La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
Tribune libre de Christiane Taubira
18 mai 2012

L’histoire est bourrée de pièges. On ne peut la parcourir rapidement, sous peine de clopiner de chausse-trappes en leurres.
Jules Ferry biaise le regard. Souvent, à propos de personnages célèbres ayant bénéfiquement œuvré en terre métropolitaine et férocement sévi en empire colonial, on suggère qu’ils abritèrent des parts d’ombre et de lumière. Rendons-leur intelligence et cohérence : c’est un même corpus philosophique qui inspire leurs actions urbi et orbi. Raisonnant ainsi, nous sommes amenés à les scruter d’un regard critique, non seulement pour leurs actions contre les peuples colonisés, mais aussi à l’égard du peuple français dans ses antagonismes de classes.
Nul n’est tenu de me suivre, mais à Jules Ferry je préfère Condorcet, marquis de son titre, et Jean Zay, ministre de l’Éducation de Léon Blum. La trajectoire de vie de Zay est fugace et tragique. Résistant, il est fusillé par des miliciens lors d’un transfert de sa prison. Il avait 39 ans. Il eut cependant le temps d’instaurer l’école obligatoire jusqu’à 14 ans, d’affirmer l’objectif d’égalité des chances, de combattre les propagandes religieuses et politiques au sein de l’école. Il eut le temps de faire de belles choses, pas de les flétrir. Il croyait à la liberté du peuple par l’éducation intellectuelle et morale. Comme Condorcet qui, déjà en 1792, rédigea un décret sur l’organisation générale de l’instruction publique, qu’il voulait gratuite, obligatoire, laïque et universelle. Pour garçons et filles. Et le droit de vote pour les femmes. Condorcet ne concoctait pas d’ôter à la vie ses saveurs, dont les effervescences de la raison critique. Foin d’une école enseignant à tous la nécessaire compréhension des ordres pour devenir des citoyens obéissants. Condorcet affirmait que « plus un peuple est éclairé, plus ses suffrages sont difficiles à surprendre ».
Il avait perçu que le meilleur rempart aux abus de pouvoir était la lutte contre l’ignorance : il voulait que l’école formât « des citoyens difficiles à gouverner ».
C’est à Jules Ferry que les circonstances offrirent de mettre en place cette école obligatoire, gratuite et laïque. Elle généralisa l’instruction élémentaire tout en préservant les élites. Jean Zay visera l’accès au savoir pour tous, le plus loin possible, dans les meilleures conditions, chacun selon ses capacités, choisissant son orientation, dans des classes à effectifs réduits.
Voilà longtemps déjà, plusieurs siècles, que les idées circulent. Celles qui élèvent l’homme autant que celles qui classent les civilisations. La toquade meurtrière sur les races supérieures autant que les utopies rationalistes sur l’homme libre et responsable grâce à la connaissance.
En cette même fin de dix-neuvième siècle, le grand-père de Salvador Allende instaurait au Chili l’école laïque, plus émancipatrice que ces écoles confessionnelles héritées de la colonisation, fabriques à soumission.
Vous savez ce qu’apporte le savoir ? la puissance ! le vrai pouvoir ! celui de donner direction et sens à sa vie. Savoir « que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu’a fixée notre volonté seule et que toute étoile chute de ciel en terre à notre commandement sans limites ». (Aimé Césaire)
Christiane Taubira
Rapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
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