Françoise Vergès et la célébration du 10 Mai 2001

’L’histoire de l’esclavage est celle de toute une nation’

13 mai 2006

Professeure de sciences politiques à l’Université de Londres, Françoise Vergès est vice-présidente du Comité pour la mémoire de l’esclavage. Dans son édition de mercredi dernier, “l’Humanité” a publié une interview de l’historienne réunionnaise au sujet de la Journée nationale de commémoration de l’esclavage en application de la loi votée le 10 mai 2001 reconnaissant l’esclave comme crime contre l’humanité. Voici le texte de cet entretien.

Vous avez écrit de nombreux livres sur le rapport de l’esclavage au monde moderne, comment percevez-vous cette première commémoration nationale de l’abolition de l’esclavage ?

Françoise Vergès. Comme un événement et une première étape de la longue histoire de l’inscription de l’esclavage dans l’histoire nationale. L’histoire de la servitude ce n’est pas seulement l’histoire des ultramarins, ni celle des descendants d’esclaves, mais celle d’un pays, d’une nation qui se prostitue et organise la traite négrière et l’esclavage.
Le problème certes concerne les descendants d’esclaves, invités aujourd’hui à reprendre leur généalogie, mais il interpelle aussi tous les citoyens. Cette commémoration n’atteindra donc sa pleine dimension citoyenne que si le débat sur l’égalité s’approfondit, si l’on interroge les traces persistantes de l’esclavage dans nos sociétés contemporaines et le poids des inégalités, des discriminations qui s’y perpétuent.

La prise de conscience du rapport de l’esclavage avec notre époque n’a que quelques années. Quels sont les moments significatifs de cette sortie du silence ?

- Nous venons de commémorer les 60 ans de la départementalisation des DOM. 
60 de démocratie, c’est peu au regard des 2 à 3 siècles d’esclavage et de 100 ans de colonialisme. On sait qu’en 1948, pour le centenaire de l’abolition, se produit cette rencontre à la Sorbonne de Gaston Monnerville, président du Conseil de la République, et d’Aimé Césaire. L’événement est symbolique mais sans grande répercussion.
La question de l’héritage de l’esclavage n’émerge vraiment qu’à la fin des années 60, outre-mer, alors que ces sociétés peinent à s’extraire du moule colonial et féodal. Le poids des grands propriétaires sur la vie politique est encore très sensible, mais une certaine maturation s’est produite et l’on voit apparaître dans la culture populaire, dans la musique, chez les intellectuels, une réappropriation de cette histoire, de ses figures emblématiques, de ses dates.
En France métropolitaine, pourtant, l’indifférence domine. Le tricentenaire du Code noir passe inaperçu, et en 1989 pour le bicentenaire de la Révolution, on évoque à peine l’esclavage. Il faut attendre 1998, l’année du cent-cinquantenaire de l’abolition, pour que le sujet gagne en importance. En même temps, on voit se nouer une tension entre le gouvernement d’alors, qui insiste sur l’abolition, et les originaires d’Outre-mer qui veulent qu’on évoque l’avant et surtout l’après de cette abolition, c’est-à-dire qu’on en fasse une véritable question historique, mémorielle, culturelle et politique.

Dans vos livres, vous insistez sur l’idée d’une "modernité" de l’esclavage. Qu’entendez-vous par là ?

- L’esclavage dont nous parlons n’est pas une résurgence de l’Antiquité, ni du Moyen ge. C’est un phénomène qui apparaît dans le prolongement des grandes découvertes, avec la première mondialisation accompagnant la constitution des États modernes en Europe et le développement fantastique du commerce, des techniques et de l’économie.
Le paradoxe de cette modernité, c’est qu’elle critiquera l’ordre social, le droit divin, se montrant lucide à l’égard de la tyrannie, et qu’elle réduira aussi des millions d’être humains à l’état de chose, d’instrument pour s’accaparer et exploiter les nouvelles richesses. Où trouver la main-d’œuvre indispensable pour développer les nouvelles terres, se demandent ces États ?
Dans un premier temps, on essaye d’envoyer des Européens, mais sans suite. C’est trop dur pour les uns, pas assez rentable pour les autres. Alors on se tourne vers l’Afrique, qui devient le réservoir du travail forcé dans les colonies européennes.
On n’a aucun scrupule : la vieille malédiction biblique des descendants du peuple de Cham ne fait-elle pas de l’esclavage le destin historique du Noir ? Le racisme est totalement banalisé. Dans les dictionnaires courants du 18ème siècle, par exemple, les termes “Noir” et “esclave” sont strictement synonymes...

Personne ne proteste ?

- Si, la chose a été condamnée très tôt par les Dominicains espagnols, Fray Bartolomé de Las Casas au début du 16ème siècle, mais sans effet. Il faudra attendre presque 2 siècles pour que la question soit à nouveau instruite par les théologiens, les juristes, les philosophes et les savants des Lumières, d’abord en Angleterre, puis en France.
On se demandera alors, si l’on peut parler de liberté, d’égalité de tous les hommes et admettre l’esclavage de quelques-uns ? La dénonciation et l’abolitionnisme finiront par s’imposer, mais très lentement, ce qui ne manque pas de susciter réflexion sur le mouvement de l’histoire...

On peut avancer que l’esclavage génère une activité économique florissante et que beaucoup en profitent...

- Bien sûr. Sans parler des grands négriers de Nantes et de Bordeaux, en France, qui feront d’immenses fortunes, des réseaux entiers d’industries en tirent bénéfice et de nombreux métiers en vivent. Par exemple, les charpentiers qui construisent les bateaux, les entreprises qui fabriquent le tissu monnaie d’échange, celles qui fabriquent et vendent les fusils aux rabatteurs, les propriétaires agricoles qui nourrissent les équipages et "la cargaison", les interprètes, les soldats, tous ceux qui s’installent autour des comptoirs négriers sur les côtes africaines.

Est-ce à dire que le capitalisme naissant y trouve son compte ?

- Éric Williams et toute une tradition de chercheurs ont considéré que la déportation et le travail gratuit de douze à quinze millions d’êtres humains aux colonies furent décisives pour l’accumulation primitive du capital. Ces thèses ont été un peu revisitées depuis, car le lien entre esclavage et accumulation n’est pas nécessairement de cause à effet. Ne serait-ce que parce que les activités économiques générées par ce trafic n’innovent pas.
Au 18ème siècle, Adam Smith, le père de l’économie libérale, combattra farouchement l’esclavage parce que, disait-il, il tue la liberté du commerce. De fait, les colons esclavagistes, qui sont des rentiers réclameront toujours de l’État des tarifs préférentiels pour leurs productions et se heurteront au libéralisme ambiant.
Pourtant, d’une manière générale, l’État cédera aux colons, même l’État républicain. En même temps, cette économie de pillage épuise la force de travail qu’elle utilise. Elle repose sur la possibilité de se fournir à satiété en main-d’oeuvre (aux Caraïbes l’espérance de vie d’un esclave masculin était de quatre à cinq ans) mais elle finit par coûter cher : il faut armer les bateaux, payer les négriers, les gens qui capturent, etc...
Néanmoins ce monde esclavagiste ne veut pas bouger d’un pouce, ni entendre parler de salariat. L’esclave n’est qu’un objet, un meuble, une propriété. À tel point qu’au moment de l’abolition en 1848, les maîtres exigeront une compensation financière et, chose plus étonnante, l’obtiendront !

Est-ce qu’on peut évaluer le tort fait à l’Afrique ?

- Le premier dommage, évident, c’est la ponction démographique. Elle est considérable, sans commune mesure avec celle opérée en Europe par les guerres. L’autre dommage est économique et politique. Les États africains vont se constituer à cette époque sur la base - exclusive pour certains - de la prédation de leurs propres ressources humaines. L’émergence d’autres formes d’économie s’en trouvera profondément altérée. La prédation va d’ailleurs constituer une sorte de modèle dans l’exploitation ultérieure du continent, toujours traité en réservoir de richesses naturelles, qu’il s’agisse de la forêt, du pétrole, des diamants, des minerais, du cacao, etc...

La République s’honore d’avoir aboli l’esclavage. Mais elle a dû s’y prendre à 2 fois... Et vous faites remarquer que parmi les révolutions du 18ème siècle on oublie de citer la Révolution haïtienne ? Comment l’expliquez-vous ?

- Cette révolution a été littéralement effacée dans le récit des abolitions À peine si elle est évoquée à l’école. Or beaucoup de textes de la Constitution haïtienne de 1801 sont très innovants (1) , par exemple celui qui accorde la liberté et la citoyenneté à toute personne posant le pied sur l’île, quelle que soit sa couleur de peau. C’est la première constitution non raciste de l’histoire.
L’exemple d’Haïti est resté vivant dans les Caraïbes, à l’inverse il a été vécu comme un traumatisme non seulement par les esclavagistes qui l’évoquent avec panique mais par des républicains. Il faut bien dire que la République a eu un comportement contradictoire : d’un côté elle affirme les grands principes de liberté et d’égalité entre les humains, mais de l’autre, elle s’accommode d’exceptions.
Ainsi, en 1794, la Constituante décrète la première abolition, mais quand il s’agit de la faire appliquer, les commissaires chargés d’apporter la bonne nouvelle dans toutes les colonies cèdent au refus des colons, sans même faire tirer un coup de canon ! L’abolition ne sera effective qu’en Guadeloupe.

Cela s’est mieux terminé cinquante ans plus tard ?

- Le décret d’abolition est adopté par la seconde république, le 27 avril 1848. Schoelcher a gagné son combat, c’est le “printemps des peuples” : il n’est pas imaginable que la République maintienne l’esclavage rétabli par Napoléon en 1802. On ne reviendra donc pas sur l’abolition, mais pas sans ambiguités.
Ainsi l’affranchissement est conditionnel , soumis à l’obtention par l’ancien esclave d’un contrat de travail : il faut absolument que la machine économique continue de tourner. Comme les affranchis ne veulent pas revenir aux champs, on recourt à des engagés, puis finalement on les remet de force au travail. Le système esclavagiste est aboli mais pas le système colonial.
Les affranchis sont des citoyens de seconde zone, ils restent des colonisés dont la citoyenneté est racialisée. C’est d’ailleurs le même gouvernement qui abolit l’esclavage et fait de l’Algérie un département français...

Votre dernier livre s’intitule “La Mémoire enchaînée” (2). Que voulez-vous dire ?

- J’ai en vue la façon dont le débat sur la traite négrière et l’esclavage s’est engagé en France. D’un certain côté, c’est formidable, on en parle. D’un autre, tout a été fortement idéologisé.
Par exemple avec ces discours sur la souffrance qui invitent à la compassion, comme si on était malades et qu’on avait besoin d’assistance humanitaire. "La France n’abandonne pas ses enfants dans la détresse", a dit Villepin à La Réunion.
Mais on n’est pas des enfants ! On est des citoyens qui en appelent simplement à la solidarité nationale. D’un côté je vois des partis politiques qui fonctionnent toujours au paternalisme, au clientélisme ; de l’autre, des groupes qui font de l’exploitation de la mémoire une rente de situation, avec un glissement inacceptable vers l’antisémitisme.
Je me suis demandée comment garder le cap sur la mémoire de l’esclavage, pas pour en porter les chaînes mais pour intégrer cette longue histoire dans l’histoire de la France et de l’humanité.
Qu’est-ce qu’on peut apprendre par exemple du comportement prédateur qui a présidé déjà à la première mondialisation ?
Et puis, il y a encore beaucoup de choses à rechercher sur l’histoire de l’esclavage, des milliers d’archives oubliées à explorer. La France a du retard en la matière.
Mais il y aussi la question de la présence dans la République de ces Français descendants d’esclaves qui se demandent pourquoi ils ont toujours été considérés comme des sous-citoyens ? Qu’est-ce que la République va faire de l’Outre-mer ? Les DOM-TOM vont-ils devenir des réserves pour vacanciers ? Qu’inventer comme lien nouveau avec la France ?
La mémoire de l’esclavage a été portée jusqu’à présent par les populations ultramarines ; maintenant, il s’agit de partager ce fardeau, car la France ne serait pas la France sans cette culture, cet espace de littérature, de musique, de cuisine, d’imaginaire. Je ne réclame aucune repentance, simplement je crois qu’il faut partager les responsabilités.

Entretien réalisé par Lucien Degoy

(1) Constitution de la Colonie française de Saint-Domingue, qui proclamera son indépendance en 1803 sous le nom d’Haiti (NDLR).
(2) “La Mémoire enchaînée ? Questions sur l’esclavage”, Albin Michel, 2006.


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