Culture et identité

L’école réunionnaise pour vaincre l’illettrisme à La Réunion

La lutte contre l’illettrisme ne peut plus relever de Paris qui a montré sa faillite dans ce domaine

Manuel Marchal / 7 septembre 2021

Chaque 7 septembre, la Journée nationale de l’illettrisme rappelle tous les ans qu’un Réunionnais sur sept en est victime. L’explication de la persistance de ce phénomène ne réside-t-elle pas dans la volonté d’empêcher le développement de La Réunion pour la maintenir dans un système néo-colonial qui permet à des groupes extérieurs de faire main basse sur les transferts sociaux, les richesses produites par les Réunionnais et les jeunes diplômés encouragés à partir en France ? Car les moyens de lutter efficacement contre l’illettrisme existent, ont fait leur preuve mais ne peuvent se généraliser car « la langue de la République est le français ».

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La Journée nationale de lutte contre l’illettrisme, le 7 septembre, donne la possibilité à cette question d’être sous les feux des projecteurs au moins une fois dans l’année. Selon les chiffres les plus récents, La Réunion comptait, en 2019, 116.000 adultes illettrés, pour une population de plus de 800.000 habitants. Ce qui veut dire un Réunionnais sur sept victime d’illettrisme, alors que selon la loi il a suivi une scolarité obligatoire d’au moins 10 ans.
Cette proportion reste stable depuis de nombreuses années. C’était déjà le cas en 2013, et ce fait s’inscrivait dans une situation sociale « hors-norme » selon un document commun au Conseil général et à l’INSEE. Le mal est donc profond et semble sans solution. En 2010, la majorité régionale dirigée par Didier Robert avait affirmé sa volonté de s’attaquer à ce dispositif en injectant des fonds publics et en recrutant du personnel pour les « Cases à lire ». Les données de 2019 montrent que 9 années de cette politique régionale n’ont rien changé.
Or, il est à noter que les interventions des collectivités locales surviennent après coup, car le principal instrument de lutte contre l’illettrisme doit être le système éducatif.

Illettrisme dans quelle langue ?

A La Réunion, la scolarité est très différence de celle de la France. En effet, l’apprentissage de la lecture ne se fait pas à partir de textes en langue maternelle mais en français, tandis que l’enseignement de la lecture ne s’effectue pas non plus dans la langue maternelle.
Il est pourtant clair que si les élèves en France n’apprenaient à lire qu’à partir de textes en anglais et que l’enseignement du professeur soit uniquement en anglais, sans apprentissage préalable de cette langue en tant que langue étrangère, le taux d’illettrisme en France sera beaucoup plus important et dépassera sans doute celui que subissent les Réunionnais.
Car c’est là que se situe le fond du problème. L’illettrisme à La Réunion concerne l’incapacité de lire et d’écrire dans une langue différente de la langue maternelle. Elle est donc la conséquence d’une décision politique : imposer l’usage d’une langue parlée à 10.000 kilomètres d’ici partout, y compris dans l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. C’est une difficulté considérable que les Réunionnais doivent surmonter. Un problème qui ne se pose pas pour une personne venant de France ou originaire d’une famille francophone à La Réunion. Sachant que le capitalisme a intégré les Réunionnais dans le même « marché du travail » que la France, le natif francophone part avec un avantage.

L’enseignement en créole fait reculer l’illettrisme

Le débat autour de la loi de protection et de promotion des langues régionales permettait, dans sa version votée, de faire du créole une langue d’enseignement à La Réunion. Cette mesure de progrès a été refusée par le Conseil constitutionnel, car la loi fondamentale de la République ne reconnaît que le français comme langue officielle.
L’enseignement en créole existe pourtant à La Réunion. Des classes bilingues créole-français permettent à des élèves de maternelle d’avoir un enseignement dans les deux langues. Dans un article de Témoignages, Isabelle Erudel, professeure des écoles en classe bilingue, a souligné que l’enseignement en langue créole valorise l’élève. Sa confiance en lui augmente, car il constate que sa culture compte, sa langue est l’égale du français à l’école. Isabelle Erudel avait également rappelé que l’enseignement en créole favorise l’apprentissage de la langue française, car les élèves pouvait ainsi faire clairement la distinction entre les deux langues.
Ceci souligne que l’enseignement en créole ne compromet pas l’apprentissage du français, bien au contraire, ce qui fait voler en éclat le dernier argument des opposants à l’utilisation de la langue maternelle des Réunionnais à l’école.

Illettrisme conséquence du néo-colonialisme

Ces données sont connues, mais cette voie n’est pas pour le moment appelée à se généraliser, en raison d’oppositions à Paris. La conséquence de ce verrouillage est dramatique, car cela contribue à entretenir l’illettrisme à La Réunion. Compte tenu de l’ancienneté du phénomène ainsi que du refus persistant de permettre aux Réunionnais de suivre un enseignement en langue maternelle comme les Français en France, se pose alors la question de savoir si le maintien d’une grande partie de la population dans l’illettrisme n’est pas un acte délibéré de Paris. Car avec l’importation à La Réunion d’un mode de vie et d’une économie à l’occidentale, l’illettré n’y a pas sa place et doit se contenter de ce que les dominants veulent bien lui donner.
Ces 116.000 adultes illettrés sont autant de concurrents en moins sur le « marché du travail ». Ce sont aussi 116.000 intelligences qui sont privées d’écriture et de lecture et qui ont donc de grandes difficultés à faire connaître leur point de vue, et leur apport à la résolution des problèmes touchant La Réunion.
Ils constituent une illustration du gaspillage de nos richesses par un système qui n’a pas pour but de développer La Réunion, mais qui cherche à la maintenir sous un régime néo-colonial afin que les transferts publics puissent financer une économie de comptoir, avec des importations massives venant de l’ancienne métropole, et une production agricole dont les Réunionnais ne fixent pas le prix comme principale exportation.
Aussi il apparaît nécessaire que l’école relève de la responsabilité des Réunionnais, qui sont les mieux placés pour connaître quel est l’enseignement le plus adapté pour la réussite de tous les élèves. C’est cette prise de responsabilité d’une école réunionnaise qui permettra enfin de faire reculer l’illettrisme à La Réunion.

M.M.