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
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