Économie réunionnaise : le calme avant la tempête
6 juin, parIEDOM : « Un premier trimestre favorable avant l’impact de la crise au Moyen-Orient »
Raphaël Folio, ancien météorologue - 2 -
20 novembre 2008

Après une première partie dans ’Témoignages’ de mardi, voici le 2ème épisode de la vie de Raphaël Folio à travers une interview réalisée par Marc Kichenapanaïdou.
Le mot “dimancher” vous fait penser aux reposoirs ?
- Ça ne se fait plus maintenant... on allait couper les feuilles de sagoutiers et de palmistes et on décorait l’autel d’une nappe brodée. C’était joli, dommage il n’y avait pas d’appareil de photo... Il y avait des anges. On allait chercher le curé à l’église en procession, il marchait sous le dais, portant le Saint-Sacrement et toutes les filles portaient, suspendu à leur cou par des dentelles et des rubans, un panier rempli de pétales de fleurs qu’elles jetaient sur le passage du curé. A l’époque même le Réunionnais le plus pauvre avait son petit parterre de fleurs.
Et puis le dimanche même le pauvre était bien habillé ?
- Oui, on avait ce qu’on appelle notre « linge de tous les jours » et notre « linge de messe » et le dimanche, on ne travaillait pas. Cette procession était vraiment quelque chose de fabuleux, qui s’étendait sur deux cents à cinq cents mètres. Le curé et nous les enfants de chœur, on était devant avec les filles qui faisaient les anges, avec leurs fleurs... Tout cela se déroulait toujours l’après-midi. On priait toujours pour qu’il ne pleuve pas !
Tout le village était là. C’était comme le dimanche à la messe, tout le monde était présent... Le curé abusait de son pouvoir. Je me souviens qu’il voulait être la conscience de tout le monde. Alors pour nous, cela s’est très mal passé. Après la guerre, nous avons eu un mouvement d’émancipation, mon père a voté “communiste”, ma mère avait un neveu, Yvan, qui a décroché le brevet élémentaire et qui est allé travailler au Port sur les chemins de fer. Là-bas, il a connu des communistes. Donc il venait à la maison, il nous avait un petit peu endoctriné et nous montrait des revues... pour nous, c’était un peu parole d’évangile.
« Nous avons été exclus de l’église ! »
Le résultat c’est qu’après la guerre, mon père a fait de la politique pour les communistes qui étaient les perdants. C’est à partir de ce moment-là que tous les membres de ma famille ont été considérés comme « des possédés, des démons ». Nous avons été exclus de l’église ! Plus de communion !... Je me souviens que ça avait drôlement affecté mes parents. Mon père qui était chantre depuis plus de vingt ans a été interdit d’église, il écoutait la messe de l’extérieur.
Est-ce que vous avez été “dégrossi” pour l’école ?
- Oui, ma mère nous avait déjà appris l’alphabet. La section enfantine était une classe unique et mixte et il y avait entre 80 à 100 enfants. Notre institutrice, Madame Lacare, boitillait, et marchait toujours avec une règle... contre le bavardage... mais elle se bornait à nous faire peur. J’en garde un très bon souvenir, de même que de ses citronnades, et ses tamarinades...
Et vous étiez garçons et filles ?
- C’était mixte à l’école enfantine, ensuite c’était l’école des garçons... Quand on quittait l’école enfantine, on devait savoir lire pour monter au cours préparatoire. Je suis allé à l’école jusqu’à 12 ans. Il y avait quatre maîtres à l’école des garçons. Très sévères, et certains parents les soutenaient outrageusement. Il ne fallait pas qu’un maître vienne se plaindre de nous !
Quel est le maître dont vous avez gardé le meilleur souvenir ?
- Celui dont je garde un souvenir vraiment formidable c’est Benjamin Hoareau. C’est lui qui m’a fait passer mon certificat d’études. Mes parents étaient très religieux et il passait pour un type d’avant-garde, progressiste, on disait même qu’il était communiste, “un satan” qui faisait de la sorcellerie, mais ce n’étaient que tours de magie !... J’ai gardé un souvenir ému de lui.
« Je n’ai jamais eu de maître métropolitain »
A l’époque est-ce que l’ensemble des enseignants étaient créoles ?
- Je crois bien qu’à l’époque, dans le village où j’étais, d’environ cinq mille habitants, il n’y a jamais eu de métropolitains, à part les gendarmes ou ceux qui étaient de passage. Moi-même, je n’ai jamais eu de maître métropolitain, durant toute ma scolarité avant d’entrer au lycée, le maître réunionnais assimilait bien le caractère créole, c’était une bonne chose... Je pense que personnellement, cela m’a servi énormément, parce qu’il connaissait bien nos tempéraments et ce dont on avait besoin.
C’est à Saint-Pierre que j’ai passé mon brevet. Après, j’ai connu les cours complémentaires mixtes à Saint-Joseph, j’y ai fait ma dernière année... La mixité d’aujourd’hui, je pense que c’est une bonne chose en général et qu’on a tout à y gagner.
A l’époque, y avait-il un médecin à la Petite-Ile ?
- Deux, mais à Saint-Pierre. Ils faisaient de tout, ils arrachaient aussi les dents. Avant on ne sauvait pas la dent. L’homme qui m’a arraché plus de cinq dents, à la pince, il s’était installé comme infirmier, je ne sais pas s’il avait les diplômes !... Ce n’est que plus tard, quand j’ai fait mon service militaire, que j’ai pu me faire soigner les dents, celles qui me restaient... par un vrai dentiste.
Le médecin de Saint-Pierre, il avait le téléphone, dès que l’on appelait, il venait, en voiture, et on pouvait en profiter pour qu’il vienne nous visiter en l’arrêtant sur son passage. Sinon les malades, au quotidien, étaient soignés avec des herbes, des tisanes.
Parlons un peu des années de guerre...
- J’ai été mobilisé en 1944 à la caserne Lambert où après un mois environ de « corvée de cours », de cuisine, et d’exercices, je me suis porté volontaire à la préparation à Saint-Cyr. J’ai pris alors le deuxième avion venu à La Réunion à la fin de la guerre pour l’Algérie. Les avions de cette époque n’étaient guère performants et ne volaient que le matin pour éviter les chaleurs au-dessus de l’Afrique. Muni de mon « paquetage » et habillé en tenue d’été, short et bandes molletières, je suis arrivé au bout de cinq jours à Alger, en plein hiver, vers Noël. Et dans la nuit, transi de froid, je me suis mis à la recherche de ma caserne. La peur et la fatigue aidant, je me suis présenté à la première caserne rencontrée sur mon chemin. Je me suis cru sauvé, quand le sentinelle m’a dit de me présenter à l’officier de garde, un certain lieutenant Hoareau, un compatriote. Hélas, ce dernier m’a brutalement mis à la porte en prétextant que je ne m’adressais pas à la bonne porte.
« Les liaisons avec La Réunion étaient d’une lettre par mois »
Drôle de hasard !
- Malheureux, car il m’a encore « foutu » dehors le lendemain. On m’a accueilli à la caserne des marins, qui m’ont donné une couverture, contre une bouteille de rhum... Mes camarades étaient partis avant moi, je les ai retrouvés plus tard comme aspirants à Saint-Cyr. Le lendemain, je suis allé à la caserne d’Orléans où j’ai été admis... Ensuite, je suis allée à la Bousarea, pas très loin d’Alger, où j’ai fait la préparation à Saint-Cyr en compagnie de trois autres Réunionnais, et à la fin de la guerre, j’ai demandé à rentrer à La Réunion, dégoûté de l’armée... On nous nourrissait, on nous habillait, et nous avions droit à des cigarettes. Les liaisons avec La Réunion étaient d’une lettre par mois. J’avais trouvé une astuce, j’allais aux puces, où j’achetais de vieux souliers militaires éculés, je les chaussais et je me présentais au fourrier en montrant mes souliers : il me donnait une paire neuve en échange. Je pouvais donc vendre les chaussures neuves à un bon prix. Le premier jour, puisqu’on avait le bac, il fallait que l’on soit humilié par le caporal, qui nous a balancé les vêtements à la figure... Pendant quelques mois, j’ai fait le téléphoniste, c’est bête l’armée : je recevais les communications, mes interlocuteurs refusaient de dire leurs noms comme c’était imposé par le règlement, et le capitaine m’engueulait parce que je ne lui annonçais pas le correspondant !... La guerre finie, je ne voulais pas continuer à faire Saint-Cyr, on m’a dirigé sur une caserne et là j’ai rencontré des Réunionnais qui rentraient en bateau.
Et le retour à La Réunion ?
- A Tamatave où nous avons fait escale, avec Léon Legros, inspecteur des P.T.T., nous avons dépensé tous nos sous à acheter un fer-blanc de graisse de 20 kg, de la poitrine fumée, que j’ai apportés à mes parents, car c’était la pénurie à La Réunion. Chez moi, auparavant on avait une charcuterie, et pour rien au monde, on aurait avalé de la graisse « de dehors ». Il fallait manger de la graisse pays qui parait-il était supérieure...
Pour le « graton » : on laissait la graisse cailler, on prélevait la graisse blanche pour la vendre et on se réservait des fonds de marmite avec des petits morceaux de « gratons » dedans. C’est avec cela que l’on préparait notre nourriture. Une de mes tantes disait à propos de notre voisine, qui souffrait de l’asthme, que c’était parce qu’elle mangeait de l’huile... Cela me fait repenser que ce graton constituait notre goûter, avec des petits macatias un peu rassis... Il y avait aussi le riz chauffé comme goûter, c’était du riz de la veille frit à la marmite avec de la graisse, du sel, du poivre, du piment vert écrasé avec un tout petit peu de morue exceptionnellement. Parfois aussi il y avait des tranches de gâteau de maïs, et là-dessus, un rougail tomates...
Interview : Marc Kichenapanaïdou
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