“La hache et le violon”, d’Alain Fleischer

L’éternel recommencement de l’Histoire

19 octobre 2004

Dans une petite ville d’Europe centrale, dans un non-lieu traversé par le Danube et aussi indifférent que lui à l’existence des frontières, un fléau terrible frappe en aveugle... Le roman poignant et drôle offre la vision futuriste d’un Très Grand Israël reconstitué à l’échelle de l’empire du Milieu.

Dès les premiers mots, le récit ne lâche plus le lecteur : "Par hasard, la fin du monde a commencé sous ma fenêtre. Il fallait bien que cela commençât quelque part : il se trouve que je suis bien placé pour parler de ce début."

Au sortir d’un concert, dans une petite ville d’Europe centrale, un mal meurtrier et indéfinissable, entretenant des liens mystérieux avec la musique, frappe en aveugle une population déconcertée, faisant d’abord deux morts inexpliquées, puis dix, puis cent, et cent et mille...
Dans un non-lieu traversé par le Danube et aussi indifférent que lui à l’existence des frontières, des morts "sans raison", sans cause identifiable, des morts non répertoriées "dans le catalogue des morts possibles". On suspecte la musique, et bien sûr les musiciens.
Belá - qui a vu la fin du monde commencer sous sa fenêtre - est l’un d’eux. Après un temps d’observation, surnommé "symphonie du silence" par une poignée de résistants du ghetto que guide un vieux luthier, les explications officielles étant manifestement invalidées et la mort continuant à jouer de la hache invisible, au hasard, malgré tous les interdits mis à la musique, le chaos s’installe...
La musique s’enrégimente (musique "de diversion", puis "de salut public" !) jusqu’au sursaut de la "sédition musicale, une révolution d’un genre nouveau."

La “fin du monde” se répète

La langue est magnifique, le récit plein d’humour déroule un hymne à la musique, une méditation sur le temps, l’Histoire, le commencement et la fin du monde : un début de la fin qui n’en finit pas de finir et de recommencer, puisque "l’imagination n’est qu’une forme de la mémoire".
La "fin du monde" se répète ainsi autant de fois que la hache menace d’anéantir le violon et de faire taire à jamais la musique, chaque fois que le Beau semble impuissant à se manifester contre le Malheur.

Les vies traversées, de 1933 à 2042, les femmes aimées - trois en une, toutes prénommées Esther, au début de "la fin du monde" - emmènent Belá jusqu’à l’âge canonique et douteux de 130 ans, dans un recommencement du monde, une vision jubilatoire du futur, "...un temps sans tristesse, sans pessimisme, sans mélancolie, sans nostalgie, sans amertume ni esprit de revanche : l’espace et le temps bienheureux où un vieillard de cent trente ans peut en paraître cent de moins, ou deux mille de plus, et avoir effacé de son esprit cent ans de trop dans l’histoire des hommes".

À ce point du récit, après un épisode américain hilarant qui efface les années lugubres passées, comme dans un cauchemar, en camp de concentration, le violon a repris ses droits. La musique et la poétique du récit se font plus politiques.
Les "Cent ans de trop" vont de la construction de l’État d’Israël - où se sont réfugiés les musiciens du ghetto - à son engloutissement vers le milieu du XXIème siècle, à une époque "où bien des Israéliens avaient déjà quitté le pays, sous la pression de ceux qui voyaient dans ce territoire exigu la population d’un ghetto déjà rassemblée pour être enfermée dans un camp de concentration, afin que soit parachevée la besogne massivement entreprise par l’Allemagne nazie et ses complices."

Un renversement

Dans sa visée politique, ce roman peut être lu comme un renversement, une inversion de la thèse du Choc des civilisations. "La Chine est une version douce de la différence radicale ; insensiblement, elle est partout en nous. Au contraire, partout où ils se sont dispersés, les Juifs sont devenus une minorité faible, vulnérable, méprisée, maltraitée, toujours à la merci de la majorité locale. La diaspora juive est la version insupportable de la ressemblance. (...) La Chine et Israël ont partie liée : il n’y a plus que l’une pour sauver l’autre".
Aux amis de la Chine et aux Juifs qui ont gardé un peu de sens de l’humour, ce roman poignant et drôle offre la vision futuriste d’un Très Grand Israël reconstitué à l’échelle de l’empire du Milieu - "la vraie Terre promise du judaïsme" - décrit, par la fantaisie de l’auteur, qui n’en est pas à une près, comme "un pays qui est devenu celui de tous les possibles, celui qui donne un lieu à ce qui n’a pas de lieu, c’est-à-dire à l’utopie..."

P. David

Alain Fleisher, “La hache et le violon” (roman), Seuil, Fiction et compagnie, septembre 2004. ISBN : 2.02.068015-7 - 22 euros.


Signaler un contenu

Un message, un commentaire ?


Témoignages - 82e année


+ Lus